Solidarité, Liberté, Fraternité : l’échec de la France post Charlie

« Deux ans après, comment parler du 7 janvier 2015 ? » Difficile de se risquer dans un nouveau papier de ce genre lorsque même le directeur de la rédaction de Charlie Hebdo ne sait pas comment s’y prendre. L’édito de Riss le rappelle bien : la journée du 7 janvier est passée de l’affaire-passion à l’affaire-tabou et toute la difficulté qui m’attend est de rendre un hommage à une rédaction décimée sans entrer dans la caricature, ni dans le déjà vu.

Charlie Hebdo 2 ans plus tard ; toujours plus critiqué, toujours plus provocateur. Comme si, après avoir été déchirée en plein cœur ce triste matin de janvier 2015, la rédaction ressoudée avait choisi, en guise de contre-offensive, de continuer à exister. Et depuis lors, aucune de leur page n’a cherché à modérer le côté grinçant et subversif qui constituait sa marque de fabrique. Il semblerait même que le papier n’ait rien changé de ses habitudes depuis la triste couverture verte au prophète larmoyant. En guise d’exemple, la dernière couverture du magazine, parue deux ans après le massacre du 7 janvier, n’a rien à envier aux précédentes : à la couverture rouge pour mieux mettre en valeur un dieu barbu pointant une kalachnikov répond le titre provocateur « 2017, enfin le bout du tunnel ». Il est à deviner que celle-ci fera encore une fois parler d’elle. Riss le disait lui-même dans un récent entretien pour le Monde : l’intolérance envers la rédaction de Charlie Hebdo n’a jamais été aussi virulente depuis 1992. C’est ainsi, notre monde vit dans la peur ; et comme toute peur digne de ce nom, celle-ci a besoin d’un bouc émissaire.

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Dans son édito, Riss admet que le 7 janvier « s’est laissé ranger sur les étagères des souvenirs pénibles ». C’est qu’à présent que les attentats sont devenus notre quotidien, il serait pesant d’y revenir sans cesse et que ce traitement de faveur n’aurait pas lieu d’être. Entre le Bataclan, Nice, Berlin, ou encore Istanbul, Alep et Damas, Charlie s’est vite retrouvé effacé sous tant de nouvelles affaires et l’on a jugé qu’il serait prétentieux de continuer à le pleurer. D’ailleurs, la rédaction ne s’en plaint pas. L’équipe de Charlie Hebdo a fait preuve d’une force et d’un courage que peu de rédactions en France auraient pris la peine de saisir : celui de continuer à rire malgré les conditions de travail dans lesquelles ils doivent composer. Dépourvu d’adresse officielle, la sensation de travailler coincés dans un bunker, voilà comment l’on continue à faire rire dans l’angoisse permanente. Il est regrettable qu’il faille à présent attendre chaque 7 janvier pour que les médias daignent s’occuper un peu plus de ce qu’est devenu Charlie Hebdo.

Non seulement l’affaire Charlie a vite été rangée, mais l’étagère prend poussière sous l’accumulation des nouvelles préoccupations sociétales. Elections en tous genres, ravages politiques, calendrier festif, qui a encore le temps de s’inquiéter d’une presse provocatrice qui certes, ose mettre le doigt sur les plaies de notre société, mais qui a eu trop longtemps sa place sur le devant de la scène ?

Le 7 janvier mériterait pourtant d’avoir un impact plus fort dans nos mémoires. Il est vrai que, à l’heure où j’écris, cette journée a quitté depuis longtemps sa symbolique journalistique. Ce n’est plus à la presse, à ses luttes, au danger qu’elle encoure, auquel nous pensons aujourd’hui. Elle correspondrait plutôt au moment où la France entrait officiellement dans l’ère de la violence djihadiste, de l’imprévu, de l’intolérance, d’une confusion sans fin. Après l’émotion suscitée par l’affaire, il était plus simple d’admettre qu’elle était avant tout le préambule au cycle de l’angoisse dans lequel nous continuons de tourner, et qu’il serait bien mal venu d’en faire une date sacrée. Et comme toute première date, cette-ci était mieux enterrée.

Pour nous, journalistes en herbe qui avons fait nos premiers pas dans l’ombre de la menace du 7 janvier, l’approche de la date fatidique résonne encore avec un impact fort. Il nous rappelle ces heures de mutisme dans nos locaux lycéens, ces heures où, à 16 ans, notre rédacteur en chef se retrouve en situation de vous expliquer que la presse, demain, ne sera pas aussi libre que ce à quoi nous étions habitués. Ces heures où le directeur de l’établissement pousse la porte de la rédaction pour vous signifier que vous êtes encore allée trop loin et que votre article d’hommage est « bien trop engagé pour apparaître dans un établissement scolaire ». Ces heures où un journaliste lycéen se retrouve à compter les lettres de menace et les balles glissées dans les enveloppes pour avoir osé créer un numéro dédié aux attentats du 7 janvier. Mais plus que tout aujourd’hui, cette date me rappelle cette journée où nous furent plusieurs, malgré notre âge, à nous relever dans la nuit pour prendre la plume et prouver que la presse libre existait encore. Notre plume, depuis, vit toujours et elle lutte pour ne pas avoir à rentrer au placard. Il fallait des successeurs à la liberté d’opinion, et à l’heure où certains baissaient les armes, d’autres se relevaient dans l’ombre. C’est à cette heure-là aussi que mon collègue Etienne Chauvet–Farenc, alors lycéen, écrivait sa fameuse Charliaise :

 

7 Janvier 2016, 11h30

(Sur l’air de la Marseillaise)

 

« Allons enfants de la Patrie,

Ils ont voulu tuer Charlie !

Ils ont fait couler le sang ici,

Dans les locaux de Charlie à Paris (bis)

Nous sommes dans la rue, sortis !

Pour montrer, notre soutien sincère,

A ces dessinateurs hors pair !

Assassinés, au nom d’la liberté !

Citoyens, à vos crayons !

Dessinez par millions !

L’horreur, l’horreur !

De ces attentats…

Toujours on se souviendra !

Que veut cette horde de terroristes,

D’islamistes radicaux déterminés ?

Ils ont à la liberté, attenté,

L’encre coulera dans nos hebdos ! (bis)

L’indignation dans nos journaux,

Ces attentats, plus jamais ça !

Assassiner notre liberté d’expression !

Si durement acquise à la Révolution !

Citoyens, à vos crayons !

Dessinez par millions !

L’horreur, l’horreur !

De ces attentats…

Toujours on se souviendra !

11h30 vient de sonner,

Deux années après,

Nous nous sommes mobilisés,

Par centaines de milliers, (bis)

Nous sommes le 7 Janvier !

Tous les Français se sont rassemblés,

Pour protester contre l’adversité !

Plus jamais ça dans nos contrées !

Citoyens, à vos crayons !

Dessinez par millions !

L’horreur, l’horreur !

De ces attentats…

Toujours on se souviendra ! »

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En éclatant de manière si abrupte, l’affaire Charlie avait aussi permis d’éveiller un débat qui aura tenu la presse en haleine tout au long de l’année. Celui du « peut-on rire de tout », celui du droit au sarcasme et de la liberté de la presse. Jusqu’au massacre du Bataclan, la presse était au centre des attentions. Peut-être fallait-il la réformer, poser de nouvelles règles, être plus intransigeant envers cette liberté d’opinion durement acquise. Et à force de tant mettre en doute la liberté d’expression d’une presse déjà flageolante, les critiques ambiantes n’ont fait que continuer le travail commencé par les djihadistes jusqu’à créer une presse rampante et conformiste. En l’espace de deux ans, la France a choisi son modèle incontournable de la provocation, et il est aujourd’hui bien plus sage de flâner devant les émissions de Cyril Hanouna que de se procurer le dernier numéro de Charlie Hebdo. Comme un mannequin que l’on établit selon des mesures précises et des critères établis, l’expression n’est plus libre que selon une définition bien conforme de ce que nous appelons encore la Liberté. Parce qu’il faut être libre, mais pas trop quand même, la presse doit être drôle sans être satirique, stupide plutôt que piquante, et surtout plaire au détriment d’être utile. Oui, aujourd’hui en France, à l’aube du XXIème siècle, l’on peut encore rire de tout. Rire de tout sauf des chrétiens, des juifs et des musulmans ; rire de tout mais surtout pas des Noirs et encore moins des Blancs ; rire de tout mais faisons tout de même attention aux Russes, aux Américains, aux Irakiens et surtout aux Français ; rire de tout mais pas de n’importe quel politicien et pas de n’importe quelle phrase. Il y a quelques mois, Catherine Meurisse déclarait dans un entretien pour Lecthot : « le rire est le filtre qui me permet d’appréhender la violence et la cruauté du monde sans trop en souffrir, il me permet de tordre le cou, dans la mesure du possible, à la désolation. » Mais c’est au rire aujourd’hui que l’on a choisi de tordre le cou, et le seul écueil à la Liberté est d’en demander l’autorisation. L’ère post Charlie est une ère d’angoisse où chaque sujet est tabou ; il faudra bientôt écrire à l’encre blanche pour être certain de ne vexer personne. Beaucoup oublieraient bien vite que ni les pamphlets, ni les caricatures, ne sont historiquement destinés à plaire et que c’est bien pour cette raison qu’ils constituent le fondement de la liberté d’expression. Le journalisme a bien pris un coup ce 7 janvier 2015 : il se terre à présent dans un cocon confortable où il ne faut écrire que ce que l’on demande de dire et où l’on ne dessine qu’à condition de n’en blesser aucun. L’art du débat et la passion du polémique –je veux dire la vraie, celle qui brusque plutôt qu’elle ne comble – s’enfouit peu à peu dans les décombres de la liberté d’opinion. Nous vivons une époque où le sarcasme doit être tendre et la critique affectueuse. Et la presse, en croyant devenir pudique, devient aussi inefficace qu’inutile.

Au-delà de la défaillance non revendiquée des médias au lendemain des attaques du 7 janvier, la France aussi vit son ère post-traumatique. Au lendemain des attentats, et ce tout au long de l’année 2015, le pays semblait connaître une renaissance humaine et fraternelle. Des quatre coins de l’hexagone, la population avait décidé de créer une chaîne humaine contre le terrorisme et déclarait à qui voulait l’entendre que l’homme ne pouvait que vaincre la barbarie à coup d’humanité. Elle était séduisante, cette France de 2015. Cette France qui, malgré les blessures et les doutes, trouvaient la force de se relever et de briser les frontières pour réclamer la fraternité mondiale. Pendant un instant, l’humanité reprenait le dessus sur l’individualisme, pourtant matrice de notre époque. Nous avons même cru, et faut-il s’en cacher, que les massacres de janvier allaient permettre un réveil, l’introduction d’une nouvelle ère. La France de Charlie était une France de justice, une France qui se levait le matin pour défiler place de la République, la main dans cette de son ennemi et les doigts emmêlés à ceux de la Marianne. Il était question de liberté, d’égalité et de fraternité, de justice et de conscience, de réformes et de solidarités. Cette France-là aussi n’a existé que le temps de quelques mois.

Cette semaine, un homme a été condamné pour avoir facilité le séjour et le transport d’étrangers en situation irrégulière et pour avoir installé sans autorisation une cinquantaine de migrants dans un camp de vacances SNCF désaffecté. Cet homme s’appelle Cédric Herrou et, à lui seul, le simple agriculteur qu’il est s’est relevé les manches pour faire le travail que l’Etat était incapable de faire. Je parlais, lors du premier article de cette année, des gouttes d’eau  qui permettaient à notre monde de continuer de tourner et qui redonnent espoir à une ère où l’humanité semble se ternir. Cédric Herrou fait partie de ces gouttes d’eau salvatrices. Seulement, la France post Charlie a peur de ces justiciers qui portent l’humanité sur leurs épaules. Et après avoir prôné justice, paix et fraternité, l’Etat choisit de mettre derrière les barreaux un homme qui tenait simplement à faire respecter le droit à la vie. Lorsque nos anciens gouvernants se dépêtrent dans leurs affaires judiciaires dont les plus malchanceux ressortent avec une amende, un agriculteur se fait enfermer pour avoir eu le toupet d’être aussi humain que solidaire. A l’heure où ressentir un quelconque sentiment humain est devenu un crime, la France de Charlie a cessé de battre depuis longtemps. Sous prétexte de la peur et d’un semblant de morale insensée, l’individualisme a repris sa marche forcenée pour redonner à l’égoïsme son confort doré. Et à l’heure où nous rendons hommage à Charlie Hebdo, les rédacteurs qui ont perdu leur vie il y a deux ans doivent se retourner dans leurs tombes. Quant à la Marianne, la voilà échevelée et enguenillée ; elle traîne le long des rues de la République en frottant son regard méconnaissable aux débris de la Justice.

Contrairement à ce que pourrait penser l’Etat, la condamnation de Cédric Herrou ne règlera aucun problème. Elle ne fait au contraire que mettre en plein jour à quel point notre société avance au ralenti. Le bénévolat n’étant plus qu’une médaille à rajouter à son CV, il apparaît impensable que des héros quotidiens puissent encore exister. Et tandis que Charb déclarait qu’il préférait « mourir debout plutôt que vivre à genoux », notre France a décidé de vivre en rampant et d’hurler au loup toutes les fois que l’un des nôtres prend la peine de se relever. Une chose est certaine : notre époque n’a jamais été aussi inquiétante qu’au moment où elle choisit d’enfermer ses justiciers.

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Cédric Herrou © AFP

Solidarité, Liberté, Fraternité, sur tous les points la France post Charlie a échoué. Seule dans ses locaux où elle continue de rire malgré l’angoisse, la rédaction de Charlie Hebdo a quant à elle survécu au naufrage. Au nom de l’équipe de Combat, nous rendons hommage à ceux qui se sont redressés même après les balles et qui, de la pointe de leur plume, luttent encore pour que la liberté ait un sens. Et si, comme l’écrivait Albert Camus, « il y a chez les hommes plus de choses à admirer qu’à mépriser », nous continuerons de croire avec eux au réveil de l’Humanité.

 

Par Charlotte Meyer et Etienne Chauvet–Farenc 

Photo de couverture : © Romuald Meigneux Sipa

 

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