De la rage de changer le monde

Reprendre sa plume après deux mois de course avec le temps est une ambition difficile. Non seulement parce qu’elle impose l’angoisse d’avoir peut-être perdu les mots, de ne plus avoir la faculté de penser, de crier, de prier sur le papier ; mais aussi parce que cela implique de ne pas se tromper dans son choix. Il se passe tellement de choses en deux mois, et ces derniers n’ont pas été sans agitations, qu’on aurait peur de passer à côté d’un sujet nécessaire et que celui qui vous tienne actuellement à cœur ne soit déjà plus au centre des attentions du monde. Le cœur aussi, paraît-il, se laisse parfois dépasser.

  Au moment où j’écris, de retour dans ma province natale où les clameurs de la capitale ne sont plus que des bribes encore mystifiées, les voitures brûlent toujours place de la République. Ici, rares sont ceux qui s’intéressent à la fabrique des lois. Elles sont loin, les manifestations, les nuits blanches à habiter des places entières, les revendications qui se veulent révolutionnaires. Notre époque est peut-être à la mondialisation, mais entre Paris et ici, c’est un monde entier qui a creusé son lit. La campagne est encore un refuge solitaire qui endort les ambitions les plus folles et calme les ardeurs passionnées. On n’y va pas pour préparer un peuple à la révolution, mais pour l’oublier.  Et si elle est exclue du cœur des batailles, on aurait tort de croire qu’elle s’en plaint.

Pendant deux mois, je me suis familiarisée avec les rythmes des manifestations. Il y a quelque chose de séduisant dans ces grandes mêlées hétérogènes qui avancent toutes d’un même pas, vers le même but, chaque semaine, et qui scandent leur opinion jusqu’à briser la voix. J’ai toujours eu un  faible pour la persévérance ; leur ténacité était trop forte pour ne pas me laisser succomber.  « Une société n’est forte que lorsqu’elle met la vérité sous la grande lumière du soleil » écrivait Zola. Nous sommes peut-être tous trop jeunes pour décider si La Vérité existe ou non ; mais il me semble que celles qui agitent tout un peuple sont sûrement les plus fiables – pas à cause du nombre qu’elles agitent, mais à cause de la puissance avec laquelle elles sont exprimées. Alors que je m’écriais contre la décision du nouveau 49.3 prise par Manuel Valls il y a deux semaines, un ami m’a répondu en tentant de m’expliquer sa nécessité sous prétexte que la démocratie serait peut-être plus écoutée « si elle arrêtait de regarder Secret Story ».  Pourtant, je mettrais ma main à couper que ceux qui revendiquent leurs droits jusque sous l’averse ne sont pas les mêmes qui passent leurs journées au fond de leur canapé. Il n’y a peut-être pas de manifestations sans moutons de Panurge, mais si on a tort d’héroïser le peuple, refuser de croire en son discernement est une aberration.

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Nuit debout, en revanche, est resté une énigme pour moi. Je me suis retrouvée parfois à arpenter la place de la République, essayant de découvrir par tous les moyens ce que le mouvement était réellement. Difficile de démêler alors les paroles des médias de ceux des politiciens, les exclamations de la droite et les propos nuancés de la gauche. En deux mois, Nuit Debout a été à la fois tout, et rien. A la fois mai 68 et une révolution passagère, l’espoir d’une génération et jusqu’à son contraire, une assemblée de « gens qui n’ont rien dans la tête » pour l’ancien président de la République, un spectacle pour les uns, la promesse de changer le monde pour les autres. J’ai longtemps divagué entre les différents stands de monnaies locales et groupes de réflexion autour de la Constitution, en passant par les ateliers sur la malheureusement célèbre loi du travail, la projection de films pleins de promesses et des concerts jusqu’à pas d’heure. Et partout, je tâchais de trouver où était l’avenir de ma génération ; allait-elle s’éteindre au bout de ces quelques semaines à habiter la place de la République, allait-elle perdurer jusqu’à obtenir ce qu’elle revendiquait ? J’avais la curiosité de savoir à l’avance si nous faisions l’Histoire ou si nous ne faisions que passer furtivement entre les mailles d’une époque trouble que le système étouffe. Et je continuais à passer le long de la place, merveilleusement invisible, à la manière d’un fantôme que personne ne voit mais qui scrute le moindre détail et qui s’emplit entièrement d’un milieu qui l’ignore.

«  Chaque génération, sans doute, disait Albert Camus, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »  C’était en 1957 – il recevait tout juste le prix Nobel de littérature. Pourtant, signe que chaque génération ne fait que passer à l’autre le même flambeau usé par les âges, ce sont les mêmes paroles qui me sont venues au cours de l’une de ces nuits agitées. Je venais pourtant de m’extasier devant la solidarité d’une foule qui, après une journée entière de manifestation, trouvait encore le courage de se réunir place de la République pour écouter les discours de Frédéric Lordon. Pendant quelques minutes, j’étais persuadée alors que ma génération pouvait changer le monde, qu’elle en possédait toutes les armes et toutes les volontés. Il a suffi d’un instant d’inattention, d’un regard un peu perdu alentours, pour que les mots d’Albert Camus reviennent vibrer à mes oreilles. Et durant la minute suivante, je nous ai observés de l’extérieur – nous, notre génération qui persiste à se dire anticapitaliste en agitant son smartphone d’une seule main et en vidant des canettes de coca-cola de l’autre. Dure révélation. J’ai moi-même rangé mon téléphone avec un serrement au cœur ; le même que l’on ressent devant la plus regrettable des désillusions. Et je me suis remise à observer. J’aurais voulu leur rappeler que le téléphone portable avec lequel ils filmaient encore l’économiste en question contredisait tous leurs discours contre le monstre capitaliste, mais le mien vibrait encore dans ma poche. Alors je n’ai rien dit. J’aurais voulu dire à la fille juste devant moi dont l’étiquette dépassant du T-Shirt me dévoilait une marque étonnante, qu’il lui suffisait de s’habiller ainsi pour participer à l’exploitation de firmes chinoises contre laquelle elle protestait ; mais je me suis rappelée alors de ce que je portais moi-même sur moi. Et je n’ai rien dit. J’aurais voulu rappeler au groupe des végétaliens qu’ils tuent certainement un poisson toutes les fois qu’ils appuient sur un interrupteur, et que la loi de la nature est suffisante pour nous prouver que les hommes ne sont pas les seuls à consommer du lapin ; mais je me suis rappelée des discours que je tenais parfois autour de moi. Et je n’ai toujours rien dit. J’aurais voulu dire à celui qui décrivait la COP21 comme une défaite magistrale que Green Peace se serait exclamé de la même façon en voyant l’endroit où il venait de jeter son papier de chewing-gum ; mais je me suis souvenue que je m’étais endormie avec la lumière allumée quelques jours auparavant. Et je n’ai toujours rien dit. Puis j’aurais voulu leur dire, à nous tous, que les dates des examens approchait et que nous allions bientôt abandonner ces manifestations quotidiennes ; mais j’étais peut-être la seule à avoir des fiches de révisions dans mon sac. Alors je n’ai rien dit.

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Et puis, je n’ai rien dit, parce que je m’étais aperçue qu’aucune génération encore n’avait réussi à refaire le monde, que chacune s’était contentée d’empêcher « que le monde ne se défasse ». Peut-être parce que c’était tout simplement impossible et que cela nécessitait de se libérer des chaînes du système. Peut-être aussi qu’il est bien plus glorieux de maintenir le monde les mains liées plutôt que de perdre son temps à essayer de défaire des liens que nous avons-nous-mêmes permis, après les avoir choisis. La lutte des générations n’a jamais consisté en un renversement du système, pas plus que 1789 ne fit triompher le peuple. Elle consiste simplement à éveiller les consciences des failles de notre geôle – certains pour mieux les reconstruire, d’autres pour pouvoir s’évader. Et aujourd’hui, comme toujours, notre système possède ses failles. Celles d’une ancienne adjointe de la mairie de Paris qui se dit ministre du travail alors qu’elle s’occupait auparavant de sécurité et de toxicomanie et qu’elle est incapable de donner le nombre maximal d’un renouvellement de CDD. Celles d’un ministre de l’économie élevé à la cuiller en argent et qui séduit la jeunesse libérale au cœur d’un gouvernement en théorie socialiste. Celle d’une mère qui est devenue ministre de l’éducation bien trop jeune pour pouvoir suivre la scolarité de ses propres enfants. Celles d’un parti extrémiste qui prône le renouveau en arborant des propos d’un siècle plus tôt. Celles d’un ancien Président de la République qui prétend être une option pour les futures présidentielles alors qu’il trempe encore dans des affaires de corruption. Celles enfin d’un Président actuel qui, au plus bas de sa popularité, miroite encore en vue de 2017. Il serait ridicule ici de citer Napoléon Bonaparte. Et pourtant, il me semble que Max Gallo n’a pas tort lorsqu’il s’exclame par la bouche de ce dernier qu’en politique « qui s’avilit ne se relève pas. » Aujourd’hui, je crois pouvoir dire que c’est toute une génération de politiciens qui est à terre et qu’elle aurait tort de s’acharner à ramper encore sur le sol de la décadence.

Refaire le monde ; rage de tous, et réussite de personne ; passion de tous les siècles qui attend encore de pouvoir triompher.

Ma génération ne refera pas le monde ; mais ceux qui ont choisi de taper sur son avenir sont encore en pleine méprise. Ma génération ne refera pas le monde, mais elle mérite sa place sur la scène des idées. Ma génération ne refera pas le monde, mais elle a assez de passion en elle pour l’empêcher de se défaire.  En décidant seule d’aller de l’avant, elle a choisi de montrer qu’elle existait, elle s’est dérogée elle-même le droit à la parole et à la liberté. « Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser » écrivait Camus. Et si nous ne pouvons refaire le monde, j’admire cette génération qui a décidé de le reprendre en main. Elle ne refera pas le monde ; mais elle l’a peut-être déjà conquis.

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