Voilées, libres et féministes ?

« Marianne, le symbole de la République, elle a le sein nu, parce qu’elle nourrit le peuple, elle n’est pas voilée, parce qu’elle est libre, c’est ça la République, c’est ça Marianne » affirmait Manuel Valls le 29 août dernier. Sa campagne, semblant être centrée sur la laïcité et autour de questions identitaires, il déclarait également, en avril 2016, que le voile « n’est pas un phénomène de mode, n’est pas une couleur que l’on porte, [mais] un asservissement de la femme ». Son discours caricatural, fréquemment diffusé dans la sphère politique, légitime la stigmatisation dont sont victimes les femmes voilées. Ces discours reflètent ainsi une volonté d’orienter les débats vers les questions identitaires, mises à l’agenda politique, après avoir été érigées comme problème public. Les concepts portant sur la « culture nationale » ou sur « l’identité » n’étant, en réalité, qu’une construction sociale visant à inclure ou, à contrario, à exclure certains individus. Ainsi, ce ne sont pas les caractéristiques d’un groupe qui permettent de le former, mais le groupe qui érige lui-même les caractéristiques qui le définissent. Dans la continuité de la question du burkini, qui avait animé les débats publics et suscité des polémiques en France, la question du port du voile se trouve au cœur des discours dans l’optique des élections présidentielles de mai 2017.

Certains discours politiques semblent, par le biais de généralisations, insister sur le fait que les femmes ne seraient pas libres et qu’on leur imposerait ce voile. Ainsi, l’ancien président des Républicains, Nicolas Sarkozy, affirmait en septembre dernier : « Pourquoi je suis opposé au port du voile, au port de la burqa, au port du burkini (…) permettez-moi de vous dire que dans des quartiers entiers en France on n’a jamais vu autant de voiles (…) si nous ne mettons pas une règle qui garantisse l’égalité stricte entre l’homme et la femme, alors la jeune fille de confession musulmane qui voudra demain ne pas mettre de voile sera obligée de mettre le voile parce qu’il y a une pression de la communauté.» . Ce discours n’étant qu’un mélange grotesque de caricatures qui associe, à niveau égal, le voile à la burqa. Étant consciente que certaines femmes sont obligées de porter ce voile, ce qui doit être hargneusement combattu, d’autres le font par choix, par croyance, par foi, n’est-ce pas s’opposer à la liberté de ces dernières que de leur interdire de le porter ? N’est-ce pas une entrave à leur liberté de croyance ? À leur liberté religieuse ?

De nombreux raccourcis caricaturaux sont exprimés par nos hommes et femmes politiques. Comme le soulignait Attika Trabelsi, dans « L’Emission Politique », un grand nombre de ces femmes ne se reconnaissent pas dans les clichés véhiculés de ce qui serait « la femme musulmane » . Il existe ainsi une diversité de femmes, dont un grand nombre choisissant librement de porter ce signe religieux. Ces discours, engendrant de la stigmatisation et de la peur, ont des conséquences pour ces femmes voilées. Abeer G, yéménite, déclare être constamment jugée en raison de son voile. « Je pense que les femmes voilées sont discriminées parce que la majorité des gens les voient comme des femmes opprimées et soumises, il y a des jugements envers elles. Elles ne sont jamais considérées comme des femmes pouvant être libres et indépendantes » nous déclare t-elle. La manifestation de ce signe religieux engendre ainsi de la discrimination quotidienne : elles sont fréquemment critiquées ou questionnées, elle peuvent peiner à trouver un emploi ou connaître des difficultés à exercer certaines professions.

Il convient également de décrypter la signification du voile. A l’inverse des discours les stigmatisant en leur reprochant le port de ce voile, faussement considéré comme signe de soumission au patriarcat, il conviendrait donc d’écouter ces femmes pour comprendre ce qu’il représente pour elles. Salma Gartite, Italienne d’origine marocaine, nous livre son témoignage nous permettant, ainsi, de comprendre pourquoi elle n’a pas encore choisi de le porter : « J‘ai grandi dans un pays chrétien mais je suis musulmane. J’ai appris l’arabe et ma culture grâce à mes parents. Actuellement, je ne porte pas le voile. Le voile n’est pas une chose très importante dans ma religion, ce qui compte c’est d’abord la foi intérieure, et c’est pour cette raison que dans le Coran on ne parle du voile qu’à la fin. Il permet de compléter la religion, de compléter les prières. Je ne le mets pas encore car je veux d’abord travailler sur moi-même. Le voile serait une continuité et me permettrait d’être en cohérence avec ma foi et ma personnalité ». Maria T.*, Franco-Algérienne, quant à elle, a fait le choix, il y a deux ans, de porter le voile « C’était pour moi l’aboutissement de ma foi, j’en avais besoin pour me sentir totalement accomplie et me montrer comme j’étais réellement » nous confie t-elle avant de continuer son propos : « Il faut lutter contre toutes les formes d’oppressions mais ne pas en créer davantage. Je pense que dans la société dans laquelle nous vivons, la laïcité n’est pas du tout comprise telle qu’elle devrait l’être c’est-à-dire inclure tout le monde avec ses différences et donc ses richesses, j’ai plus le sentiment que la laïcité créée davantage un sentiment d’exclusion que d’inclusion, au lieu de tenir compte des croyances de chacun, on demande à chacun de cacher ce qu’il est réellement, impossible pour moi, féministe, je me battrais contre toutes les formes d’oppressions quelles qu’elles soient » Ainsi, de manière récurrente nos politiciens se vantent d’agir au nom de ce qui serait « la laïcité », tout en sachant que cette notion s’avère avoir été définie de manière plurielle au cour des siècles. L’article premier de la loi de 1905 dispose que « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes », toutefois sommes nous réellement libre d’exercer notre culte si un certain nombre de normes s’opposent au libre exercice de notre foi dans certaines sphères, et notamment dans la sphère publique ? Cette approche semble également être critiquée à l’étranger, ainsi, lors de l’affaire du burkini en août 2016, le courrier international titrait : «  La France se trompe de combat »

« Voilée, libre et féministe », c’est ainsi que s’est définie Attika Trabelsi diplômée de l’ENS et entrepreneuse. En dialoguant avec Manuel Valls, elle affirmait à quel point elle se sentait humiliée par les propos tenus par les hommes et femmes politiques et qui, par le biais de stratégies purement électorale, ne semblent pas prendre en compte des femmes, qui comme elles choisissent. Il paraissait pertinent de conclure par ses dires, pour ne jamais oublier, durant les prochains mois de campagne présidentielle, que la stigmatisation des femmes voilées a de profonds impacts sur le regard que la société porte sur elles. Ainsi, Attika Trabelsi déclarait le 5 janvier dernier : «  Lorsque j’entends ce genre de discours je me sens profondément blessée, je dirais même que je me sens humiliée. En temps que représentant de l’État vous légitimez des discours qui engendrent des violences à mon égard, c’est une somme de petites agressions et ça devient fatiguant, notamment lorsque j’arrive devant une banque et que l’on m’explique que je ne peux pas y rentrer en raison de mon voile ou lorsque je suis en entretien et en concours l’on me demande de manière récurrente ce à quoi j’aspire avec ce voile, (…).  et les expériences semblables à la mienne se multiplient »

« Dois-je renier ma culture où est passé votre humanité ? Est-ce-que pour m’intégrer je dois m’amputer d’une partie de mon identité ? Je ne te demande pas d’adhérer à mes croyances, mais de respecter mes choix, je fais appel à ta tolérance » Hawa N’Dongo

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