La promenade des horreurs

« Toute révolution a pour corollaire le massacre des innocents. » – Charles Baudelaire

C’était une ville à la réputation paisible ; un hameau pour touristes à la recherche du soleil et de farniente. Elle avait abrité en son sein l’enfance d’un Daniel Pennac et l’adolescence d’un Romain Gary, serrée dans ses recoins confinés les premières œuvres d’un Auguste Renoir, avant d’être la scène de la mort tragique d’une Isadora Duncan ; les pas de Nietzsche flânant le long de ses boulevards résonnent peut-être encore dans ses coins les plus mystérieux.

Les roses fanent-elles déjà le long des pergolas qui bordent la promenade des Anglais ? Qui aurait pu assurer, quelques heures auparavant, que les souvenirs des chants du carnaval niçois se transformeraient en des lamentations lugubres et que ses batailles de fleurs seraient porteuses d’effluves sanglantes ? Ironie du sort, la promenade donne directement sur la baie des anges, baie mythique où des dizaines d’enfants innocents ont posé leur regard avant de rendre leur dernier souffle. Et au travers de ces rues étouffantes qui creusent la ville, le soleil porte les fragrances amères des jours de deuil.

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La promenade des Anglais, lieu symbolique de Nice

Inutile de revenir sur les événements telle une narration insipide. La folie d’un camion en furie, les hurlements couvrant les derniers vestiges d’un feu d’artifice, les images toutes plus violentes les unes que les autres, suivis de discours ployant de récupération politique ; les témoignages de l’horreur ont assez tourné en boucle sur nos écrans pour que chaque foyer résonne de la même désolation.

Principes de notre siècle obligent, les réseaux sociaux se sont immédiatement enflammés à l’issue des événements. Aberration d’une époque qui ouvre grand ses portes à l’immédiat, les réactions se font hâtives – peut-être un peu trop. Avant même les déclarations d’un politicien ou d’un enquêteur sur place, les internautes se déchaînent déjà sur l’évidence djihadiste. Oubliant que la main de la religion n’est pas seule à posséder l’arme du crime et que l’humanité n’a pas attendu l’islamisme pour oser donner la mort, voilà que l’on dénonce l’hystérie religieuse et la barbarie djihadiste. Forcés à cette douloureuse habitude de la crainte perpétuelle, il nous a suffi de quelques secondes pour négliger que tous les musulmans ne sont pas islamistes et que tous les meurtriers ne sont pas des fanatiques. Et pourtant, politiciens de gauche comme de droite, hommes de justice, médias et hommes d’Etat, tous semblent assurés de cette théorie horrifiante. L’enquête pourtant, n’était qu’à l’aube de ses recherches, l’attentat n’avait pas été revendiqué, et la certitude des motivations d’une hécatombe planaient déjà au-dessus de la France endeuillée.

Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, puisqu’il faut le nommer, a-t-il réellement agi sous le coup du fanatisme religieux ? Pas besoin d’aller loin pour dénicher des arguments à l’hypothèse islamiste, même si l’on passe ses origines tunisiennes outrageusement pointées du doigt par certains. La méthode utilisée par le meurtrier, bien que différente des éclats spectaculaires auxquels Daech nous avait habitués, étaient bien propagés par les loyaux conseilleurs de l’organisation terroriste. Son étrange relation avec Omar Diaby, plus proche d’Al Nosra que de Daech, pose également de nombreuses interrogations. Quant au fait qu’il ose abandonner une vie sans faille, femme, enfants et travail régulier, pour se tourner vers la mort, il avait tout pour le désigner comme la nouvelle pierre de la mythologie tissée par le groupe islamiste destinée à créer des avenirs d’illusions ; le paradis au-delà de la mort, n’est-ce pas l’unique raison de délaisser une existence prospère ? Fait-il partie de cette secte où seule la mort vaut le salut, où la religion dépasse les bonheurs humains et où le sang versé trace le chemin d’une vie éternelle ? Alors oui, dans ce cas, le fanatisme religieux a une nouvelle fois agité son poignard mortel, encore tâché du sang du Bataclan et de Charlie Hebdo, pour frapper des innocents au nom d’une parabole prônant la haine. Alors oui, dans ce cas, la guerre contre le terrorisme doit réellement débuter et ne pas se résumer à quelques manifestations interdites. Alors oui, il est temps de creuser cette idéologie pour de bon jusqu’à trouver son nerf le plus faible et démanteler son point nodal. Alors oui, nous avons raison de dénoncer un islam extrémiste qui prêche la mort de son prochain comme voie du salut.

Mais, quand bien même l’attentat ne serait pas djihadiste, toutes ces sentences restent d’actualité – et il est aberrant qu’il ait toujours fallu attendre que des vies s’éteignent pour réveiller les gouvernements. Le terrorisme était dangereux le 13 novembre dernier, et qu’il ait ou non frappé ce 14 juillet, il n’était pas d’avantage innocent.

Cela ne laisse pas de côté le fait que nous devons appeler les choses par leur nom, et que l’acte de jeudi dernier était un attentat avant d’être islamiste – un attentat qui a brisé des vies humaines avant de briser des opposants à Daech. Et lorsque le vendredi soir sur TF1, après avoir crié sur tous les toits que la France avait été victime du terrorisme islamique, Bernard Cazeneuve répond « non » à la question « est-ce que vous êtes en mesure de nous dire qu’il est lié à l’islam radical ? », nous sommes en droit de nous demander si les hauts cris du gouvernement n’ont pas été trop hâtifs et si nous n’avons pas pris la dangereuse habitude de jeter tous les crimes du monde sur le dos de la religion.

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Les Misérables, une oeuvre toujours d’actualité

Evidemment, la thèse sociale n’a pas été rejetée. Qui pouvait assurer que nous n’étions pas face à un meurtre analogue à celui commis à Orlando il y a un mois, et pour lequel les revendications djihadistes ne seraient qu’une excuse à un refoulement personnel ? Avons-nous affaire à une victime du système exclusif que nous persistons à garder en place, un homme offert aux griffes acérées de l’islamisme terroriste ? Force est de rappeler que Daech offre à ses sympathisants, comme aux exclus de notre société, le mirage d’une ascension sociale, une dignité nouvelle, une vie rayonnante où le respect leur est offert sur des plateaux en argent. Oui, l’Etat et le système qu’il s’évertue à mettre en place fabriquent des exclus et des assassins. Et, de ce côté-là, il serait temps de se remettre à lire les grands pontes de notre Histoire pour tenter de transformer notre société lépreuse. Victor Hugo n’a jamais été autant d’actualité, et, comme je n’oserai paraphraser les écrits d’un écrivain tel que nous n’en trouveront plus, mieux vaut lui laisser la parole, les mêmes qu’il rédigea dans la préface des Misérables, en 1862 :

 « Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »

Mais tous les assassins ne sortent pas de la même fabrique ; Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, comme je l’ai déjà dit, avait un travail stable et trois enfants à charge. Enfin, même si notre système d’exclusion est l’une des priorités de notre époque, il ne suffit pas d’être exclu pour se tourner vers le terrorisme. Ou bien, à l’heure qu’il est, la guerre civile aurait depuis longtemps ravagé nos sociétés.

L’auteur des massacres de Nice, on ne le répètera jamais assez, était inconnu des services de renseignement et n’avait pas encore été signalé pour sa sympathie avec l’islamisme radical ; aucune lettre de revendication n’a été retrouvé sur lui. Que signifient un pistolet factice, de simples répliques de kalachnikov et de M16, une grenade percée ? Le meurtrier aurait très bien pu être un nouvel Andreas Lubitz, d’autant plus qu’il était connu pour des faits de violence volontaire – or, si tel est le cas, d’autres mesures, en parallèle à celles mises en place dans la lutte contre le djihadisme, sont à prendre en compte par le gouvernement. Le conducteur du camion fou a été longuement décrit par ses proches comme non religieux, et même « se foutant de la religion », ne faisant ni la prière ni le ramadan, buvant, mangeant du porc, prenant de la drogue et ne fréquentant jamais la mosquée. Dans la journée d’hier, de nombreux médias ont dressé le portrait d’un homme victime de troubles mentaux et suivi par un psychologue, plus apte à lacérer les peluches de sa fille à coups de poignards que de prêter allégeance à un Dieu auquel il ne croyait pas et frappant plus volontiers sa femme que des musulmans non pratiquants. A moins de posséder un sixième sens, il est difficile de percevoir l’ombre djihadiste suivre la silhouette d’un simple extravagant. Le meurtre aurait tout aussi bien pu être celui d’un fou. Et dans ce cas, reste à se demander comment un homme suivi psychologiquement a pu louer un camion frigorifique, comment  il lui a été possible de dépasser une route barricadée et comment il a été rendu possible que son véhicule de 19 tonnes roule pendant 2 kilomètres sans entrave. Non, Franco-tunisien, violence et « confession » musulmane ne signifie pas forcément un lien avec Daech, et quand bien même l’enquête se tournerait vers cette réponse, se satisfaire d’une solution islamiste était un jugement facile.

On me répondra, peut-être à raison, que Daech a revendiqué cet attentat. Mais il serait hasardeux d’oublier que toute l’action du groupe islamiste se base sur la terreur, et que revendiquer un attentat ne peut lui être profitable. Quant au reste, le laps de temps écoulé entre la manifestation de Daech et l’attentat est ambigu ; nous avons connu bien plus rapide que ces 24h d’attente. La question qui demeure en suspens est donc celle de l’authenticité de cette revendication. Le groupe extrémiste a-t-il agi par opportunisme pour asseoir sa politique de terreur, ou, comme l’affirme David Thomson depuis trois jours, la fierté djihadiste est-elle honnête ? Si l’enquête finit par révéler l’exactitude de cette solution, cela illustrera encore une fois la difficulté de cerner le groupe islamiste sans cesse à la recherche de nouveaux modes opératoires. De la même façon, elle lèvera encore le voile sur le manque de réflexion de certains médias qui, une fois de plus, n’hésitent pas à faire d’un terroriste le sujet d’une peoplisation outrancière de leurs Unes comme on le ferait d’une icône. On ne transforme pas un meurtrier en brillant révolutionnaire ; et Mohamed Lahouaiej-Bouhlel n’est ni Che Guevara ni Toussaint Louverture.

« Il vient une heure où protester ne suffit plus ; après la philosophie il faut l’action ; la vive force achève ce que l’idée a ébauché. » – Victor Hugo, Les Misérables

Effectivement, Victor Hugo est bien d’actualité, et peut-être serait-il temps de prendre des mesures conséquentes et de passer des larmes aux gestes. L’attentat se révélera peut-être en dehors de l’hypothèse dijhadiste, mais il n’en reste pas moins que la menace islamiste reste présente, et que l’on attendra pas qu’elle nous frappe de plein fouet pou réagir. La compassion est nécessaire, mais elle ne ramènera pas les morts et n’en empêchera pas de prochains. Lorsque Manuel Valls s’exprime à la télévision en disant qu’il « y aura forcément d’autres attentats dans les prochains temps », il nous avoue, à nous, droit dans les yeux « Vous me voyez aujourd’hui, mais vous ne serez peut-être plus là pour me voir demain. Parce que nous n’aurons pas su vous protéger. » Or, il me semble que la responsabilité d’un gouvernement est d’assurer de tout mettre en œuvre pour éviter que du sang soit encore versé, et que le rire des enfants à la fin d’une journée de fête se transforme en rictus d’horreur. Aux passants niçois qui disaient amèrement s’être convaincu qu’ils allaient « vivre dans la crainte permanente », je réponds que le chaos n’est pas un quotidien vivable et que cette situation doit enfin parvenir à son terme. Le terrorisme islamique ne sera pas éternel parce que nous avons les moyens et les forces nécessaires pour l’éradiquer ; encore faut-il en trouver la volonté. Comme le dit si bien Marc Trévidic, « proclamer qu’on lutte contre l’islam tout en serrant la main au roi d’Arabie Saoudite revient à dire que nous luttons contre le nazisme tout en invitant Hitler à notre table. » Il y a quelques années, la journaliste Ana Erelle* a écrit un témoignage aussi poignant qu’angoissant où elle raconte ses mois passés à tromper la vigilance du bras droit d’Abou Bakr al-Baghadi. A elle seule, elle en a vus, elle leur a parlés, elle a même pu serrer la main de certains. Et lorsqu’une seule journaliste est capable d’approcher des djihadiste, de quoi pourraient être capables les gouvernements de tous les continents ? Il en va de bien plus que des accords industriels, il en va de la survie de populations entières. Le jour où l’ONU posera de véritables mesures pour lutter contre le djihadisme, celui-ci n’en aura plus que pour quelques mois. Que la Russie et la Chine tapent du poing sur la table n’a jamais arrangé la situation, et il n’est pas besoin d’être un grand politicien pour savoir que l’avis catégorique de deux dictatures n’a rien de fiable. Il n’y a peut-être pas de pétrole en Syrie, mais il y a des vies à protéger au-delà de toutes les frontières. Le temps est venu d’oser se l’avouer.

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Ana Erelle, auteure du témoignage « Dans la peau d’une djihadiste« 

Quant au reste, c’est toute la société qui doit œuvrer sur elle-même pour éviter ses fractures au maximum, d’éviter que les musulmans ne se sentent rejetés et adhèrent à la dialectique djihadiste, mais aussi, avant tout, il faudrait éviter d’arrêter de vivre.

En 1948, Albert Camus écrivait dans le Siècle de la Peur « Quelque chose en nous a été détruit par le spectacle des années que nous venons de passer. Et ce quelque chose est cette éternelle confiance de l’homme, qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité. Nous avons vu mentir, avilir, tuer, déporter, torturer, et à chaque fois il n’était pas possible de persuader ceux qui le faisaient de ne pas le faire, parce qu’ils étaient sûrs d’eux et parce qu’on ne persuade pas une abstraction, c’est-à-dire le représentant d’une idéologie. Le long dialogue des hommes vient de s’arrêter. Et, bien entendu, un homme qu’on ne peut persuader est un homme qui fait peur ».

L’écrivain a –malheureusement – disparu et nous ne sommes plus en 1948, mais nous sommes bien au plein cœur du siècle de la peur. Et, aujourd’hui plus que n’importe quand, la philosophie des ténèbres plane au-dessus de notre époque. Il est temps de recréer la lumière.

*pseudonyme

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