Ma France à moi.

Ma France à moi n’a même pas eu le temps de rêver, que les tours se sont effondrées. Elle a été biberonnée par les taux de chômage à deux chiffres, on lui a dit « étudie et sors de ce bourbier ». Elle balbutiait à peine quelques mots et on l’a affolée avec un avenir apocalyptique.

Ma France à moi, elle se sent perdue, en pleine déconvenue, elle traine dans ses rues, avec une mine de déjà-vu. Elle savait à peine marcher, qu’on lui a dit « rentre dans le rang, plus le temps de rêver ».

Ma France à moi, elle a vu ses grands-frères idolâtrer le Che. Elle a encore dans sa mémoire fraiche le mythe de mai 68, de la révolution sexuelle, du mouvement hippie. Elle a souvent les larmes aux yeux en écoutant Baez, elle exulte lorsque retentit la guitare de Dylan. Elle regarde en arrière cet autre siècle et se demande où est passé cet élan révolutionnaire. L’a-t-on assassiné à jamais par ce marasme ambiant ? Ma France à moi ne se reconnaît plus, ni en elle-même, ni en personne. Elle est dans sa quête désespérée d’un leader charismatique, qui aurait le talent de balayer tous les vices. Elle se revendique libre parfois, elle est l’héritière de Jaurès et elle a l’âme guerrière. Elle est consciente des affres du populisme mais elle est lasse de tous ces faux-débats, de ce conglomérat de médias qui prône le nivellement par le bas.

Ma France à moi est fière d’elle tout de même, elle essaye de faire sa vie sienne, elle a la fougue de la jeunesse. Elle s’indigne souvent à la va-vite, mais elle voudrait « liberté-égalité-fraternité », non pas inscrite dans les mairies, mais gravée dans l’âme de ces désabusés réfugiés sous les jupons du FN. Ma France à moi, elle a lu Camus, Sartre, De Beauvoir, et elle parcourt ce grand boulevard, dans l’espoir de les entrapercevoir. Ma France à moi, elle veut dévorer la Terre entière parce qu’elle ne désespère guère. Elle croit encore en l’humain, malgré tous ces tristes paysages, ces tristes nuits noires percées par ces gyrophares. Elle refuse souvent de se laisser guider, elle n’oublie pas 1789, ni « J’accuse ». Ma France à moi rêve d’un monde meilleur pour elle, et pour tous ses congénères.

marianne-se-releve

Ma France à moi se sent dépassée par l’immobilisme, c’est pourquoi elle rugit dans la rue. Mais elle est pragmatique aussi, elle sait ce qu’elle peut changer et ce qu’elle ne peut inverser, elle sait ce qui ne tourne pas rond, même si elle ne sait plus trop pourquoi. Elle ne comprend pas pourquoi les droits de la femme ne doivent pas être pris pour acquis, ni ne comprend pourquoi on n’apprend jamais du passé, que le bacille de la peste est loin d’être éradiqué, encore moins la haine meurtrière qui habite certains de ses frères. Elle ne comprend pas, car elle refuse, elle refuse de laisser son empreinte avec pour titre principal : « c’était le début de la fin ».

Ma France à moi voit impuissante le monde se disloquer, elle assiste au repli de soi alors qu’on lui a rabâché à l’école de la République la tolérance, l’ouverture d’esprit et l’ambition. Ma France à moi, elle s’est vue unie après Charlie. Mais elle s’est aussitôt divisée devant l’hypocrisie. Elle s’évertue à tuer ce plafond de verre, elle tente de rompre l’apartheid social, elle estime aussi qu’elle mérite mieux que ce monde qui croule sous les bombes. Elle refuse de s’apitoyer sur son sort aussi, mais elle commence à perdre espoir ma France à moi. Elle hurle son cri de désespoir, mais personne ne semble l’entendre.

Ma France à moi est écœurée par ce libéralisme à outrance, oubliant beaucoup trop de fois l’humain. Elle voit dans ces RH penser plus ressources qu’humain, elle voit impuissante la connerie humaine sur toutes les chaînes télévisées, elle regarde avec dépit son information déformée par quelques milliardaires, elle voit les réseaux sociaux remplacer les relations sociales. On a tenté de lui faire ingurgiter l’idée que consommer était synonyme de bonheur, pire, qu’il ferait fuir le malheur. Elle voit le paraître prendre le dessus sur le sincère, loi du Talion jusqu’au bout, ma France à moi est à bout de souffle. Elle le reprend dans la littérature. Elle a lu l’Âme Humaine d’Oscar Wilde la semaine dernière, elle aussi rêve d’un monde plus juste, moins barbare. Oui, ma France à moi est de gauche, mais elle ne se retrouve pas devant ces pantins chouchous des médias.

Ma France à moi a des rêves plus grands qu’elle, c’est vrai, alors elle continue d’avancer le dos droit et les poings serrés, avec la rage de vivre et l’indignation qui la parcourt jusqu’au plus profond de ses veines.

Bien sûr, ma France à moi, elle n’engage que moi.

Image de couverture : © GLCS

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