Brutus était de droite

«La société politique contemporaine: une machine à désespérer les hommes.» – Albert Camus

Le 24 décembre 1992, la Grosse Bertha, papier sulfureux du grotesque mais délicieux Hara Kiri, titrait en première page « le dernier Noël socialiste. ». Quelques mois plus tard, Edouard Balladur montait glorieusement les marches de l’Elysée où il devait trainer la droite républicaine jusque dans les salons socialistes. Fin d’un gouvernement de gauche, préambule de ce que l’on se plaira à appeler la « cohabitation de velours » où un Mitterrand épuisé et un Balladur intronisé mèneront à bon terme le dernier mandat de gauche du XXème siècle.

A qui François Hollande devra-t-il tendre la main en mai prochain avant de descendre pour la dernière fois le perron du Palais présidentiel ? D’un ancien premier ministre sournois au sourire aguicheur de l’extrême droite en passant par le chouchou médiatique que représente le poupin Macron, les sondages ont déjà usé de toutes les possibilités concernant le prochain locataire de l’Elysée, et il ne leur reste plus à présent qu’à inventer de nouveaux candidats.

Il ne serait pas anachronique de remettre à l’ordre du jour le titre d’Hara Kiri de Noël 1992. On y verrait notre Président lassé et solitaire, avec ses doubles mentons qui affolent les caricaturistes, ses lunettes tombant lamentablement le long de son nez, et soupirant avec amertume au-dessus de sa coupe à moitié vide. Puis, derrière, un sapin rachitique à la robe enguenillée ployant sous le poids des boules version El-Khomri et des guirlandes aussi capricieuses que la courbe du chômage. On aurait pris la peine de tracer discrètement, collés contre la vitre à laquelle Hollande tourne malencontreusement le dos, les quelques visages déformés par l’avidité de ceux prêts à s’entretuer. Manuel Valls aurait des oreilles gigantesques et des sourcils broussailleux, Arnaud Montebourg le menton proéminent et la marinière rehaussée. Benoît Hamon aurait omis de se raser, et on apercevrait dans l’ombre les lunettes tordues de Vincent Peillon. Triste image d’une gauche éclatée reluquant avec émotion le même fauteuil en déséquilibre.

« Gauche recherche leader (de gauche serait un plus) ». Le mois dernier, la première page de Courrier International n’avait pas besoin de longues élucubrations, ni même de caricatures poussée à l’extrême, pour nous donner à voir la décrépitude de notre Gauche. J’ai fait le test ce matin de comparer la gauche d’aujourd’hui à celle de 2012. Malgré la chute du leader incontesté dont la marche royale avait dû prendre fin au Sofitel, le parti socialiste s’envolait alors dans les sondages vers des chiffres que l’on retrouve à présent en négatif. Mais aujourd’hui, si l’horizon est terne pour la France de mai prochain, celui de la gauche l’est davantage encore.

Aujourd’hui, la gauche est en quête de ce candidat du rassemblement ; du candidat qui saurait rassembler les esprits mélanchonistes au libéralisme macronien, peut-être même en raflant au passage le patriotisme montbourgeois et l’utopie hamonienne. Les personnages se déchirent sur le tableau du Parti Socialiste : entre vieux réacs et faux révolutionnaires, la gauche est tiraillée de toutes parts, la gauche souffre, la gauche n’en peut plus. Sur le terrain des affrontements menés par l’Egoïsme, la gauche réclame de la politique ; elle voudrait redevenir authentique. Que s’est-il passé pour qu’elle s’effondre ainsi ? Qu’est-ce que ces cinq années d’un gouvernement qui se promettait pacifique ont pu amasser de si fort pour la détruire à ce point ? La « présidence normale » lui aurait-elle fait du tort ? Sont-ce ces quatre gouvernements successifs qui l’ont secoué un peu trop fort, ou bien le naufrage de l’opinion publique qui l’aurait engloutie ?

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Une chose est certaine : en annonçant la fin irréversible de son mandat au début du mois, François Hollande signait l’aveu de son gâchis présidentiel. D’aucuns ont préféré y voir un acte de bravoure et de lucidité. Les réseaux sociaux, pendant quelques jours, ont même porté au président sortant une gloire déraisonnable, quittant un instant leurs invectives à son égard pour le mener sur le chemin de la canonisation.

La décision de François Hollande n’avait pourtant rien de courageux. Elle est au contraire le point final de l’échec de son mandat. Que lui aurait permis une nouvelle candidature ? Une débâcle de son propre parti, une campagne chaotique, un score humiliant et un violent retour dans l’ombre. L’acte du Président est tout au plus la réflexion purement humaine d’un homme qui, placé face à la réalité de ses actes, prend conscience qu’on ne va pas à la guerre sans armes et sans défense. Tout est plus est-il celui de la résignation, voire de la lâcheté, devant un bilan dont il n’avait plus rien à défendre. Non, la décision de François Hollande n’est pas historiquement remarquable. Elle n’a fait qu’ouvrir entièrement le rideau pour dévoiler la scène d’une gauche fébrile où le réformisme enterre le socialisme. « Mortelle normalité », titrait quant à elle la Vanguardia, et c’est malheureusement tout ce qui aura été à retenir de la confession finale du président socialiste. Décidément, on ne se lasse pas de lui porter les gros titres.

En réalité, la primaire de la gauche se présente aujourd’hui davantage comme une revanche d’égo aux sonorités de vieux polar que comme un réel affrontement politique. Qui d’ailleurs pense encore à la politique lorsque même les média s’empressent de l’anecdotiser ? Michel Urboy, dans Ouest France, la présente comme un « match », un conflit passionnant où il s’agit pour les supporters de chaque partie de crier plus fort que l’autre. Et à la fin de ce papier, le flou tourne  autour du sujet qui vient d’être traité : présidentielles… ou feuilleton sportif ?

C’est que derrière son masque d’une possible victoire, la gauche sait (ou croit ?) qu’elle est déjà hors-jeu et qu’elle n’a donc plus rien à perdre. Pourquoi alors s’enticher à créer des programmes précis, des discours revigorants et des promesses réalistes ? Il ne s’agit plus de convaincre ou de tracer un semblant de chemin vers la victoire. Ce n’est plus une question de fond mais de verve, de charisme, de personnalité. La campagne des primaires prend l’aspect d’un tableau aux couleurs aussi sombres que le Radeau de la Méduse où, pris en plein naufrage, chacun cherche à prouver qu’il est le sauveur d’un radeau déjà coulé.

Janvier 2017 verra s’affronter les anciens ministres du gouvernement le plus impopulaire de la Cinquième République en promettant le renouveau. Cette année encore, la bataille des candidats suffira à nous montrer que le jeu du pouvoir n’a pas changé depuis les premiers affrontements politiques ; et après les primaires de la droite mettant en scène tous les Brutus du mandat Sarkozy, celles de gauche ouvriront l’arène aux Octave épanouis, prêts à glorifier leur ancien chef avec des discours gonflés d’émotion autant que d’hypocrisie. De tous temps, certains préférèrent le mensonge au poignard, et l’art oratoire conquit plus vite les coeurs que l’art martial.

Premier Octave : Manuel Valls qui cherche aujourd’hui à apparaître comme le joueur rebelle. Celui qui divisa la gauche à coups de 49.3 et de propos réactionnaires se dit à présent capable de rassembler l’ensemble de son parti. Défiscalisation des heures supplémentaires, instauration d’un revenu décent pour tous aux contours encore flous, l’ex premier ministre de François Hollande représente bien trop le tournant social-libéral du parti socialiste pour parvenir à englober une majorité d’électeurs de gauche. Sans cacher son admiration pour Tony Blair, son programme se présente davantage comme anti-Fillon que comme un programme typiquement socialiste. Et comme Henri IV criait « ralliez-vous à mon panache blanc », Valls s’identifie au candidat de la révolte prêt à mener la gauche à la victoire.

Octave version Montebourg apparaît en second plan comme le candidat potentiel. Avec son profil au regard patriotique et son dossier de premier frondeur, sa rivalité face à Manuel Valls s’avérait presque évidente. Mais sinon qu’il arbore –certes avec réussite- la marinière tricolore et le cocorico au plus haut, qui connait réellement le détail de son programme ? De la création d’une banque d’encouragement au risque au rétablissement du service national obligatoire en passant par l’ouverture par la sécurité sociale de dispensaires dans les déserts médicaux, ces grandes lignes disparaissent sous son accoutrement franco français. Après le Brutus rebelle, le Brutus patriote.

Le troisième, mystérieusement honni du plan médiatique, n’est autre que le frère d’armes du deuxième. Relativement discret malgré sa volonté affichée de devenir le « Fillon de la gauche », Benoît Hamon échappe de peu au box des affrontements publics et des ténors de la gauche. Contrairement à ses « adversaires », Octave-Hamon ne base pas son programme sur la question identitaire ou sécuritaire. Revenu universel, légalisation du cannabis, semaine des 32 heures, abrogation de la loi travail, il s’appuie également sur le renouveau écologique avec une sortie du diesel et un vaste plan de rénovation énergétique des bâtiments. Il est dommage que les média ne laissent pas plus d’envergure à son projet de VIème République prônant le développant du contrôle parlementaire, le passage au septennat unique et jusqu’à un 49.3 citoyen. Mais il lui manque la carrure ; il lui manque les trompettes ; il lui manque la notoriété.

En dehors du triptyque des Octave, que penser de ces autres qui concourent face à eux ? Vincent Peillon nous arrive par surprise après deux ans de retrait et espère donner l’allure d’un point d’équilibre face à une gauche éparpillée. Il faut avouer que l’ancien ministre de l’éducation a comme avantage de ne pas avoir été mêlé à toutes les affaires négatives du gouvernement de Hollande. Aurait-il les épaules pour faire s’écrouler un possible affrontement Valls/Montebourg ?

Macron, Brutus ou Octave ? Qu’y a-t-il réellement derrière la face du renouveau ? Avec ses expressions dignes d’une Marie Antoinette et une allure trop assurée pour convaincre, l’alternative Macron ne résonnerait-elle pas creux ? Du décor et du spectacle, voilà le programme affiché d’un candidat qui se croit déjà à l’Elysée.

Il n’est plus temps de continuer dans l’exhaustivité. La gauche toute entière, d’un Mélenchon qui préfère se présenter en solitaire au risque de diviser à un Macron sûr de lui en passant par un Hamon négligé, voilà tout ce qu’il reste du paysage qui affrontera la droite dans quelques mois. Et en refusant la candidature de Pierre Lauratourou aux primaires de la gauche le mois dernier, le parti socialiste a montré son inconscience de ce qui se jouera dès janvier prochain.

J’ai grandi dans l’espérance d’une gauche que l’on me présentait comme salvatrice. Mon enfance s’est construite dans la croyance d’une gauche sociale et patriotique sans nationalisme, dans les discours flamboyants de Jaurès dont la verve frôlait un Victor Hugo. Longtemps, j’ai eu confiance en une gauche qui avait la main sur le cœur et le poing levé, d’une gauche plus proche de l’humanité que son frère de droite qui omettait la réalité. J’ai cru toute mon adolescence, avec une naïveté presque douloureuse, à cette gauche des 35 heures, à ces valeurs héritées de Blum, à la rose mitterrandienne au risque d’en oublier les épines. J’ai mûri en écoutant les récits de mes grands-parents évoquant une gauche tenace et propice aux lendemains qui chantent, à une gauche éternelle et plus vertueuse que défaitiste. Aujourd’hui, ma gauche est douloureuse. Comme un point de coté qui me lancine, il me semble la voir s’évanouir. Elle m’apparait aujourd’hui sous l’aspect d’un château de cartes que l’ambition a voulu hisser bien trop loin de notre société, et qui tremble à présent sous le vent médiatique.

 En attendant la tornade populaire.

Quand la gauche s’apercevra-t-elle qu’elle n’a pas les moyens aujourd’hui de renverser un Front National flamboyant et un candidat de droite au programme presque semblable ? Quand s’apercevra-t-elle que les présidentielles ne sont pas un simple feuilleton haletant qu’un simple générique vient séparer de la réalité ? Il est temps qu’elle prenne conscience qu’elle est en train de sombrer.

Et lorsqu’elle aura su s’avouer à elle-même qu’elle a eu tort, peut-être sera-t-il encore temps de reprendre la route. Mais de l’avant cette fois.

En mai 2017, Brutus affrontera Octave. Shakespeare su retracer l’Histoire avec magnificence ; aurons-nous le même talent pour inventer la nôtre ?

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