La nuit du 8 novembre, ou le Cauchemar américain

« L’humanité est comme un homme qui dort et fait un cauchemar. Ce cauchemar s’appelle l’Histoire. » – Julien Green

Mardi 8 novembre, Paris était américain. A quelques pas de la place de la République où, quelques mois auparavant, l’on tâchait vainement de refaire l’Histoire, le carreau du temple débordait de badauds de toutes nationalités. A l’abri derrière les fenêtres où la pluie et la nuit s’abattaient depuis des heures, ils agitent des drapeaux étoilés, mordent dans  des bagels  en regardant CNN et tâchent de se frayer un chemin parmi toute cette foule qui ne cesse de s’amasser de tous les côtés du bar. Partout, on lève le nez vers ces écrans où la carte des Etats-Unis s’apprête à prendre des couleurs inquiétantes. Un Américain nous interpelle ; c’est que la présence d’autant de Français le surprend : il s’attendait, lui, à ne trouver que des compatriotes venus assister à l’élection de leur président. Et que répondre ? Au fond, pourquoi étions-nous si nombreux, ce soir-là, à rejoindre les Etats-Unis dans ce retournement républicain ? Les Américains sortent-ils le soir des élections françaises ? Peu probable… Que venions-nous fêter cette fameuse nuit, en nous prenant en photo aux côtés des silhouettes cartonnées de Donald Trump et d’Hilary Clinton ? Etait-on venu chercher autre chose que cette atmosphère festive, que ces danses, que cette musique qui battait les murs ; quelque chose d’autre que ces rires qui fusaient à se cogner contre les vitres ?

Les premiers résultats avaient à peine ébranlé les esprits. C’est que l’élection démocrate ne faisait en réalité aucun doute dans nos esprits crédules  et nos cœurs ingénus. Au fond, nous étions venus fêter une évidence, un vote factuel. A aucun moment nous n’avions cru venir fêter la victoire de l’outrecuidance, de la haine, de la peur. Il faut attendre quelques heures encore pour que les flots de joie soient ravalés. Et au fur et à mesure que la carte se colore d’un rouge sanglant, les écrans semblent devenir fades, la musique grésiller ; les derniers rires se fracassent contre les vitres où le jour peine à paraître. Et brusquement, tout s’effondre. Visages en larmes, lèvres closes, l’on ne peut plus que laisser résonner les derniers vestiges d’une musique qui s’est tue et fouler aux pieds les visages hilares des candidats en carton, seuls personnages à avoir su conserver leur face souriante. A Paris aussi, un ouragan est passé.

A Paris aussi, nous nous sommes rappelés que nous sommes à la fois acteurs et victimes de notre propre Histoire et que, dans l’insouciance qui nous anime parfois, notre main dérape alors même que nous nous écrivons. A Paris aussi, nous nous sommes rappelés que notre destin est un funambule boiteux et aveugle auquel nous tendons dangereusement le fil sans remarquer qu’il défaille. A Paris aussi, nous nous sommes rappelés que l’humanité se plait à écrire les légendes les plus sombres et que son goût pour l’horreur lui offre une place dans notre réalité. Il est vrai que nous avons toujours eu une passion pour le drame qui auréole notre histoire et qui la rend théâtrale, au point de propulser sur scène des Mussolini et des Hitler. Qui n’a jamais avoué être fasciné par les romans historiques qui nous entraînent dans ces heures les plus sombres où l’on brûlait les sorcières, où l’on guillotinait des héros et où  les résistants de guerre luttaient jusque sous la torture ? Tendre victoire de l’artiste qui fait de ces heures cruelles des passions de notre époque !

La victoire de Donald Trump dans un roman historique aurait été palpitante ; horrifiante peut-être, mais merveilleuse. Il aurait été ce héros noir contre lequel il faut lutter, cette incarnation de la négativité que l’on attend à chaque page. Mais le roman est réel ; son élection davantage.

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La Une du Weekly Standard, en mai dernier, imaginait déjà l’élection de Trump

« Le prochain président sera un clown à temps partiel et sociopathe à temps plein. » Michael Moore

Le vote Trump état-il si improbable ? Celui que les médias considéraient comme ridicule au point de rendre sa candidature dérisoire à chaque gros titre a-t-il à ce point pu bouleverser tous les pronostics ? Ce « clown candidat à la présidence » (Daily news), « volubile développeur immobilier dont le nom orne des immeubles d’appartements, des hôtels, des cravates et des steaks » (NYT) avait, selon les experts du FiveThirtyEight, « plus de chance de faire une apparition dans un nouveau Maman j’ai raté l’avion avec Macaulay Culkin ou de jouer les finales de la NBA que de remporter l’investiture républicaine ». Hier, le Daily News frissonnait devant ce clown président, transformant la Maison Blanche en « Maison des Horreurs ». Et comme pour faire résonner davantage cette tragédie, comme pour nous rappeler une angoisse dont nous risquerions de manquer, El Periodico titre ironiquement Que Dieu pardonne à l’Amérique. En réalité, le résultat n’était pas improbable mais, plutôt, à l’image de celui qui le remporta, irrationnel. Versatile, affectif, immesurable.

Qui est ce clown médiatisé qui se retrouve victorieux au cœur de l’arène politique ? Un spectacle politique que personne ne prenait au sérieux, un personnage aussi grossier que charismatique, et fracassant, intenable, sexiste autant que raciste, prétentieux autant que provocateur. Le 8 novembre, le peuple américain a élu un milliardaire qui se prend pour Dieu. Un candidat qui a mené une campagne victorieuse non pas par professionnalisme, mais par provocation, par peoplisation, par phrases choc et surenchères. Un candidat instable qui se plaît à donner des propositions sur un coup de tête, au point de proposer, quelques heures après les heures terribles du Bataclan il y a tout juste un an, de créer une base de données des musulmans sur le sol américain. Un candidat qui a su avancer en même temps que la peur qu’il provoquait, en dénonçant l’élite qui le concurrençait et en se présentant comme à part : un « hors système ». Hors système, Donald Trump ? Un homme qui passa toutes les premières années de son existence dans une maison du maître du Queens ? Un homme multimillionnaire avant 30 ans ? Un businessman qui a cumulé 515 fonctions, 168 sources de revenus différentes, 23 biens immobiliers estimés chacun à environ 50 millions de dollars ? L’on a connu plus effacé du système. Mais qu’importe à présent : le 8 novembre, le spectacle l’a emporté sur la politique.

Notre erreur a été d’accepter son rôle de comédien et de rire au nez de ce que les média appelaient alors le « phénomène Trump ». A force de la considérer comme un ovni politique avec une fascination démesurée, de le faire star du laboratoire de nos sociétés, à force de ne pas le prendre au sérieux, nous avons été victimes de notre insouciance. A nous attacher à le caricaturer, nous avons oublié de le fuir. Trump a pu être drôle ; à présent, il est terrifiant.

« Quand le Mexique nous envoie ses gens, il ne nous envoie pas les meilleurs, lance-t-il. Il envoie les gens qui ont beaucoup de problèmes. (…) Ils apportent avec eux la drogue, ils apportent le crime. Ce sont des violeurs. » – Donald Trump

Le débat est à présent entre ceux qui s’effraient et ceux qui relativisent l’élection de Donald Trump. Il est vrai que son côté isolationniste en rassure plus d’un et qu’il est plutôt réconfortant de donner comme écho à la surprise d’hier la fin de TAFTA et le repli américain. Mais celui que le monde redoutait il y a quelques jours n’est pas devenu tout à coup le sauveur des peuples, et rester passif face à la victoire du géant-bouffon reviendrait à s’aveugler davantage. Parce que l’arrivée de Trump à la présidence de la République américaine, c’est d’abord l’entrée du people sur la scène politique, le débarquement de l’inconnu, de la non compétence trop souvent reliée à l’arbitraire. Le flou laissé autour des mesures sociales de Trump peut en témoigner. Ensuite, parce que celui qui peut à présent se vanter d’être le 45ème président des Etats-Unis reste le stéréotype de la misogynie. Que ceux qui persistent à le nier se souviennent de l’affaire Megyn Kelly et des propos alarmants du candidat envers la gente féminine : « Quand on est une star, elles [les femmes] nous laissent faire. On fait tout ce qu’on veut (…). Les attraper par la chatte… On peut tout faire ! »  Non, le propos n’est pas féministe. Et il l’est encore moins quand, après avoir déclaré vouloir abolir l’avortement, il s’éprend de l’idée de punir celles qui y auraient recours. Dans un troisième temps, parce que sa politique étrangère n’est pas aussi isolationniste que cela le paraît. Reconnaître l’annexion de la Crimée par la Russie, faire construire un mur à la frontière mexicaine, mener une « guerre commerciale » avec la Chine, et surtout envenimer le chaos qui règne en Syrie aux côtés de Vladimir Poutine et de Bachar Al-Assad ; toutes ces questions, force est de le reconnaître, sortent bel et bien du cadre états-unien. D’autre part, parce que Trump président est une menace pour la protection environnementale. Celui qui déclarait que le changement climatique est « inventé par et pour les Chinois pour provoquer la perte de la compétitivité du secteur manufacturier américain » prévoit en effet d’annuler l’accord de Paris sur le climat mais aussi de mettre fin au financement des campagnes contre le réchauffement climatique,de lever les restrictions à la production d’énergie fossile, et de nommer à la direction de transition de l’agence de protection de l’environnement l’un des plus grand climatosceptique que le monde puisse porter, j’ai nommé Myron Ebell. Enfin, parce que les propos tenus pendant sa campagne ont inquiété toutes les minorités américaines et les affolent aujourd’hui. De sa volonté de bannir temporairement les musulmans des USA à l’exclusion des immigrés clandestins, en passant par la suppression de l’obamacare nécessité par 20 millions d’habitants, reste à se demander quelles mesures passeront et lesquelles resteront de l’ordre de l’impossible. Seule la force du principe de réalité, s’il parvient à s’imposer, pourra en effet donner au Congrès le pouvoir de lui lier les mains et de lui rappeler que certaines de ses mesures sont incantatoires bien plus que réalisables. Un avis qui n’est malheureusement pas partagé par tout le monde, Franklin Foer prédisant ainsi : « Donald Trump n’est pas mon président et peut-être n’est-il pas non plus le vôtre, mais il aura bien plus de pouvoir sur nous –et sera bien plus enclin à l’exercer– que n’importe quel autre président de l’histoire américaine. » D’autant plus que le personnage reste versatile : depuis son entrée en campagne en juin 2015, la NBC news a en effet compté 141 changements de points de vue sur 23 sujets (pour les intéressés : http://www.nbcnews.com/politics/2016-election/full-list-donald-trump-s-rapidly-changing-policy-positions-n547801)

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“L’homme qui a menacé d’obliger les Mexicains à payer pour l’édification d’un mur à nos frontières, celui qui nous voit comme des violeurs, des assassins et comme un danger, est devenu le président des États-Unis.” – éditorial du Sin Embargo, 9 novembre 2016

Make Great America Again. Ces quatre mots auraient-ils suffi à convaincre l’Amérique d’élire l’impossible ? La nostalgie des années 1940 où les Etats-Unis florissants gouvernaient le monde a-t-elle seule défié l’Histoire mardi dernier ? Ce qui est certain, c’est que l’Amérique qui a voté Trump n’est pas celle de Manhattan, celle de la fête, de la liberté, d’Hollywood. L’Amérique qui a voté Trump est celle des food stamps où un enfant sur quatre mange à la soupe populaire. Celle où se perpétuent des ghettos. Où le port d’armes fait des victimes chaque jour. Où les plus modestes peuvent être taxés jusqu’à 30%. Où le nombre de prisonniers rivalise avec ceux de Chine et de Corée du Nord. Où la reproduction sociale, engendrée par des études à plus de 40 000 dollars par an, attise les foules. Le 8 novembre, la « Triste Amérique » (1) s’est rendue en masse aux urnes.

Homme d’affaire devenu homme d’Etat, Trump a-t-il les moyens de reproduire le rêve américain ? Mais le nouveau Prédisent de la République ne connaît rien de l’american dream, pour la simple raison qu’il n’est pas un self made man mais un héritier qui, pour grimper, n’a eu qu’à saisir les millions octroyés par son père et ses relations politiques locales. Pour cette raison, Trump n’est pas, et ne sera pas, l’incarnation de la grandeur américaine du XXème siècle. Ensuite, parce qu’il est le roi du business et pas celui de la politique. Les Etats-Unis ne sont pas une entreprise. Les Etats-Unis sont un peuple d’hommes et de femmes, avec une âme, avec des différences, avec des diversités de pensées, d’origines, de religions, de croyances, et de sentiment ; un peuple où bat un cœur mortel et où les aspirations dépassent celle d’une poignée de dollars. On ne construit pas une destinée comme on construit une tour. D’autant plus que, si l’on s’en souvient bien, le nom de Trump n’a pas toujours été auréolé de succès. Il suffit pour cela de se rappeler de son plus grand échec financier, dans la station balnéaire d’Atlantic City qu’il se disait prêt à transformer en un deuxième Las Vegas. Aujourd’hui, on joue pour un centime au Trump Tajmahal et ceux qui travaillaient au Trump Plaza se retrouvent sur le trottoir d’en face. Celui de la soupe populaire. Si Donald Trump conduit le pays comme il a pu conduire son business, les Etats-Unis ont autant de chances de retrouver leur puissance d’antan que de devenir le Titanic mondial.

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Mardi et mercredi soir, la rue a ouvert ses bras aux révoltés, et principalement à la jeunesse, incapable de croire à la réalité du vote. Effigie brûlée, vitres brisées, poubelles incendiées aux cris de « pas mon président », les Etats-Unis s’ébrouent. Le problème est de savoir comment la voix du peuple pourrait aller contre la voix du peuple.

« La victoire de Donald Trump est un appel à en finir avec certains mythes. C’est un appel à revenir à des politiques plus proches des inquiétudes du monde. » – Romaric Godin, rédacteur en chef adjoint à la Tribune.

Inutile de le présenter comme une réalité inédite : l’élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis menace évidemment nos propres urnes de mai prochain. Après le Brexit et le refus du processus de paix en Colombie, tout est possible pour l’élection du prochain président français. La victoire de celui qui considère la France comme « les pires équipiers qu’il ait jamais vu de sa vie » n’a pas manqué de réjouir les candidats du Front National, en témoigne le tweet de Marine Le Pen dès 7h20 : « Félicitations au nouveau président des Etats-Unis Donald Trump et au peuple américain, libre !»  La proximité entre les candidats est loin d’être inexistante : elle se situe tout droit dans la montée du populisme en Italie et en Espagne, ainsi que de celle de l’extrême droite en Autriche et en Allemagne. Comme lui, la candidate front national prône le protectionnisme économique, le dialogue avec la Russie l’expulsion des immigrés clandestins, le durcissement des conditions d’accueil des réfugiés ou encore l’abrogation des droits du sol. Comme lui, elle emploie le délicieux discours anti-élite et s’attribue toute l’opposition des médias. Comme lui, elle se revigore dans le désenchantement européen et l’affaiblissement du monde.

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Mais « dans toutes les larmes s’attarde un espoir » (2) et il est temps de lutter contre cette menace qui s’éclaire un peu plus au fil des mois. Tout d’abord, il s’agit de ne pas laisser de côté les primaires, car l’élection de Trump tient autant à sa personnalité qu’au rejet de sa concurrente démocrate. Clinton absente, le candidat républicain avait plus de chance de passer à la trappe. Ensuite, ne pas laisser au spectacle et à la malséance le droit de prendre la place de la politique. On ne gouverne pas par charisme ou par outrecuidance, mais par des idées et, si prestance il n’y a pas, un semblant de respect et de bienséance. Refuser de les laisser invoquer le peuple comme s’il parlait par notre bouche alors qu’ils ignorent tout de notre quotidien, de notre volonté, de notre peur. Arrêter de croire que l’isolationnisme est la clé de la prospérité et qu’il suffit de chasser les immigrés ou de fermer des frontières pour sauver l’humanité. Enfin, parce que la jeunesse est la partie de la population qui s’insurge le plus aujourd’hui, il est temps qu’elle donne à entendre sa voix avant que le populisme ne s’en empare. Il est temps de montrer que la haine, le racisme, la xénophobie, l’homophobie ; toutes ces horreurs qui ont triomphé il y a deux jours, ne sont pas les seules réponses à offrir à un peuple qui ne sait plus où aller. Quant aux politiciens, qu’ils cessent d’américaniser leurs débats et de peopliser leurs discours. Qu’ils cessent de s’écraser les uns les autres en oubliant le peuple qui gémit à leurs pieds. Qu’ils cessent les discours vides, les chiffres hasardeux, les chipotages sur des points qui n’intéressent plus personne. Qu’ils cessent de goûter à la caricature pour retrouver un semblant de dignité plutôt que de faire la première page des feuilles de choux et la risée de la société. Pour vaincre le populisme, la démocratie doit être à nouveau digne.

Et comme nous sommes vivants, comme nous sommes conscients, comme nous sommes jeunes, nous nous battrons pour que l’Histoire cesse de répéter ses heures les plus sombres. La liberté, disait Camus, est « la seule valeur impérissable de l’Histoire ». Tant que nous sommes libres, tout se joue entre nos mains. A nous d’avoir le courage de jeter les dés.

(1): Triste Amérique, le vrai visage des États-Unis de Michel Floquet

(2) Les Mandarins, de Simone de Beauvoir

© Saul LOEB / AFP 

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