Edito du 14 décembre 2016

Je puis tout pardonner aux hommes, excepté l’injustice, l’ingratitude et l’inhumanité.” – Denis Diderot

Je ne pensais pas avoir à nouveau besoin d’écrire pour Alep. En repartant de la Madeleine l’autre soir, j’avais la naïve conviction d’avoir essoufflé tous les tracas de ma plume et que l’encre manquerait pour évoquer encore des massacres. Comme si en un texte, en une jetée hasardeuse, tout le malheur du monde avait pu s’évanouir.

Peut-être pensais-je aussi qu’Alep était sur le point de ressusciter. Qu’il en était fini de ces bombes, de ces cris d’agonie mêlés à ceux de la haine, et qui, depuis les frontières du Moyen Orient, venaient se répercuter jusque dans ma tête.

Mais Alep n’a pas fini de s’effondrer. A l’heure où elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, l’on n’a de cesse de la meurtrir jusqu’à ce qu’elle veuille bien se taire. L’Occident pensait profiter des fêtes de Noël pour étouffer ces hurlements sinistres ; elle n’a eu qu’à moitié tort. A l’heure où j’écris, les figurines électriques chantent sur les pleurs d’Alep ; on s’amasse dans les boucheries pour commander sa dinde une semaine en avance ; on évoque la fraîcheur du mois de décembre, la pollution aussi. Quelle horreur la pollution. Cette poussière qui pique la gorge et qui envahit les champs Elysées.

Et la poussière qui brûle les yeux, à Alep, quand trouve-t-on le temps d’en parler ?

A ces enfants qui rêvent devant les vitrines de jouets made in China, leur raconte-t-on le Noël de ceux qui se protègent des bombes ? Savent-ils que, à l’autre bout du monde, ailleurs, pas si loin pourtant, leurs semblables ignorent la chaleur des bougies et la sensation des guirlandes ? Et lorsqu’ils collent leur front contre la vitre pour observer les illuminations, ne voient-ils pas au loin l’effervescence des illuminations mortelles ?

Il n’y a guère que sur les réseaux sociaux que la ville trouve sa place. Dès le petit matin, les fils d’actualité regorgent d’articles en tout genre sur les massacres d’Alep. Des mensonges sur les chiffres des victimes aux interventions verbales du nouveau Premier Ministre, Alep ressuscite sur les étalages des publications éphémères. A quoi vont-ils servir, nos articles en tous genres ? A quoi vont-ils mener, nos chiffres, nos statistiques, nos analyses ? Et de plus haut encore, à quoi vont mener leur « dénonciations », leurs « stupéfactions », leurs « consternations » ? Alep meurt, et pendant ce temps, nos politiques trouvent seulement le temps d’être consternés. Au fond, il ne faut pas leur en vouloir. Entre les décorations du salon présidentiel et les commandes pour le repas du réveillon, qui a encore un moment pour l’humanité ?

Notre époque est celle de la consternation immédiate, de l’épouvante fascinée, de l’horreur incrédule. De tous les coins de l’hexagone, l’on repartage les derniers articles les plus bouleversants et les photographies les plus sinistres; pas pour éveiller les consciences, mais pour goûter à ce délice du bouleversement. C’est ainsi : de tous temps, guerres, révolutions, affrontements sanglants ont attiré les plumes les plus artificielles et les plus exaltantes pour retracer les contours de réalités angoissantes. Sur le papier, ces réalités donnent des frissons. Derrière notre passion du macabre, on oublierait presque qu’elles sont surtout réelles.

Et ensuite, que fait-on ? On verse sans doute une larme. On approuve le Président « consterné » par de tels massacres. On les dénonce, encore une fois, pour se donner bonne conscience. De toute manière, on n’y peut rien. Et, dans quelques semaines, Alep aura disparu au milieu des notifications multipliées de chacun de nos réseaux sociaux.

Mais Alep se moque que l’on soit consterné. Alep se moque que l’on dénonce ses meurtriers. Alep n’a pas le temps de remercier notre sollicitude. A l’heure où, comme les autres, je n’ai d’autre pouvoir que d’écrire, de recracher ce poids amer qui pèse dans ma poitrine, Alep s’éteint. Alep, ville martyr ; Alep, ville blessée ; Alep, ville mutilée. Comme notre époque détourne le regard devant chaque femme que l’on bafoue, notre époque fera d’Alep une ville oubliée dans ses propres décombres.

 Aujourd’hui comme demain, Alep est une terre que l’on viole et que l’on brûle tandis que dans son giron mutilé, ses enfants hurlent de douleur avant de mourir contre son sein estropié.

Alep, ville fantôme ; Alep, ville chaotique ; Alep, ville à l’agonie. Voilà tout ce qui fait les gros titres de nos média à l’heure où l’on réclame la vie.

En chacun de nous, il existe une part de culpabilité. En chacun de nous qui n’aura fait qu’appuyer sur le bouton «partager » de nos réseaux sociaux ou qui, comme moi, n’auront pu que ressortir leur plume, il subsistera cette amertume d’avoir laissé Alep s’éteindre.

Et à l’heure où je m’avoue aussi impuissante qu’eux, je réclame leur bon sens. A ceux qui, là-haut, se battent sur la scène des présidentielles et ne savent que verser une larme amère en regardant leur nombril, je leur dis : Debout. Dans la confrontation de nos égos sur la piste du pouvoir, faisons une trêve pour l’Humanité.

Parce qu’il paraît qu’un Edito doit être court, parce que j’ai déjà tant usé de ne faire qu’écrire, parce que celui-ci est trop long déjà, il ne me reste plus qu’à m’adresser à Alep. Et de lui demander Pardon.

 

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