Berlin : Noël Meurtrier

« Si la seule solution est la mort, nous ne sommes pas sur la bonne voie. La bonne voie est celle qui mène à la vie, au soleil. On ne peut avoir froid sans cesse » – Albert Camus

Quand j’étais petit, on m’apprenait que Noël était la journée de la paix et de la réconciliation. Ma mère passait en boucle des CD joyeux sur lesquels la souffrance du monde semblait s’abimer. Qui aurait pu penser qu’un tel évènement allait se produire lors d’un simple marché de Noël berlinois ? Comment avons-nous pu avoir la naïveté de croire que cet endroit était le chemin qu’il nous fallait emprunter pour déserter un monde trop violent ? Noël cesserait-il d’être une exception à la guerre ?

Ce matin, j’ai tout juste réussi à croire ma sœur lorsqu’elle m’a passé le relais. Et pourtant, c’est bien vrai : la lame de son stylo s’est émoussée au cours des nombreuses batailles menées contre l’injustice. Et elle est trop fatiguée pour en forger une nouvelle. Tous ces combats menés à elle seule contre la mort ont eu raison de son épuisement. Bref, celle qui parle de sa plume comme si elle était vivante, comme si elle était sa mascotte, est partie pour une retraite momentanée. Le temps de réparer son navire, qui s’est brisé contre les récifs de la Violence. Et elle me confie cette tâche à moi qui, faute d’expérience et d’âge, n’ai pour seule arme un bête canif. Mon frère également m’a étonné, lui qui, à trois ans, ne dessinait que des bonhommes en trois ou quatre traits, le sourire jusqu’aux yeux. À dix ans, je dessinais des Pères Noël replets, le visage rouge et luisant, un sourire d’imbécile heureux derrière une bonne grosse barbe blanche. Lui, à dix ans, en est réduit à dessiner des Pères Noël au visage amaigri et aux larmes arides.

Puisque le juste est dans l’abîme,
Puisqu’on donne le sceptre au crime,
Puisque tous les droits sont trahis,
Puisque les plus fiers restent mornes […]

Je t’aime, exil ! Douleur, je t’aime !

Victor Hugo – Les Châtiments

 

 

Après avoir fermé ma parenthèse, je reprends : ils ont décimé notre sept janvier, anéanti notre treize novembre, aujourd’hui ils assassinent Noël à coup de camions de quarante-quatre tonnes. Mais quelle journée échappera à ce carnage ? Quelle journée de l’année sera la seule à échapper à la barbarie humaine ? Quelle journée sera la seule à ne pas être marquée d’une croix ? Quelle journée sera la seule pour laquelle on dira, dans quelques années, en regardant notre calendrier : « Tiens, à cette date, la Terre n’a pas souffert » ? Et le matin de ce 25 décembre qui arrive, pendant que nos enfants déballeront joyeusement des trains électriques et autres jouets, devrons-nous laisser les terroristes emballer la Liberté dans un paquet sombre ? Hier soir, Étienne publiait un article sur l’histoire du terrorisme. Quelques heures plus tard, nous découvrions que l’armure que formait Noël avait été percée.  Le verglas de mi-décembre, censé faire déraper toute tentative d’assassinat contre Noël, a fondu sous les braises ardentes de la violence. Les petits gâteaux de Noël en forme de cœurs ou d’étoiles filantes qui égayaient la soirée sont tombés en miettes en quelques heures. Les sapins ont perdu toutes leurs épines. Les doux et chauds liens de lumière blanche qui unissaient tous les Berlinois qui marchaient ce soir-là dans les rues, pensant à ce qu’ils allaient rapporter chez eux dans quelques heures, se sont métamorphosés en des chaînes rouillées, glacées, meurtrissant les poignets. Et, quand nous porterons des pancartes noires, sur lesquelles seront écrits les mots, en lettres blanches, « Ich bin Berlin », tout comme nous avons portés les écriteaux « Je suis Charlie », ou quand nous écrirons sur les réseaux sociaux des « #jesuislallemagne » un peu partout, rendons-nous compte qu’il en faut plus pour panser les plaies du monde, déjà trop atteinte par la gangrène. Rendons-nous compte que nous devons être écoutés à l’échelle mondiale. J’ai lu attentivement, sur les réseaux sociaux, des comptes rendus et analyses de cette soirée sans lumière. Mais à part des comptes rendus, que faisons-nous ? Pensons-nous vraiment qu’il suffit d’un bête bilan, d’annoncer le nombre de morts, pour calmer cette sauvagerie ? Faire un tel compte rendu de la situation n’est qu’une première étape. Il nous faut dès à présent passer à la seconde. Les analyses à tour de bras sont bien belles ; que dire, elles sont bien le fruit d’esprits intellectuels. Mais à part attiser les « like » et les « partage » par milliers, elles n’iront pas bien loin lorsqu’il s’agit de sauver des vies.

Lâchez Facebook. Lâchez Twitter. Le vrai monde est de l’autre côté.

Source : le Monde

Mais il y a pire encore : certains politiciens, tels que François Fillon, profitent ouvertement de la situation pour faire leur communication. D’autres, comme Robert Ménard, abusent de l’évènement pour remettre en cause l’immigration et donc, par la même occasion, encourager à être partisan au sein du Front National. Le meurtre d’un nombre considérable d’innocents n’a-t-il donc d’autre but que de s’enrichir ou d’étendre le pouvoir d’un parti fasciste ?

Quand nos dirigeants se rendront-ils compte qu’il faut bien plus que des larmes pour réparer le monde ? Que de leurs fauteuils, là-haut, tandis qu’ils s’appliquent à écrire des discours de fraternité contrainte, ils ne voient pas la réalité d’une humanité qui s’effondre ? Eux aussi croyaient qu’Alep était bien loin d’ici. Eux aussi soupiraient auprès de ces villes que l’on détruit en  pensant que jamais ce désastre ne nous atteindrait. Ils avaient déjà oublié Charlie, et le Bataclan, et puis Nice. Mais tout s’accélère et la barbarie n’a plus de frontières.

2016 a été une année particulièrement meurtrière. Dirigeants de ce monde, membres de l’Organisation des Nations Unies, si vous ne voulez pas qu’il en soit de même pour les années à venir, reposez vos beaux discours et agissez.  Quant à nous, cessons de pleurer ; l’émotion est une étape que nous avons franchie il y a trop longtemps.

Quant à ceux qui ouvrent grandes leurs portes à 2017, je leur dirai : bienheureux ceux qui chassent 2016, mais retenez que l’imprévu est devenu la matrice de notre temps.

NDLR : dessin de Léopold Meyer pour Combat

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