2017 : Des mots pour changer le Monde

« Nous sommes tous dans la caniveau. Mais certains d’entre nous regardent les étoiles. » Oscar Wilde

Il y a un an, le passage de la nouvelle année se faisait dans une douceur presque inaperçue. 2015 s’éclipsait et, perdue dans les douleurs qu’elle avait entrainées avec elle, elle laissait entrer 2016 sans aucun fracas. Mais 2016 était rancunière, et face à ce manque d’entrain de la nuit du 31 décembre, elle n’a fait que préparer méticuleusement sa vengeance d’un an. Némésis étincelante dressée sur le monde, elle a lâché petit à petit ses furieuses Erinyes sur tous ceux qui avaient refusé d’aduler son entrée.

Et pour cause, son départ il y a quelques jours s’est fait en grandes pompes. Elle qui était entrée par la porte de derrière, à pas calfeutrés et sans accueil digne de ce nom, le monde entier n’a pas hésité à lui dérouler le tapis rouge lorsqu’il s’agissait de lui dire Adieu. 2016 n’a pas rechigné devant cet entrain à la voir disparaître ; elle le savait bien, au fond, qu’elle était maudite et qu’il était bien trop tard pour tâcher de se faire pardonner. Alors elle s’est contentée de rire en silence face à notre impatience devant l’entrée de 2017. Comme s’il suffisait de changer d’année pour effacer ces douze derniers mois, comme si l’arrivée du mois de janvier nous donnait le droit de repartir de zéro, sur des fondations neuves, et de tout oublier. Ceux qui ont ouvert grands leurs bras à 2017 oublient que nous sommes nous-mêmes les acteurs de notre Histoire et que cette nouvelle année n’est que la continuité de celle qui vient de se consumer. L’imprévu étant devenu la matrice de nos sociétés, il est plus que probable que 2017 ne soit pas l’année du repos. Le Pacifisme attendra encore un peu. Il attendra tant que les consciences du monde ne se seront pas réveillées.

Il faudra beaucoup pour que 2017 vienne panser les plaies encore fraîches laissées par 2016. Et en premier lieu, il faudrait que tous, de nos sociétés aux sphères politiques, nous comprenions ce qu’a vraiment signifié 2016 et que nous en tirions les leçons. Dire qu’elle n’a été qu’une suite de massacres et de bouleversements indépendants de notre volonté n’est qu’une perception très faible de la réalité et il est temps de réaliser que tant que nous aurons une si grande part de responsabilité dans les faiblesses du monde, chaque année ne fera que suivre la précédente sans lui offrir aucun réconfort. De nos jours la fin de l’an est tellement sacralisée qu’on la ferait passer pour l’aube d’un nouveau Monde. Et pourtant, de la nuit du 31 décembre au 1er janvier, les bombes ne sont pas restées dans les débris du passé, nos morts n’ont pas ressuscité et nos villes sont toujours en ruines.

2016 a été une bourrasque sur le monde ; et en faisant voler son costume d’argent, elle n’a fait que nous dévoiler nos failles humaines et nos fragilités politiques. Derrière le rideau, il ne restait plus qu’un corps malingre et dépourvu, bien trop fragile pour supporter encore longtemps les velléités de notre époque. Plutôt que de passer ces douze prochains mois à raccommoder ce costume falsificateur, le moment est venu de renforcer ces piliers branlants et de redonner vie aux parois immobiles de nos sociétés. Parce que nous voulons un monde meilleur, pas seulement pour nous, mais aussi pour les générations futures, parce que nous ne laisserons pas nos enfants naître dans un monde en ruines, alors nous le rebâtirons. Et cette lourde tâche à laquelle doit s’atteler notre génération n’a quant à elle pas le temps d’attendre le prochain réveillon. Dès aujourd’hui, il s’agit de prendre conscience de toutes nos erreurs de 2016 pour rehausser les ruines sitôt celle-ci évanouie.

Le 31 mars, entre 390 000 personnes et 1,2 million manifestent pour le retrait du projet de loi travail dans toute la France. Une cinquantaine de manifestants engagent dans la nuit l’opération « Nuit debout » et l’occupation symbolique de la place de la République à Paris. Au-delà de la loi travail, ce mouvement contestera le système politique et économique, avant de progressivement se disperser. Photo prise le 20 avril 2016, à Paris.

En France tout d’abord, il est temps de faire cesser toutes ces mascarades politiques et de redonner la parole aux idées. Carnaval habite depuis trop longtemps les bancs de nos hémicycles quand l’Elysée se lasse de voir sans cesse défiler les mêmes rengaines. Nos débats aujourd’hui ne sont même plus politiques : l’an dernier a fini de nous montrer que l’art du spectacle tenait bien plus la place derrière les micros qu’une éloquence digne et mûre. Tels des fauves se disputant le dernier morceau de viande au centre de l’arène, les candidats à la présidentielle s’étrillent sous l’œil avide des caméras. Panem et circensem, il est vrai que nous n’avons guère évolué depuis cette époque où le peuple s’achetait par le divertissement, et pourquoi l’enlever quand nous le réclamons de si bon cœur ? Mais la société aujourd’hui est lassée par ce jeu politique. La société d’aujourd’hui a assez joué ; elle a passé toute son enfance à se laisser traîner dans la boue et tourner en dérision en croyant que c’était aux autres de la faire grandir. Elle ne savait pas alors que c’était ces autres qui se plaisaient à donner raison à ses cris de joie en mettant sa conscience en sourdine. Si encore nous avions eu un César, nous aurions pu trouver un certain charisme à un despotisme sournois. Mais en plus d’être inconscients et inefficaces, nos gouvernants forment une oligarchie plus pleutres que charismatiques, et leur joute oratoire relève tout au plus du jeu d’acteur digne d’un navet télévisé. Ils rient encore pourtant. C’est qu’au-delà de notre mécontentement, nous croyons que notre Sauveur se trouve dans les extrêmes et l’on s’en va grossir les rangs du Front National avec des étoiles pleins les yeux. Notre France croit donc encore aux lendemains qui chantent et la propagande débonnaire de l’extrême droite lui est toujours attirante. Une chose est certaine cependant, c’est que ce n’est pas en propulsant des blondes réactionnaires et au caractère bien trempé que le Front National passera d’un parti contestataire et réactionnaire à un parti valeureux et novateur. Lorsque le discours reste le même d’un dirigeant à un autre, lorsque le programme est le même depuis les années 1980, lorsque Jeanne d’Arc remplace Marianne dans les cœurs et que les racines restent strictement pétainistes, on ne parle pas d’innovation. On peut tout au plus parler de surplace : le drap est neuf, l’arrière-boutique reste la même.

Voter le Front National en 2017 reviendrait à jouer à la roulette russe. Il est temps de découvrir que non, ce parti n’est pas la seule alternative à une droite sans identité et une gauche débordée. Les partis hors système existent réellement, et le Front National, avec ses magouilles internes, sa passion pour les caméras et son attachement aux provocations est loin d’en faire partie. Seulement ce n’est pas en allumant BFMTV ou en relisant les mêmes grands journaux nationaux que l’on pourra les trouver. Ni en votant pour un nom plutôt que pour un programme. Car de tous ceux qui sont allés voter aux primaires de droite, qui avait véritablement lu le programme de François Fillon ? Qui soutenait réellement son côté réactionnaire à la limite de l’extrême droite, ses idées dévastatrices pour la réforme de la Sécurité Sociale ? Quant aux primaires de gauche qui pointent leur nez en ce début de janvier, il est à prévoir que la plupart d’entre nous se satisferont du spectacle des débats télévisés plutôt que du fond des idées des candidats. Souvenons-nous simplement qu’il ne s’agit pas de placer derrière les caméras toutes les couleurs de l’arc en ciel pour faire de l’orateur un pur humaniste.

Et lorsque vous aurez du temps à perdre pour votre société, lorsque vous vous souviendrez qu’il peut y avoir une autre alternative à un parti raciste, homophobe, islamophobe, qui continue de percevoir l’immigration comme « massive et anarchique », allez faire un tour du côté des partis qui proposent de vrais solutions et que si peu d’entre nous connaissent. Ils s’appellent Nouvelle Donne, Nouveau Souffle ou encore Nous Citoyens, et tandis que les partis majoritaires roucoulent derrière vos écrans, eux se battent pour faire vivre leurs idées. Et ces idées-là sont jeunes, novatrices et réalistes. Il ne leur manque plus que la visibilité qu’on leur refuse.

Au-delà de la mascarade politique qu’aura été 2016, il faut également reconnaître que les failles ne sont pas seulement françaises ; elles sont européennes et même, au-delà de l’Europe, nos failles sont en fait mondiales.

Au niveau européen tout d’abord, il est temps de prendre réellement en compte les conséquences du Brexit. Car 2016 a également marqué la nécessité d’une nouvelle Europe : ses piliers à elle aussi ne sont plus stables depuis longtemps et demandent à ce que l’on consolide ses fondations avant qu’elle ne s’effondre entièrement. L’Europe de demain n’attend que d’être ordonnée et apaisée. Derrière ses apparences mystificatrices, il apparaît qu’elle est en construction depuis bien trop longtemps et les européens se lassent de ce chantier constant. Il s’agit de sortir du débat qui oppose les soutiens de la stabilité de l’euro et ceux qui réclament le retour à la monnaie nationale : au point où nous en sommes, l’une comme l’autre de ces propositions ne ferait que démanteler davantage l’héritage européen. Le travail est de fond : il s’agit de revoir en profondeur le fonctionnement de nos institutions, leurs intérêts, leur mise en œuvre ; donner un sens à la notion encore trop floue de « citoyen européen » en repensant la population européenne au cœur des préoccupations de l’Europe ; mais aussi réformer une gouvernance par trop inefficace qui ne fait que mettre en avant le manque de solidarité entre les Etats-membres et ne conduit qu’à des choix politiques inopérants. Au-delà d’une Europe commerciale et économique, il est temps de se souvenir qu’elle englobe une population conséquente. En 2017, l’heure est venue de ramener un peu d’humanité au cœur de nos institutions.

Quant au niveau mondial, la tâche est lourde. Au niveau écologique tout d’abord, 2016 aura été un échec. Avec plus d’un degré de température terrestre au-dessus de la moyenne et un hiver aux tonalités d’été indien, il serait temps de commencer à s’inquiéter réellement. Ce n’est pas en proposant de baisser la température terrestre de deux degrés tous les demi-siècles que nos gouvernants trouveront une issus au changement climatique. A l’heure actuelle, les failles écologiques concernent encore trop peu d’entre nous. Alors même que la situation est alarmante, il est évident que le problème environnemental n’est pas assez pris au sérieux pour apparaître autrement que comme un souci secondaire. Qu’attendons-nous encore pour passer aux actes plutôt que de se contenter de tirer la sonnette d’alarme depuis des années ? Le jour où la corde rouillée nous restera entre les mains, il n’est pas dit qu’il soit encore possible de sauver notre Planète.

L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis ne remet pas seulement en cause le danger écologique ; elle fragilise davantage la politique internationale et fait trembler jusque chez nous la dignité de nos politiques. On ne le dira jamais assez : on ne gouverne pas par charisme ou par outrecuidance, mais par des idées et, si prestance il n’y a pas, un semblant de respect et de bienséance. A nous de savoir si nous tenons à ce que notre pays soit gouverné par un même bouffon médiatique, élu pour son potentiel d’acteur, politiquement incompétent et que le peuple américain a élu comme alternative au choléra.

Le 8 novembre, le candidat républicain Donald Trump remporte, à la surprise générale, l’élection présidentielle américaine. En recevant le soutien de 304 grands électeurs sur un total de 538, le milliardaire s’impose largement face à la démocrate Hillary Clinton. Mais, fait exceptionnel, après décompte des voix, Mme Clinton devance M. Trump de plus de 2 millions de voix. Photo prise le 9 novembre, à New York
© CARLO ALLEGRI/REUTERS

(voir notre article sur Donald Trump : le cauchemar américain)

Enfin, il ne faut pas oublier une chose, c’est que les guerres qui secouent nos continents ne se sont pas consumées avec l’année 2016. Elles font partie de ces douleurs qui ne cessent pas et contre lesquelles il faudra lutter encore. L’attentat d’Istanbul, provoqué la nuit du 31 décembre, n’était pas le dernier attentat de l’année passée : elle n’est que le préambule de ce qui se prépare pour les mois à venir si nous ne décidons pas de mettre enfin un terme à la destruction de l’humanité. Quand cesserons-nous d’être les témoins inactifs de la désolation des peuples ? Quand notre lutte dépassera-t-elle celle des hashtag et des longs discours nébuleux sur les réseaux sociaux ? Ce n’est pas à force de formules bien tournées en 140 caractères que nous redonnerons vie à Alep, à Damas, à la Syrie toute entière, et puis au Yémen, à Israël, à la Palestine, à tous ces pays que je ne cite pas et que nous oublions dans notre routine quotidienne. En France, toutes les fois qu’est survenu un attentat, nous avons su nous redresser en nous rappelant que nous étions hommes et femmes avant d’être citoyens. Et l’humanité n’ayant pas de frontière, l’heure a sonné d’éprouver ne serait-ce qu’un peu de compassion pour ceux qui abandonnent leurs rêves sous les détonations des bombes. En 2016 plus qu’à tout autre instant, nous avons laissé des hommes détruire cette humanité, courir droit dans les bras de la barbarie et faire de la guerre le mot d’ordre de notre actualité. De l’autre côté de chez nous, notre Néron contemporain brûles les plus belles villes du monde, berceau de nos civilisations sur lequel il devait régner, en écoutant s’envoler dans les volutes de fumée les derniers rires des enfants ivres de songes. Quand les intérêts économiques du monde entier cesseront-ils de prévaloir sur la vie de nos enfants ? Quand aura-t-on le courage de nous imposer face à ceux qui prônent la mort quand nous en sommes au point de craindre pour nos propres familles ? Quand cessera-t-on de faire des courbettes face à des Assad, des Erdogan et des Poutine dont les noms ne sont plus que des excuses pour ne pas agir ? L’ONU, et nos gouvernants le savent, a tout en main pour arrêter une guerre en l’espace de quelques jours. Il est temps qu’elle se rappelle son utilité. « N’attendez pas le jugement dernier, écrivait Albert Camus. Il a lieu tous les jours. »

« Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur simple présence. » Albert Camus

Dans ce monde à sec que 2016 a contribué à fertiliser, il existe pourtant quelques gouttes d’eau qui persistent à lui insuffler force et espérances. Comme l’écho muet des étoiles dans le ciel, ces gouttes d’espoir résonnent à peine lorsqu’elles touchent la cuve presque stérile du monde ; comme elles, elles n’ont pas la prétention de faire des éclats. Elles se contentent d’exister pour donner une chance au cœur du monde de battre encore malgré nos erreurs. Ces gouttes d’eau, ce sont toutes les personnes, toutes les organisations, tous ceux qui, par leurs actes, à leurs niveaux, essaient de changer les mentalités et les failles de notre société. Ils peuvent être médecins, professeurs, artistes, parfois même de simples étudiants avides d’espoirs ; et chacun à leur façon contribuent à nous maintenir debout et à donner une raison d’exister à l’humanité. Alors pour rassurer notre société qui souffre du chaos, je tenais à lui rappeler que notre époque connaît aussi ses Vestales et que, aux quatre coins du monde, elles veillent encore sur la flamme de l’Humanité. Pour détruire notre espoir, il faudrait détruire nos rêves. Et à Combat cette année, nous ne ferons pas que dénoncer le fléau de notre époque ; notre rôle est aussi de soutenir toutes ces gouttes d’eau, toutes ces Vestales qui laissent subsister l’espoir jusque dans la guerre, et qui, anonymes, sont les gouvernants de cette partie toujours vivante de la société.

Il y a un an jour pour jour, je demandais une plume pour enchaîner la censure. Aujourd’hui plus que n’importe quand auparavant, je demande des mots pour changer le monde. A tous mes collègues journalistes, mais aussi à toutes les plumes de tous les horizons, ne doutez jamais de la force de vos mots. L’encre ne cessera jamais d’être la sève palpitante de nos rêves et tant que ces derniers continueront d’exister, le cœur du monde aura un écho d’espérance. Ils peuvent avoir notre argent, nos maisons, nos familles, nos vies même ; ils n’auront jamais cette passion farouche pour les mots qui nous réunit et qui fait toute notre force. Aux quatre coins du monde, journalistes, engagez-vous. La muse est trop passionnée pour rester insipide. Où que vous soyez, quoi que vous soyez, n’oubliez pas qu’il y a dans un mot plus de vigueur et de de ferveur que dans n’importe quelle arme. Et là où ils ont des armes pour tuer, les nôtres ressuscitent, redressent les paysages que la guerre écartèle, et servent à l’amour autant qu’à la haine. « Nous naissons tous fous, quelques-uns le demeurent » écrivait Brecht. Baudelaire, l’un de mes plus grands Maîtres, lui aurait répondu « garde tes rêves, les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous. » Et s’il faut être fou pour rêver, autant être écrivain jusqu’au bout.

Image de Couverture : © Hélène Latour

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