Forum de l’Alternative Educative : le sens de l’engagement

« Jeunesse ne vient pas au monde, jeunesse est constamment de ce monde. » Paul Eluard

Il y a une semaine, les passants voguant le long du vingtième arrondissement parisien ignoraient que le monde se refaisait à quelques pas de leurs habitudes quotidiennes. Entre les murs muets de la Résidence Internationale en apparence déserte, les débats s’échauffaient du matin jusqu’au soir. La jeunesse que le pays juge paresseuse s’était pourtant levée tôt ce froid samedi de janvier. On ne citera jamais assez cette phrase d’Anne Franck : « La chose importante à garder en tête est qu’il ne faut jamais attendre une minute pour commencer à changer le monde. »

Démocratie. Engagement. Politique. Le Forum de l’Alternative Educative, organisé le week end dernier par le Syndical Général des Lycéens (SGL) a réussi son pari de lever en masse les rangs des plus jeunes d’entre nous. En deux jours, il s’agissait de redorer l’image de cette jeunesse que l’on hurle pantouflarde tout en la souhaitant un peu plus discrète. Et tout au long de ces quarante-huit heures, on débat, on s’insurge, on invente. L’âge n’attend pas pour comprendre la portée des valeurs, et la centaine de lycéens réunis entre ces quatre murs, a su montrer qu’elle avait tout compris du sens de l’engagement. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans »  et pourtant, cette jeunesse qui n’avait pas encore atteint le chiffre de la majorité savait ce qu’elle voulait, et savait comment l’avoir. Rimbaud se serait-il exclamé devant ces adolescents de quinze ans brandissant des idées précoces au cœur de la capitale ? Qu’importe ; la jeunesse du XXIème siècle a compris qu’elle a sa place sur la scène des idées et a décidé de s’engager à sa manière. Pas besoin d’armes, de religion ou d’idéologie, changer le monde est alors une mission volontaire reculée du pessimisme ambiant véhiculé par notre société.

La plupart d’entre eux ne sont pas bacheliers, certains n’ont encore jamais eu à déposer le bulletin dans l’urne sacrée, et pourtant la démocratie est loin d’être une expression parmi d’autres dans leur esprit de jeunes militants. La démocratie, c’est d’ailleurs l’un des thèmes clés de ce week end politique. Sans nuance aucune, les lycéens décortiquent la stabilité de leurs instances qui, selon eux, n’est encore qu’une façade démocratique. Syndicats, CVL, CNVL, ces institutions pour la plupart inconnues du public adulte, réclament également leur révolution démocratique. Réunis en cercle, affilant leurs propres expériences, les plus jeunes posent sur la table leurs ambitions pour les instances lycéennes de demain ; des instances libérées du carcan des adultes et où leur voix serait enfin au cœur des débats. « Les lycéens aujourd’hui n’ont aucun pouvoir » ; voici la matrice qui ressort le plus souvent de discussions parfois enflammées. Invectives en moins, ces regroupements de quelques heures n’avaient rien à envier aux parlementaires que l’on médiatise jusque dans l’arène républicaine, et révèlent une maturité politique impressionnante pour leur âge que l’on dit ingénu. Revaloriser les instances hiérarchisées des établissements, donner plus de place à la parole des jeunes, inscrire l’engagement au menu des programmes scolaires, les idées fusent sans qu’aucune ne soit dénigrée. Force est de s’apercevoir que la jeunesse engagée a dépassé le microcosme élitiste qu’elle avait pu être quelques années auparavant. Venus de tous les horizons de l’hexagone, tous milieux sociaux confondus, croyances et origines alambiquées, les frontières s’évanouissent devant la ténacité des discours et l’authenticité des convictions.

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« La jeunesse attire les démagogues comme le miel attire les mouches. »- André Malraux

André Malraux se serait délecté de la longue après-midi politique tenue dans cette même salle quelques heures plus tard. Pendant les heures qui suivent, il s’agit à présent de débattre des programmes relatifs à l’éducation des candidats à la présidentielle. Preuve que l’éducation et la jeunesse ne sont plus au cœur des priorités politiques, seuls les « petits » candidats ont pris la peine de se déplacer, les autres étant seulement présents via des représentants quand les derniers, comme Vincent Peillon ou Sylvia Pinel, ont tout simplement décidé de laisser place vacante.

D’Alexandre Jardin à Rama Yade en passant par Charlotte Marchandise et Marine le Pen, c’est tout le paysage politique français qui défile devant les lycéens rassemblés. Les adultes sont minoritaires dans cette salle encore silencieuse, et les orateurs solitaires gravissant la scène miniature commencent tous par observer la foule avec l’expression inquiète du condamné montant au tribunal. C’est que ce public, moins hypocrite, plus sage peut-être, que ceux auxquels ils étaient habitués, n’a pas froid et yeux et n’hésite pas à creuser les points les plus vagues de chacun des programmes. Ils ont retenu la harangue de Yannick Jadot, candidat du parti EELV, les encourageant à « se méfier des discours que l’on tient à le jeunesse » avant d’enchaîner sur son propre discours de charme. Mais la jeunesse n’est pas dupe des exposés bien étoffés de ces séducteurs qui s’enchaînent sur l’estrade avec le même but : attirer ce public si sérieux, électeur de demain et citoyen d’aujourd’hui. Si certains, comme le représentant de Jean-Luc Mélenchon, parviennent davantage à gagner les cœurs, aucun des candidats n’échappera au crible de la crédulité de ces jeunes spectateurs. Vote obligatoire à 16 ans, légalisation du cannabis, réforme d’APB ou de la carte scolaire, chaque mesure est passée au peigne fin. Entre débat des idées et confrontations oratoires, les candidats gagnent davantage en art des mots : « A 16 ans, vous pouvez aller en prison ; je préfère que vous soyez citoyen » répond Yannick Jadot au lycéen dubitatif sur sa volonté d’abaisser l’âge d’électeur à 16 ans, « l’éducation est au service de l’oligarchie » s’exclamera Jacques Cheminade.

Milieu de l’après-midi ; les troupes fatiguent. Charlotte Marchandise, Yannick Jadot, Alexandre Jardin, les « petits » candidats, ont déjà déserté les lieux et c’est au tour de la droite de défiler sur le prétoire sacré. Bilan des courses : la salle est plutôt de gauche. Dès l’entrée sur scène de Patrick Hetzel, représentant de François Fillon, une vague d’ironie parcourt les rangs ; l’homme n’a pas encore commencé à parler que les questions affluent déjà sur toutes les lèvres. Egalité vs excellence, jugement des enseignants par les parents d’élèves, la salle est loin d’être séduite et reproche au représentant la politique locale menée par les soutiens du candidat Républicain. Quant à l’intervention d’Alain Avello, représentant de Marine le Pen et président du collectif Racine, elle ressemble davantage à une scène de farce qu’à un réel débat politique. Les lycéens s’offusquent de celui qui ne fait que lire platoniquement un discours entièrement rédigé, et bien vite, l’on dérape : fini l’éducation, l’immigration est soudain au cœur des préoccupations. Et lorsqu’Alain Avello, après s’être fait hué pour avoir exposé que le Front National n’était pas « un parti d’extrême droite (…) mais un parti républicain », s’enhardit à déclarer que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », la jeunesse est au comble de l’exaspération. A cette heure-là, la jeunesse est plus républicaine, plus humaniste, plus égalitaire que les candidats défilant sous ses yeux.

L’intervention de l’extrême droite n’a pourtant pas été sans conséquence ; la salle se vide peu à peu. Ellen Thompson, sensée représentée Rama Yade, se voit confrontée à un programme qu’elle ne connait apparemment pas sur le bout des doigts, un élève lui rappelant que Rama Yade projette de supprimer les fonds publics finançant les syndicats. Puis de Jacques Cheminade à Nathalie Artaud, la jeunesse se lasse de ces candidats qui se répètent en flatteries et perdent en qualité. Les débats s’achèvent sur une réflexion laissée en suspens par le représentant de Benoît Hamon : est-il plus philosophique d’étudier Goldman ou de lire les trois mousquetaires ?

Une chose est certaine : la jeunesse est loin d’avoir fini à s’engager pour ses convictions. Vilipendée pour son mutisme quand on refuse en réalité de l’écouter, elle n’attend pas l’autorisation de ses aînés pour saisir les rênes de son avenir. Et sitôt débarrassés de la file des candidats, c’est au tour d’Arthur Moinet et d’Eliott Nouaille [NDLR : interview à venir] de présenter leurs propres projets pour améliorer l’éducation. Après le crépuscule des idées dépassées encore sur scène quelques minutes auparavant, ils incarnent l’aube d’un lendemain plus ambitieux.

« Le présent n’est pas un passé en puissance, il est le moment du choix et de l’action. » – Simone de Beauvoir

Il y a une semaine, la jeunesse refaisait le monde. Elle n’a pas le monopole de la parole mais elle a gagné celui de l’espoir : demain, elle le refera encore.

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