On ne naît pas mère, on le devient

Il y a une semaine, l’une de mes collègues rédactrice a écrit une lettre à sa fille fictive. Une lettre qui a ouvert en moi une nouvelle angoisse ; celle de la génération que nous sommes prêtes à enfanter, celle qui naîtra de notre chaire inquiète de sa propre époque et qui, un jour, devra pendre notre place sur la scène croulante de notre monde.

Cette histoire ne serait-elle qu’une affaire de femme ? C’est que nous atteignons petit à petit l’âge de la tentation maternelle et qu’au fond de nos cœurs de mères néophytes se pose douloureusement la réalité du monde dans lequel nous devrions enfanter. A l’heure actuelle où l’avenir n’est qu’un horizon nébuleux parsemé d’orages, serions-nous vraiment prêtes à donner la vie ?

J’ai tenté d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, la vie de celui ou de celle qui serait né de mes propres entrailles. Dès le début de son existence, où devra-t-il naître ? Sous les bombes ou dans une maternité où, faute de personnel, une sage-femme mécanique me le tendrait avec des mots d’acier ? Il faudrait le nourrir avec de la nourriture de plus en plus méphitique, remuer ciel et terre pour tenter de trouver des légumes sans trop de pesticides, de la viande élevée hors batterie, du poisson véritable ou qui aurait échappé un minimum aux absorptions chimiques.

Je passerai ma journée à attendre dans la crainte son retour de l’école. La justice a fini par déclarer ouvertement qu’elle déclarait forfait aux instituteurs pédophiles et aux ecclésiastiques « dont la fonction justifie les troubles à l’ordre public ». Et puis, on ne va plus chercher son enfant à l’école, au milieu du XXIème siècle. Déjà à l’aube de celui-ci, nous avions senti que nous entrions dans l’ère des intérêts et que l’amour filial se cantonnait de plus en plus aux cotisations sociales. Elisabeth Badinter, dans son magnifique L’amour en plus exprimait déjà l’exception de l’amour maternel. L’époque est à l’émancipation du nourrisson ; à peine arraché du sein de sa mère le voilà déjà prêt à suivre seul le chemin sinueux de la vie. Qu’importe qu’il se heurte aux pierres rugueuses et que ses jambes encore blêmes soient bénies d’orties, il parait que le danger fait grandir et que la confrontation murit. Pourtant, moi, je ne voulais pas devenir une mère aussi émancipatrice, de celles qui oublient leur devoir sitôt que l’enfant devient un fardeau et qui reprennent le travail quelques semaines après. Mais il parait que c’était mieux pour lui. Voilà la faille de notre société qui nous pousse à la culpabilité toutes les fois que nous essayons de nous écarter de la matrice générale. Pour la même raison, il sortira son jeu vidéo sitôt rentré, après avoir pris la peine de m’embrasser. De ça aussi, j’aurais essayé de le mettre de côté, comme mes propres parents l’avaient réussi lors de ma propre éducation ; je veux dire l’époque où l’on faisait encore confiance aux parents en ce qui concerne l’éducation de leur progéniture. Mais à l’heure où nos enfants seront en âge de faire leurs premiers pas à l’école, le gouvernement aura terminé ce qu’il avait entamé au début du siècle : éloigner les parents de ce nouveau bourrage de crâne tenu par l’école publique. Et en le regardant s’exciter sur son écran tactile à tout juste cinq ans, je me demanderai si cette institution mérite réellement le nom d’école. Déjà, les pouces de mon môme sont endoloris. L’éducation nationale a depuis longtemps remplacé stylos, crayons, ardoises et pâte à modeler par des tablettes numériques éclatantes, unique accessoire scolaire valable de la petite section aux études supérieures. On a décidé qu’il était inutile d’enseigner ce qu’on appelait auparavant « le travail manuel ». Avec les nouvelles technologies, toutes ces histoires, déjà dépassées au moment où je passais le baccalauréat, sont devenues subalternes. Cuisiniers, écrivains, couturiers, charpentiers, maçons, poètes, musiciens, à quoi bon laisser ces tâches être exercées par des humains lorsque les machines en produisent de si parfaits ? On ne pensait pas que ça arriverait si vite. Mais il est vrai que notre époque est celui de l’éphémère, celui de la vitesse, ou l’on passe d’une chose à une autre sans prendre le temps de vivre ; une innovation en chasse une autre et j’ai à peine la trentaine qu’il me semble avoir vu défiler des siècles de technologies.

D’ailleurs je ne comprends plus ce qu’ils apprennent à l’école. Ils ont oublié depuis longtemps la douce odeur des cahiers neufs que l’on ouvre en se faisant le serment d’être premier de classe, les doigts tâchés d’encre lors des premières confrontations avec le stylo plume, et même le cri strident de la page que l’instituteur arrache devant le trop plein de ratures. Mon enfant ne connait pas le chant familier de la plume grattant le papier blanc, ni la joie des lettres tremblantes et arrondies tressautant sur les lignes fines. Clairefontaine a déjà déserté les pupitres de nos têtes blondes. Il parait que c’est plus pratique. Quant aux programmes, n’en parlons pas. Je me souviens lorsque, à mes 18 ans, je déplorais les réformes de l’éducation nationale. Aujourd’hui, orthographe, grammaire, conjugaison, tout cela a disparu du grand tableau noir remplacé par un écran gigantesque. A quoi bon apprendre toutes ces règles lorsque l’ordinateur les corrige de lui-même ? A quoi bon savoir calculer quand il suffit de pianoter sur sa calculatrice un quart de seconde pour trouver aussitôt un résultat bien pointu ? Mon enfant se moque de moi lorsqu’il me voit faire mes comptes à la main, dans des carnets épais que je conserve dans les tiroirs de mon secrétaire. Il dit que je suis vieille ; et moi, cette vieille jeune, me voilà nostalgique d’une époque dont je croyais pourtant être antagoniste.

 

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« L’amour maternel n’est qu’un sentiment et comme tel, essentielelment contingent. Ce sentiment peut exister ou ne pas exister ; être et disparaître. (…) Tout dépend de la mère, de son histoire et de l’Histoire (…) L’amour maternel ne va pas de soi. Il est « en plus ». »                             Elisabeth Badinter, L’Amour en plus

 

J’ai pourtant tenté de l’élever en refusant cette nouvelle matrice. Il n’avait pas encore de cheveux sur le crâne que je m’évertuais plusieurs fois par jour à lui lire des histoires dans les grands livres de mon enfance. Je voulais habituer ses yeux aux dessins colorés et aux lettres joyeuses, ses oreilles au chant des pages que l’on tourne. Je voulais lui insuffler la même passion que la mienne ; celle des mots, celles de puissance créatrice des lettres, celle de la littérature. Je le berçais au son du vieux piano ramené de chez mes parents. Mes doigts angoissés faisaient résonner Chopin et Beethoven dans toute la maison. De toutes mes forces, j’avais lutté pour faire persister la magie du rêve, qu’elle s’ancre en mon enfant pour ne plus jamais le quitter. Et pourtant, il avait à peine dépassé le portail de « l’école » qu’il m’était revenu totalement étranger. J’ignorais alors que les étagères avaient réellement été dépouillées de leurs livres, que les rédactions écrites étaient inconnues à nos nouveaux instituteurs et que la musique se résumait à des créations informatiques. J’ai espéré pouvoir le rattraper mais notre société a été la plus forte. Orwell, en 2030, n’a jamais été autant d’actualité. L’école est devenue un lavage de cerveaux où l’on n’apprend plus aux enfants à être, à devenir, à rêver, mais à se conformer à un monde réglé d’avance, à se formater, à accepter. Mes livres restent cloîtrés dans mes placards et le rêve s’est enfui quelque part entre l’ignorance et l’oubli.

L’avantage de son désintérêt, c’est qu’il ne voit pas la ride d’anxiété qui sillonne mon front à son retour. Devrais-je avoir honte de lui cacher la réalité du monde ? Devrais-je lui parler de cette guerre qui devient de plus en plus mondiale ? Plus j’hésite et plus la vérité reste coincée au fond de ma gorge. Et puis comprendrait-il ? Doit-il vraiment savoir que le monde est dominé par Bachar Al-Assad et Vladimir Poutine, ces tyrans qui semblent immortels et qui, à eux seuls, manipulent jusqu’aux Etats-Unis, cette ancienne puissance oubliée ? Du Moyen Orient, il ne reste rien. Assad règne sur un Empire de ruines dont il a pris entièrement le contrôle.

Puis les années passent. Le collège se révèle autant une catastrophe que le primaire, le lycée davantage. De toute pareille, il paraît que ces institutions-là n’existeront bientôt plus et que mon enfant fait partie de la dernière génération à y avoir droit. J’essaie parfois de me demander quelle est la devenue la différence entre l’école et l’usine. Une destination où l’on se rend sans passion, sans ambition, sans attente. J’ai le vague souvenir de ma propre adolescence à travailler sans relâche pour atteindre l’école de mes rêves, d’amitiés qui se nouent pour des années entières si ce n’est pour la vie, et puis de l’association théâtre, mon moteur de toutes mes années collège. Aujourd’hui, on ne cache même plus à nos enfants leur peu d’importance. Ceux qui réussissent seront ingénieurs pour inventer les machines de demain, celles qui continueront à retirer le rêve du monde, celles qui finiront par nous détruire. Aveuglés par leur éducation insipide, ils deviendront les créateurs de leurs propres destructeurs. Les autres, peut-être moins diplômés, n’auront d’autre choix que de les réparer. Quant à ceux qui auront tenté de résister à cette institution, ils n’auront d’autre choix que de vagabonder dans les rues en compagnie des criminels et des dangereux relâchés. Oui, parce que les prisons sont pleines à craquer et que, lasse d’innover, la Justice avait décidé de ne plus faire d’effort. D’elle, il ne reste plus qu’une dépouille écrasée sous les ruines de la société. Pôle Emploi, lui, n’existe plus depuis un moment déjà. Quant aux amitiés, elles ne signifient plus rien. Le virtuel a définitivement écrasé les amours réelles : il ne jure plus que par ses amis Facebook et dit être amoureux fou de filles qu’il ne connaît qu’à travers un avatar.

L’innocence aveugle tirant le sein à l’âge de l’allaitement demeurera sur la poitrine maternelle au moment où l’adolescent fera ses premiers pas dans ce monde trébuchant. Mal éduqué, la tête pleine de ces idioties qu’on lui aura enfourné dans le crâne, il devra affronter l’imprévu avec comme seule arme ses bras nus et frêles et son corps malingre comme bouclier. Oui, parce que le sport aussi a déserté nos écoles, et mêmes nos mœurs sociales. La nouvelle médecine a décidé que le sport était un danger pour nos muscles : quant au gouvernement, il a pris la contre relève rabelaisienne. Un esprit dans un corps sain, cet adage était devenu un écueil sur la route de la démagogie. Il fallait retirer de là les dernières armes prêtes à la révolte.

Entretemps, le Front National a fini par pousser la porte de l’Elysée. Depuis le temps qu’il l’effleurait, j’avais fini par me faire une raison. Et en une soirée, notre pays vient de basculer à son tour dans la guerre. En plus de tout ça, il ne me reste plus qu’à attendre de perdre mon travail. Avec tous les papiers engagés que j’ai écrits contre notre nouvelle présidente, ma place est sur un siège éjecteur. Ça par contre, il faudra peut-être que je lui dise. Que je lui dise que ce n’est pas encore la fin du monde mais que c’est la fin du mien.

Je pourrais continuer encore. Parler de l’égalitarisme qui  tombe aussi en ruine (on ne peut pas accélérer n’importe quelle évolution et le féminisme est tombé en décrépitude), de la religion qui ne signifie plus rien, des voyages que l’on ne fait plus parce que toutes les vallées du monde se sont transformées en des villes semblables, de l’écologie noyée sous les nuages de pollution. Il y a longtemps que le mot « environnement » a disparu du dictionnaire.

Pardon. C’est le dictionnaire qui a disparu. De toute manière, il n’y avait plus assez d’arbres pour imprimer un livre entier.

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De nos enfants qui naîtront dans l’Enfer et auxquels nous retirerons la force de rêver, y aurait-il une Antigone prête à se redresser fièrement au milieu du troupeau ? Qui foulera aux pieds Mensonge, Injustice et Calomnie ? Qui, dans ce monde auquel on désapprend à écrire et à parler, retrouvera la Verve au milieu de ses cendres et élèvera la voix pour soulever les débris terrestre ? Qui fera se relever les tours et les collines, les montagnes et les palais, les cathédrales et tous les monuments tombés en décrépitude ? Dans cette génération que l’on a délaissée avant d’avoir connu, qui s’apercevra que ses yeux peuvent voir, ses doigts repousser et son cœur lutter ?

Qui aura la force de pardonner à notre génération qui n’aura pas su saisir sa chance d’empêcher le monde de se défaire ?

A l’instar de Médée qui mit au monde pour assassiner sa progéniture, enfanter dans vingt ans, sera-t-il synonyme de crime ? Devrons-nous nous reprocher d’avoir voulu devenir mères ? Notre siècle sera-t-il celui de l’infanticide où les tyrans brûlent leurs villes jusqu’au dernier nourrisson et où l’on ne peut devenir mère sans s’accuser d’avoir jeté une nouvelle vie dans l’imprévu ?

 « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent.« – Albert Camus

 Ce monde n’est pas inévitable. Parque le présent est « l’enclume de l’avenir »*, ces ambitions effondrées et ces rêves assommés n’attendent que notre prise de conscience pour que nous ne culpabilisions pas d’enfanter. A nous, à eux, à celles qui rêvent d’être mères, le temps est venu de plonger dans les débris de notre temps pour leur tracer un chemin, de déblayer le ciel jusqu’à percer la vôtre obscure pour y laisser entrer la lumière. Juste un peu, ne serait-ce qu’un mince filet lumineux, une vague éclaircie, l’ombre d’un espoir. Et alors seulement, j’accepterai d’être mère.

Mon enfant ne naîtra pas dans la guerre ; il ne connaîtra pas l’angoisse d’une guerre qui brise nos frontières. Mon enfant ne connaîtra pas le cœur inquiet de notre monde qui ne sait plus où il va. Il n’aura pas la larme à l’œil le soir, en rentrant de l’école, le regard plein de reproches devant cette réalité qui diffère tant de ce que je lui aurais appris.

Mon enfant sera en bonne santé. Il aura le teint frais et le regard franc, l’œil ambitieux tout bordé d’espoir. Son ciel sera parfois orageux, mais les nuées s’élèveront au-dessus de sa tête sur un azur tendre où le soleil plongera sur lui comme une auréole. Il apprendra par cœur Rimbaud, Baudelaire, Camus et Hugo, récitera Aragon avec une voix ingénue. Il apprendra à écrire dans mes vieux cahiers à peine entamés dont les pages auront jaunies et je corrigerai ses lettres maladroites en respirant avec nostalgie l’odeur du papier de ma jeunesse. Dès son plus jeune âge, il inventera sur mon piano des airs joyeux pour chasser la menace du monde. Mon enfant aura foi en l’être humain, il rappellera sans cesse que c’est grâce à note force que nous avons vaincu le terrorisme lorsque nous croyions que tout était perdu. Il aura une âme d’artiste, détestera les mathématiques et dessinera dans les coins des serviettes de table ses espoirs sous forme de graffitis. Mon enfant ne sera peut-être pas baptisé et au fond, est-ce important tant qu’il garde la religion du cœur ? Mon enfant luttera pour le féminisme et contre le racisme, pour l’écologie et contre l’homophobie, pour l’égalité des chances et contre le l’extrémisme.

Et lorsque je serai trop lasse, lorsque ma plume sera usée, que ma vue à force d’écrire ce sera brouillée et mes doigts tombés en poussière, il saisira ma plume dans mon ombre pour reprendre le fil de mes mots. Et alors peut-être, il portera nos rêves jusque dans l’Éternité.

*Victor Hugo

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