Entre bénédiction du Christ et vénération du fric : Noël, cette mascarade

Réchauffement climatique oblige, cette année encore le ciel du 25 décembre ne sera qu’un couvercle de plomb et les rues un dédale de chemins froids et secs. Et sans ces tourbillons de neige qui illuminaient chaque veillée, le 25 décembre parait soudainement plus terne. Pantins électriques gigotant derrière les vitrines, jardins illuminés à faire sauter les plombs de toute la rue, Père Noël bedonnant à tous les carrefours, j’ai cherché en vain ce que les médias évoquent des étoiles pleins les yeux. Les miennes se sont ternies à trop se frotter à la démystification du monde et à la déchéance de toute chose.

Noël aurait-il perdu de sa saveur ? Désacralisation, paganisation, mystification ; nous avons droit chaque année au mêmes retombées sur cette fête en apparence réconciliatrice, sans jamais vraiment s’intéresser au nœud du problème. Car comment paganiser une fête née païenne ? Comment désacraliser une fête que l’on a nous même poussé dans les bras du commerce ? Comment enfin illuminer ce qui apparait de plus en plus comme une fête sociale ?

Le 25 décembre : fête païenne ou fête religieuse ?

De tous temps, Noël n’aura eu de cesse d’évoquer des images contradictoires. Enfant Dieu naissant dans la pauvreté, paix dans le monde, trêve de la violence, image d’enfants posant des santons au pied du sapin, il a revêtu aujourd’hui le costume de foire commerciale, auréolé de magasins illuminés, de hottes pleines à ras-bord, de foie gras, d’huitres et de bonnes bouteilles. De la fête de Dieu à la fête du fric et de la consommation, Noël n’aura su qu’arborer perpétuellement la façade légitime de fête des enfants.

Une chose est certaine : si Noël fut un temps le souvenir officiel de la naissance d’un prophète juif, il n’y a guère plus que les Eglises qui croient encore en sa portée religieuse. Aux athées qui me répondirent un jour qu’ils ne fêtaient pas Noël puisqu’ils ne croyaient pas en Dieu, je leur rappellerai que Noël naquit païen avant de goûter aujourd’hui au paganisme. Les Romains, lors de cette nuit des Saturnales où l’on abolissait les barrières sociales, n’avaient pas encore entendu parler d’enfant naissant dans une étable ; et les rois mages n’avaient pas fait leur apparition dans les esprits populaires lorsqu’ils s’échangeaient des cadeaux au milieu des festivités.

Alors fête religieuse ou fête mystificatrice ? Lorsqu’il décide de fêter la naissance de Jésus « dans la chaire » en 330, l’empereur Constantin avait compris depuis longtemps comment tenir les rênes de son hégémonie impériale. En embrassant le catholicisme quelques années auparavant, la bienveillance papale qui l’avait frappée avait eu raison de ses dernières faiblesses gouvernementales. Vénérer la naissance du Christ n’était qu’une énième étape dans cette marche à la gloire universelle. Le calcul politique l’aurait-il emporté sur la prédestination divine ? N’aurait-il pas aperçu, derrière le chrisme qui lui serait apparu à Pont Milvius, l’ambition plus réelle d’un Empire unifié ? Pour être grand, il fallait être religieux ; Constantin décida de l’être jusqu’au bout des ongles. Et pour cela, quoi de mieux que d’écraser au passage les fêtes païennes les plus fracassantes ? Grand orateur de l’Eglise d’Orient, Jean Chrysostome connaissait les dévotions au culte de Mithra, ce Dieu indo-iranien qui menaçait de concurrencer le christianisme tout le long du IVème siècle. En prenant comme date le 25 décembre, journée vouée au culte mithraïque, les nouveaux empereurs chrétiens jouaient au jeu de la provocation. En décidant de fêter une naissance plutôt qu’une autre, un monothéisme en abattit un autre. Et au-delà des saturnales païennes venait s’instaurer le sacramental catholique.

Alors fête catholique ou fête du pouvoir ? Charlemagne, Charles le Chauve, Guillaume le Conquérant, ou encore Baudouin de Bologne, peu ont résisté à la tentation de se faire couronner le jour de la fête divine. Voilà ce qu’était Noël dès ses débuts : un symbole, bien plus qu’une croyance.

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Du symbole à la coutume : la désacralisation d’un mythe

Au-delà de l’ambiguïté religieuse qui tourne autour du 25 décembre, les années ont fait ternir les symboles chrétiens dont il s’éteint empreint. En étreignant la fête païenne, la sainte Eglise catholique lui abandonna une vague de symboles mystiques que les années surent dévier avec une parcimonie cachée. Pour faire plus court, si nous avons tout gardé des vestiges catholiques, ceux-ci sont tombés en décrépitude dans des mœurs dont nous avons oublié l’origine.

Lorsque j’étais enfant, ma mère me racontait chaque Noël le livre de Thierry Chapeau qui retraçait l’histoire des premières boules de verre. J’ignorais alors que ces fantaisies colorées que j’accrochais chaque année dans le sapin contribuaient à étouffer le serment catholique autour de l’Arbre du Paradis. Antagoniste de l’Arbre de l’Eden duquel Eve, selon la Bible chrétienne, fit entrer le péché dans le monde terrestre, le sapin n’arborait à l’époque nulle autre décoration que ces pommes rouges destinées à chasser le Mal qu’une femme était parvenue à entraîner parmi nous. Il y a bien longtemps que les pommes ont déserté nos sapins. Guirlandes électriques, boules colorées, figurines parlantes ; Noël décidément n’était pas destiné à rester religieux. Et l’on peut en dire autant des bûches calcinées remplacées par des bûches glacées, des bougies dont l’on conservait la cire salvatrice troquées contre des bougies perpétuelles, tout comme du Jésus malingre remplacé dans la crèche par un enfant bien en chaire.

« Devant les enfants des patronages, le Père Noël a été brûlé sur le parvis de la cathédrale de Dijon ».

C’est de ce titre paru dans France Soir en Noël 1951 que l’on commença à s’interroger sur la définition qu’avait pris Noël dans l’esprit du XXème siècle. Au crépuscule de la Seconde Guerre Mondiale, l’hégémonie américaine et son influence mondiale avaient fini par déposer en France le symbole qui perdure aujourd’hui ; celui du Père Noël. Bonhomme débonnaire né sous les vers du professeur Clément C. Moore avant de prendre les traits définitifs d’Haddon Sundblom, on avait pris soin de lui donner au début, à travers le crayon de Thomas Nast, le ventre bedonnant à l’image de l’économie états-unienne, la fourrure chaude de tout bon capitaliste, sans oublier la pipe au coin des lèvres et le sourire bienveillant destiné à séduire le cœur des plus jeunes. L’autodafé exécuté en 1951 à Dijon sous la direction de Jacques Nourrissat ouvrait ainsi le débat pour ceux qui croyaient encore à la facette religieuse de Noël. Entre défenseurs du Père Noël à l’américaine et les partisans de la fête chrétienne, ce sont des siècles de mystification qui remontent à la surface et qui se déchirent sur la scène sociale.

C’est aussi à cette occasion que parut le (sublime) article du (sublime) Claude Lévi-Strauss, Le Père Noël Supplicié. « La seule différence entre le Père Noël et une divinité véritable, écrit-il, est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu’ils encouragent leurs enfants à y croire et qu’ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications. » Le mythe du Père Noël serait donc la barrière sacrée entre le monde des enfants et celui des adultes, l’image vieillissante de l’Abbé de la Jeunesse destiné à se métamorphoser en une image bienveillante envers la jeunesse. En le comparant avec les Katchina, ces figures initiatrices qui, dans les rites des Indiens du Sud-Ouest de l’Amérique, interviennent au moment du passage de l’enfant à l’âge adulte, il finit de montrer que Noël est une fête sociale. A travers ce qui est apparu pour certains comme une simple apologie du bonhomme débonnaire, peut-être faut-il surtout y voir la véritable définition de Noël, de ses origines jusqu’à nos jours : Derrière sa façade religieuse, il est avant tout une fête sociale, réconciliatrice peut-être, mais surtout porteuse de valeurs initiatiques qui se transmettent de générations en générations, et qui, plutôt qu’une règle religieuse, suit bien plus celles de la coutume.

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 « Pourquoi tant de cadeaux ? le sol est jonché de papiers d’emballage, de boîtes vides, de papiers dorés, de boucles de bolduc. Le sapin clignote. Dans un coin, quelques boîtes enrubannées n’ont pas été ouvertes… Oubliées ? Ils en avaient marre les enfants d’ouvrir leurs cadeaux. Il y en avait trop. Nous sommes les enfants gâtés et gavés qui à Noël n’ouvrent plus leurs cadeaux. »  – Jean Louis Fournier

Ce que nous avons fait du 25 décembre : Noël, cette fête sociale et commerciale

Pendant que j’écris, je vois passer sur les réseaux sociaux quelques commentaires insidieux à l’égard de « ceux qui essaient de nous faire croire que Noël n’est pas une fête religieuse. » Noël a eu son temps religieux. Ses origines ne connaissaient pas la religion, l’arrivée d’un bonhomme débonnaire, figure phare de Noël qui a pris le pas sur celle des rois mages, suffit à le rappeler. Quant à aujourd’hui, comment faire perpétuer l’image d’une fête chrétienne quand l’on prône sans cesse une République laïque, sans étalage religieux ? L’interdiction des crèches est une chose ; mais les sapins dressés à tous les carrefours et les décorations dressées à chaque coin de rue doivent bien légitimer leur existence.

Non, Noël n’est pas né et n’est pas devenu religieux. Noël est né païen, grandi social et devint commercial. Et à l’heure où j’écris, je ne me reconnais plus dans les valeurs de ce que Chervel définissait comme « l’occasion de réjouissances en famille […] jusqu’à une certaine époque. » Jusqu’au XVIIIème  siècle, il était de rituel pour les habitants de Marseille de rendre visite à leurs ennemis pour vivre, le temps d’une nuit, une trêve, un moment de réconciliation. Pourquoi cette coutume a-t-elle disparu ? Pourquoi avoir préféré la remplacer par cette course à la consommation, à la jetée dans les plus grands magasins, aux listes sans fin que l’on réceptionne avec bonheur chez nos enfants ? Comme l’écrivait Martyne Perrot, Noël est finalement « une fête et une pratique qui sont étroitement liées aux évolutions du commerce, que ce soit pour les bimbeloteries ou le développement des grands magasins. » Et pour cause, Noël n’a de cesse de se montrer comme la sacralisation du fossé social et de la compétition économique. Sacralisation du fossé social parce que l’on aura beau dire que le Père Noël est « le meilleur ami de tous les enfants », il apparaît qu’il est plus riche pour certains que pour d’autres. Sacralisation du fossé social parce qu’il est devenu coutume pour les maîtres d’école de demander oralement aux élèves « ce qu’ils ont reçu à Noël », laissant là s’étaler les satisfactions des uns et les vexations des autres. Sacralisation du fossé social parce que la veillée de Noël est apparemment « une fête pour tous », mais la Petite Fille aux Allumettes le passa à agoniser sur le trottoir en lorgnant les tables croulantes des bourgeois. Compétition économique parce que les magasins jouent à présent à « qui enverra en premier la catalogue de jouets » et qu’il apparaît à présent dès le début du mois de Novembre dans votre boîte aux lettres. Compétition économique parce qu’il s’agit à présent de dépenser le plus possible, comme si le déversement de son compte en banque était une véritable démonstration d’amour. Compétition économique parce que, défenseurs écologiques s’en défendent, il ne s’agit plus de décorer sa maison mais de la transformer à coups de décorations électriques histoire de « faire mieux que le voisin ». Fut une époque où les présents étaient si minimes qu’il suffisit de secouer le sapin pour les en faire tomber. Puis, société obligé, est venue la nécessité de « faire la différence » et les enfants bourgeois des villes se sont vite vus remettre des polichinelles de plus en plus éclatants et des poupées de plus en plus imposantes. C’était au XVIème siècle déjà ; et aujourd’hui, les montagnes nauséeuses de paquets qui s’étalent sous nos sapins retirent le goût d’un quelconque plaisir. Aujourd’hui, la société de consommation s’invite dans les crèches miniatures, et l’on voudrait nous faire croire que la fête est restée religieuse. Non, ce n’est pas parce que le 24 décembre est l’unique jour de l’année où certains se rappellent qu’ils furent baptiser et que les Eglises, vides douze mois sur douze, se retrouvent tout à coup à manquer de place pour accueillir tous les fidèles, que ses racines religieuses ne sont pas dépouillées. Je n’ai rien contre l’esprit de Noël, contre cette euphorie qui semble saisir les peuples à l’arrivée de la date sacrée. Mais celui d’aujourd’hui pousse à une forme de dégoût lorsque l’on s’aperçoit qu’il n’est rien d’autre que la bêtise commerciale habituelle, poussée à un échelon au-dessus. Et lorsque les journaux télévisés passent du dossier sur la situation au Moyen-Orient à un documentaire sur les truffes ou les homards, je n’y trouve que la sensation écœurante que le commerce, aujourd’hui, est devenu roi au point d’empiéter la tradition, l’amour et le rêve.

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En croisant des enfants émerveillés l’autre soir, j’aurais voulu leur dire Merci. Merci de ces étoiles dans leur regard qui n’étaient plus pour moi que l’unique raison d’exister à cette fête. Merci de continuer à rire jusque dans notre douleur. Merci de continuer à croire en ces choses mystiques qui nous dépassent et que l’on laisse partir en fumée. Merci de ne pas savoir, merci de ne pas comprendre, merci d’ignorer ce monde qui tombe en ruines. Regardez un enfant dans les yeux ; le monde y est un mirage aux recoins de Paradis. Puis je me suis souvenue de ces visages effrayés, de ceux qui au même âge, ignorent quel jour nous serons demain ni s’ils seront encore en vie. Leurs yeux à eux sont le reflet profondément meurtri de leur réalité ; les routes y sont de pierres sombres et leurs bâtiments écroulés. Et comme un reproche, cette image me reste clouée dans le crâne, figée dans ma mémoire pour me dire « voilà cette jeunesse que tu oublieras en raclant ta bûche glacée. » Alors, en quel Noël croire ?

N’y a-t-il qu’en 1914 que Noël aura eu véritablement un sens ? N’y a-t-il que sous les bombes que l’on réalise la nécessité d’une trêve ? Mon Noël à moi n’est ni chrétien, ni commercial, ni social ; je rêve d’un Noël humain, tendre et universel. Cette année, je demande une trêve véritable et générale, une réconciliation sincère et éternelle, des sourires nés du cœur et des chansons dans toutes les langues. Je demande une fête où l’on prie la Paix avant de prier Dieu, où l’on s’enlace dans les rues avant de saigner les boutiques sous les yeux des affamés, où ce qui passera dans nos assiettes aura moins d’importance que ceux qui partagent notre table. Je demande une fête qui se reflète dans les yeux de tous les enfants du monde avec la même flamme, que leurs sourires rayonnent au-delà des frontières ; que les étoiles, rien qu’une nuit, remplacent les bombes dans les cieux chaotiques. A ce monde en décrépitude qui me pèse, à cette société égocentrique qui se déchire sans cesse, je ne demande que de faire une halte le temps de quelques heures. Je ne vous demande que de me montrer que j’ai tort et qu’il subsiste une raison d’être à cette fête dont je ne trouve plus le sens.

Et si j’en demande trop, si mes rêves sont encore trop lourds, si mon cœur est excessif et ma plume incorrigible, je ne vous demanderai qu’une chose : je voudrais un morceau d’espoir pour changer le monde.

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