A ceux qui ne rêvent plus

« Paris est une solitude peuplée. »

Et ce soir, place de la Madeleine, j’observe la capitale qui se dépeuple. Il est des nuits comme celle-ci où les rues aspirent les foules comme une fourmilière et où seuls quelques solitaires flânent encore le long des boulevards. Peut-être, comme moi, tentent-ils en vain de retrouver une inspiration soudainement évanouie, comme si la ville endormie pouvait ranimer nos esprits. Mais ce soir, Paris dort, mes mots se sont éteints, et ma plume s’est engourdie.

Et à Alep, qui lève encore les yeux vers les étoiles ? 

J’aurais pourtant pu aborder tellement de choses. J’aurais pu répondre à l’apologie de Fidel Castro écrite par mon frère et collègue il y a quelques jours en me récriant contre ce que je considère être une dictature. J’aurais pu me lancer dans une diatribe infinie sur les résultats des primaires de la droite, théoriser sur la candidature avortée de notre président actuel, tenter une analyse du référendum italien prévu ce week end et dont personne ne parle ; ou alors décider à mon tour qui serait le vainqueur des présidentielles. Mais ce soir, la politique m’ennuie. Ce soir, l’actualité me pèse. Ce soir, m’alarmer m’embête et je n’ai plus de voix pour hurler. Ce soir, ma page se noircit de ratures bien plus que d’idées, et je commence à me dire que je vais rentrer bredouille. Minuit n’a pas encore sonné, voilà que je me désespère.

Ce soir, j’aurais voulu retourner en enfance. J’aurais voulu, comme ces bambins qui m’ont dépassée lorsque je traversais la place, lancer vers les décorations de Noël un regard ébloui. J’aurais voulu avoir les mêmes étoiles dans les yeux, et puis aussi le même rire. Mais mes yeux sont restés ternes et je me suis exaspérée de ces décorations précoces. En passant devant les illuminations, ils les ont pointées du doigt en criant à la femme qui les accompagnait « regarde maman ! On dirait du feu ! » J’ai suivi leur regard et j’ai pensé « Tiens. Alep aussi brûle. » Là où les flammes les apaisaient, les miennes étaient une menace. L’adulte a cela de différent avec l’enfant que tout lui est angoissant.

Ce soir, j’aurais voulu retourner en enfance. J’aurais voulu retrouver la plume de mes dix ans ; celle à l’encre tendrement naïve où les fautes d’orthographe venaient égayer mes inventions sans intérêt. J’aurais voulu que l’on n’en attende plus autant de moi que ce décryptage incessant des événements les plus troublants. J’aurais voulu que l’on m’interdise d’écrire sur la guerre, sur les morts, sur le meurtre ; sur ce monde qui s’écroule. Ce soir justement, j’aurais voulu oublier que le monde s’écroule et n’avoir que des mots innocents.

A Alep, le clown aussi a disparu sous les bombes. Comme si on avait voulu égorger le rire. 

Il est un âge où le rêve est plus fort que la réalité. Un âge où l’on s’invente une existence irréelle, non pas en se mortifiant de son irréalité mais en se jurant d’en faire une réalité. Un âge où l’on croit que tout est possible et où l’on rit de la désillusion des autres. Un âge où notre espoir fait sourire. Aujourd’hui, mon espoir ferait soupirer. Aujourd’hui, il suffit que je projette un espoir pour que l’on se moque de ma naïveté. « Ah, mademoiselle…. Votre jeunisme est exaspérant. Veuillez circuler. »

Dans le silence qui tombe, j’entends les cris sourds des enfants d’Alep. 

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© UNICEF/AL-ISSA

Il y a dix ans, mon école nous faisais chanter le Noël des Enfants du Monde. Ne riez pas ; ce sont des paroles qui marquent. Des paroles où l’on demande la paix pour les enfants de Palestine et d’Israël, d’Amérique, de Chine, où l’on demande l’amour et la tolérance ne serait-ce qu’un jour de décembre. Et sur les notes de piano tragiques, nos parents versaient une larme devant nos voix d’enfants. A 18 ans, mes espoirs de paix ne peuvent plus émouvoir personne. Tout au plus font-ils rire.

A cette époque, la guerre me paraissait quelque chose de lointain et d’historique. Quelque chose d’inconcevable. Ces horreurs que l’on raconte dans les contes de fée pour permettre à une âme pure et courageuse de se projeter sur scène.

Vous riez n’est-ce pas ? Je vous l’avais bien dit. Ce soir, j’ai besoin de naïveté.

A quoi rêvent les enfants sous les bombes ? Vous pouvez me dire qu’ils ne rêvent pas ; je ne vous croirai pas. Tous les enfants rêvent. Tout au plus rêvent-ils d’être ailleurs. A Alep, ils rêvent que rien n’est arrivé. 

Et s’ils ne rêvent pas, alors ce soir, je rêve pour eux.

Ce soir, j’aurais voulu retourner en enfance. J’aurais voulu retourner à cette époque où il était permis de croire que l’on peut construire un monde. Et pourtant, qu’avions-nous pour recréer un monde ? Eux, ils avaient le pouvoir, ils avaient l’argent, ils avaient les théories, ils avaient l’autorisation. Nous n’avions que nos rêves. Et finalement, c’était beaucoup plus. Plus j’y repense, plus cette enfance me manque. Celle où nos mensonges faisaient rire et nos projets émerveillaient. Celle où l’on ferait tout pour grandir un peu plus vite. Je voudrais avoir encore dix ans pour ne plus avoir à cacher que je rêve d’être écrivain. Aujourd’hui, il ne faut plus le dire. A 18 ans, on n’a pas le droit de rêver d’être écrivain. A 18 ans, on nous demande de vouloir être ingénieur, médecin, magistrat, ou peut-être même ophtalmologue. A 18 ans, celui qui rêve d’être président parait plus lucide que celui qui rêve d’être un artiste.

A Alep, ils voulaient tout simplement être vivants. 

Alors c’est ça. Ce soir, ma plume ne veut pas écrire parce qu’elle préfère rêver. Elle préfère s’entêter à écrire toutes ces naïvetés que je n’aurais jamais le courage de retranscrire. Qu’est ce qui lui prend ? Je crois qu’elle ne comprend pas pourquoi il faut être si tragique, à dix-huit ans à peine. Pourquoi l’on nous demande d’être lucides. Est-ce qu’il faut être lucide pour demander un monde plus beau ?

« Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver » – Marcel Proust

Et bien dans ce cas, partons comme ça. Ce soir, j’aurais voulu être une enfant. J’aurais voulu croire en la paix, croire en l’amour, en la tolérance. J’aurais voulu crier ces mots que vous lisez avec un rictus moqueur. Vous me répondrez que je vis à des années d’ici, que l’on ne dit plus ces mots lorsque l’on atteint l’âge de la maturité. Qu’il faut grandir. Qu’aucune époque n’a été une époque d’amour, de paix, de tolérance. Que ce sont des mots bibliques et que je ferai mieux de me taire. Que mes élucubrations sont vaines. Que je devrais même ne plus jamais écrire.

Mais qui vous a dit que j’étais croyante ? La religion aussi était plus simple lorsque j’étais enfant. Lorsque l’on m’apprenait qu’il existait un Dieu que nos esprits étourdis se représentaient comme un vieil homme débonnaire à l’embonpoint rassurant. Puis en grandissant, l’on nous apprend qu’il existe en fait une multitude de dieux uniques, et que, à travers le monde, chacun tue au nom du sien. N’essayez pas de me faire croire que « c’est plus compliqué » en me récitant des passages du Coran, de l’Ancien Testament ou de n’importe quel autre texte sacré.

Mais qui vous a dit encore que j’étais plus ridicule que ceux qui mènent des guerres pour prouver l’existence de leurs dieux ? Qui vous a dit que mon triptyque d’espoir de ce soir avait moins le droit d’exister que toutes les théories que l’on nous écrit sur le terrorisme et le fanatisme religieux ? Pour le moment, vos innombrables dossiers et conférences n’ont encore sauvé personne. Parfois, il me semble même que leurs guerres sont un prétexte à toutes vos théories savantes que l’on s’arrache.

Mais qui vous a dit que j’étais plus ridicule que ces candidats qui s’insultent pour gravir les marches de l’Elysée ? Ce soir, je préfère mes discours ingénus sur la paix à leurs chipotages sur leurs relations avec la Russie et leurs hésitations à dépasser les frontières de notre capitale plutôt que de courir panser les blessures de notre monde qui saigne.

Mais qui vous a dit que j’étais plus ridicule que ces dirigeants qui croient gouverner l’Europe ? Je préfère l’Europe de Victor Hugo à celle de toute votre Economie. Je veux croire en l’Europe de la Fraternité ; et même à la fraternité du Monde. A une Fraternité où on ne laisse pas des enfants disparaître sous les bombes.

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Alors oui, ce soir, j’aurais voulu être une enfant. J’aurais voulu croire encore en la paix, croire en l’amour, croire à l’avenir et peut-être même au passé. J’aurais voulu que le mot « demain » me fasse penser au soleil qui entrouvre le ciel à l’aube plutôt qu’au gouffre qui s’ouvre sous nos pieds. J’aurais voulu que le mot « Moyen Orient » m’envoie des images d’étendues de sables lumineuses, de cieux éblouissants, d’accents chatoyants, là où je n’entends plus aujourd’hui que massacre, bombe et sang. J’aurais voulu que le mot « musique » m’entraîne vers des fêtes enivrées, mais je me heurte aux pierres froides du Bataclan. J’aurais voulu que le mot « guerre » me fasse penser à « hier » mais il me dit « maintenant ». J’aurais voulu que le mot « jeunesse » signifie insouciance ; mais la leur s’est évanouie au travers de leurs larmes. J’aurais voulu que « soleil » signifie « chaleur » mais celui-ci les brûle. J’aurais voulu que le mot « cauchemar » n’existe que sous mon lit, mais c’est dans notre société qu’il grandit. J’aurais voulu que « voyage » aille de pair avec « vacances » mais il me dit « exil ». J’aurais voulu que la « Paix » soit porteuse d’espoir ; dans mon esprit, elle apparaît comme une vieille femme chétive au regard moribond, qui traîne son corps dans l’ombre en cherchant où mourir. Et plus je m’enfonce dans le dictionnaire de mes idées, plus les mots me manquent et plus je voudrais les réinventer.

Peut-être que pour arrêter de rêver, il faudrait commencer par se réveiller. Et au fond, peut-être est-ce vous qui êtes inconscients. Vous, lorsque vous vous exaspérez devant mon ingénuité. Peut-être qu’en ouvrant les yeux, l’illusion s’effacerait. Peut-être que l’on cesserait ce sur place que seuls les cauchemars fréquentent.

A Alep, le cauchemar traine encore sa carcasse le long des rues dénudées. 

Et à vous qui vous récriez contre ma naïveté, contre mon « jeunisme », contre ce que vous vous plaisez à appeler de l’innocence, comme je vous plains. Comme je vous plains avec votre brume de réalité. Comme je vous plains, avec vos désillusions. Quoi ? Et vous voulez construire le monde ? Mais vous l’enterrez. Vous le dévastez. Vous l’étouffez. On ne construit pas une réalité sans rêve. Et ce soir, je rêve au présent.

Je rêve d’un présent plus simple sans débats incessants, sans théories incompréhensibles, sans besoin de mener des luttes sanglantes et soutenir des tyrans sanguinaires. Je rêve d’un présent où il suffit d’humanité pour que le monde se remette à tourner. Je rêve d’un présent où toutes les voix s’élèvent pour demander une trêve. Je rêve d’un présent où le Paradis est sur Terre et ne connaît pas les martyrs. Je rêve d’un présent où tous les enfants du monde aient le temps pour les songes. Je rêve d’un présent où l’on bâtit des palais sur les ruines d’hier. Je rêve d’un présent où Alep vit encore. Je rêve d’un présent où mes mots ne vous feraient pas rire, mais où leur simplicité vous serait compréhensible. Je rêve d’un présent où les mains du monde entier lâchent les armes pour que les doigts s’entrelacent.Je rêve d’un présent où il n’existe d’autre religion que celle du coeur et que la haine y soit abolie. Je rêve d’un présent qui cesse de courir ; un présent qui prenne son temps plutôt que de penser sans cesse à demain en trébuchant sur son passé. Je rêve d’un présent où l’on espère encore.

Riez ; ce soir, je suis une folle qui rêve à voix haute. Ce soir, mes rêves redressent les beautés écroulées de Palmyre et les statues de Mossoul. Ce soir, mes rêves sont des torrents qui apaisent les flammes d’Alep et soignent les blessures de Damas. Ce soir, mes rêves enroulent des corolles qui unissent Israël et la Palestine. Ce soir, mes rêves redonnent un sens à ces mots incompris ; des mots comme « pitié », « compréhension », « empathie », « soutien » ; des mots comme «pardon », « indulgence », et « tolérance » tous ces mots que l’on ne dit plus que dans les grands discours les plus vides. Ce soir, mes rêves redessinent la carte du monde en gommant les frontières et en abaissant les murs. Ce soir, mes rêves dessinent au fusain un sourire radieux sur les visages larmoyants de ceux que l’on torture. Ce soir, mes rêves s’emparent de leurs cris d’horreur pour les changer en des chansons de joie. Ce soir, mes rêves font tomber les masques de la haine sur des faces rieuses. Ce soir, mes rêves ont un cœur. Ils croient que l’amour existe encore quelque part, et qu’il peut tout sauver. Ce soir, mes rêves soufflent sur la paix pour lui redonner les couleurs tendres que vos raisons ont effacées. Ce soir, la Paix se revigore à la coupe du Rêve ; son corps vaut bien celui de toutes nos femmes.

« Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve. » – Antoine de Saint Exupéry

Et pour tous ceux qui rient, pour tous ceux qui n’oseraient plus rêver, ce soir, je rêve pour vous. Je rêve que votre lucidité vous quitte un peu. Je rêve que vous releviez la tête de votre écran pour découvrir que le monde existe et qu’il est encore possible de le sauver. Ce soir, je rêve que ma plume conserve de sa naïveté.

« Paris est une solitude peuplée. » En passant devant la place, les taxis projettent de furtives tâches sanglantes aux pieds des lampadaires.

A Alep, le sol saigne aussi. Ce soir, je rêve qu’il cesse de gémir.  

Ce soir, mes rêves sont une prière à l’Humanité.

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