Le devoir de l’Oubli

« N’attendez pas le jugement dernier. Il a lieu tous les jours. » – Albert Camus

Hier avait lieu la Journée de la Mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité, soit le soixante-douzième anniversaire de la libération d’Auschwitz. Mais à cette heure où les ambitions politiques et les conquêtes antagonistes sèment la zizanie tout autour du globe, peu d’entre nous ce jour-là se sont souvenu de cette commémoration pourtant cruciale. A notre époque de l’éphémère où l’humanité se décrépit, la mémoire se laisse écrasée sous le pied robuste des conventions nationales.

Ce 27 janvier, ils n’étaient qu’une minorité à se lever un poids sur le cœur, les yeux ravagés de souvenirs encore prégnants et le cœur boursouflé de ne pas avoir les mots. Comprenaient-ils alors l’insouciance de ceux flânant le long des boulevards ? Comprenaient-ils les sourires qu’on leur lançait de l’autre côté du trottoir comme une plaie sur les visages innocents ?  Ne venons pas ensuite nous émouvoir lorsque le Front National décrète que les chambres à gaz « sont un détail de l’Histoire » : ils ne font que profiter de l’amnésie nationale confondant chacun de nous.

Certains me diront que la mémoire pèche par son ancienneté, et que les commémorations ont des valeurs cérémoniales bien plus que des vertus humaines. Sur le site de la Fondation de la Shoah pourtant, le camp paraît robuste sous une neige livide et la route qui y mène, encore embrasée des pas de ceux qui la foulèrent avant de mourir, semble aussi interminable qu’un chemin de croix. A ceux-là, je leur proposerai de lire cette rencontre avec un déporté écrit par une anonyme. Emue par cet homme au corps marqué par l’histoire, elle évoque notamment les incursions d’encre sur son bras, les chiffres de l’inhumanité tatoués sur sa peau pour l’éternité. Avons-nous oublié aujourd’hui que, en gravant la barbarie dans leur chair, la guerre tailladait notre Histoire plus profondément encore ? A l’époque où j’écris, notre génération raffole de ces dessins colorés qui imprègnent la peau jusqu’à les faire passer d’un effet de mode à une nécessité physique, sous prétexte de faire perdurer l’instant. Ces tatouages-là n’ont rien de cette naïve futilité et leur indélébilité devrait plutôt nous montrer que ce que nous devions commémorer hier était davantage notre présent que notre passé et que, au-delà de l’heure cérémoniale, elle devait servir de matrice à notre avenir proche.

A l’heure où nos réseaux sociaux s’émeuvent devant les massacres d’Alep, le souvenir des génocides et de la part que nous y avons pris depuis la nuit des temps est plus essentiel que des Tour Eiffel illuminées et des tweets par milliers. Peut-être mêlée au siècle de l’égocentrisme et de l’éphémère, l’indifférence devant la barbarie n’a finalement jamais été aussi forte. Or, il me semble que cette indifférence a une racine solide : elle s’appelle Education.

Celle-ci pourtant avait commencé à s’en mêler un peu. Dans un effort de bonne volonté, le ministère de l’Education Nationale écrivait ainsi dans le Bulletin Officiel du 11 décembre 2003 un texte fascinant de bon sens et enivré d’humanité :

« Cette journée de la mémoire devra faire prendre conscience que le mal absolu existe et que le relativisme n’est pas compatible avec les valeurs de la République. En même temps, il faut montrer que l’horreur s’inscrit dans une histoire qu’il convient d’approcher avec méthode, sans dérive ni erreur. Ainsi appartient-il à notre institution de faire réfléchir les élèves à l’Europe du XXème siècle, avec ses guerres et ses tragédies, mais aussi à ses tentatives de synthèse autour des valeurs des droits de l’homme et à sa marche vers l’unité. Il est nécessaire de montrer aux jeunes que ces valeurs ne sont pas de simples mots. Leur respect dans tous les pays du monde est fondamental et nécessite de la part de chacun d’être attentif à ce qui menace ces valeurs et actif pour les défendre. »

Justice. Vérité. Mémoire. L’objectif était honorable ; il constituait en réalité la représentation idéale du devoir de mémoire effectué par les historiens. Que de mots pourtant, pour si peu de réalisation. De notre plus jeune âge au passage du baccalauréat, la réalité des génocides, y compris ceux de la Seconde Guerre Mondiale, sont loins de répondre à cette exigence de sincérité. Coincés au cœur de programmes d’Histoire trop épais pour être réalisables, ils n’ont droit qu’à quelques heures d’attention où l’on apprend par cœur le nombre des morts comme l’on réciterait une dictée sans intérêt et où les mots de Pétain et du général de Gaulle sont bien plus valorisés que ceux de Primo Lévi. Longtemps considérée comme un symbole fort de cette époque terne, Anne Franck à son tour se sent devenir trouble. Certains lycéens ont vaguement entendu parler d’elle, d’autres restent évasifs devant ce nom en apparence banal. La lecture de son journal pourtant vaut bien celle de Rabelais ; aujourd’hui lecture de quelques passionnés et d’historiens nostalgiques, il aurait toute sa place dans les programmes scolaires.

Il y a quelques années déjà, lorsque ma place était encore sur les bancs du lycée, mon professeur d’Histoire avait fini par diffuser sous nos yeux ingénus, après de longues hésitations, les images de guerre filmant directement le génocide. Dans cette classe de jeunes adolescents qu’un rien poussait à la turbulence, il n’avait plus résonné qu’un silence glacial, longue révélation s’immisçant en chacun d’entre nous et faisant taire nos esprits agités. L’image était muette, de mauvaise qualité, et nous voyions défiler sans mot dire les cortèges des morts glisser le long des routes. Privés de vie, les enfants étaient nus, entassés les uns sur les autres, mais le cœur de l’homme était plus à découvert que leurs membres gelés. Aujourd’hui encore, je remercie en pensée notre professeur d’avoir usé de son titre d’historien pour faire du devoir de mémoire une réalité transcendante à toute volonté de revalorisation nationale.

Depuis plus de deux millénaires que les combats fratricides déchirent nos terres, la situation actuelle témoigne bien de l’inefficacité de notre éducation de l’Histoire et des règles que nos élèves doivent en tirer.

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« Il n’y a pas de grandes civilisations sans affrontements fratricides » écrit Elie Barnavi, et il est vrai que le meurtre ne manque pas d’être magnifié : d’Abel et Caïn à Remus et Romulus, l’assassinat du frère par le frère fascine plutôt qu’il ne dérange. C’est sur les cendres de l’autre que se forge ma gloire, et sur ces cendres j’élèverai mon empire, telle est la matrice qui revient au cours de ces mythes désenchantés. La religion et la nation ont cela de commun qu’elles naissent ensemble dans le sang, s’en abreuvent jusqu’à n’en plus pouvoir et ne se perpétuent que grâce à lui. Dans l’histoire de l’humanité, le goupillon frappe aussi fort que le glaive, et le sixième commandement a depuis longtemps été étouffé sous l’autel temporel. Après l’amour de l’autre prôné par les peuples aveugles, nos frères, ces ennemis, deviennent des éléments impurs à combattre absolument. Depuis le Combat des Chefs, la barbarie est un mythe bien plus qu’un souvenir. Parce que les conventions nationales paraissent plus essentielles que le devoir de mémoire, il s’agit de coudre une Histoire « où chacun se retrouve » et surtout où le pays est exalté au tribunal des siècles passés. Feuilletez les manuels de lycée où la Révolution Française, haranguée comme la victoire du peuple, cache derrière les discours de Desmoulins les gravures des boulevards où le sang monte jusqu’aux mollets et les guerres de Vendée où l’on cloue des nourrissons sur les portes comme tout moyen d’expression.

Ces mêmes livres préfèrent les amours d’Anne d’Autriche et de son cardinal que les faits essentiels, et peu de lycéens sauront seulement situer la date de la Commune ; encore moins sa symbolique. Cette minorité vous parlera de frustrations politiques, de révolutions populaires et de lutte des classes ; elle n’évoquera ni la violence des fusillades, ni la haine d’un voisin à un autre. Quand fera-t-on lire à nos adolescents les Convulsions de Paris où Maxime du Camp, auteur oublié de notre époque, retrace le massacre des dominicains d’Arcueil à nous en retourner l’estomac, évoquant ces cadavres à qui l’on envoie encore 31 coups de fusils. « Ce ne fut pas une boucherie : ce fut une chasse. » : à travers ses mots, l’homme s’efface derrière la barbarie.

Quant à la seconde guerre mondiale, les morts disparaissent derrière la valorisation de notre fabuleuse résistance, oubliant que l’épuration la plus violente ne suffit pas à éteindre les instants d’usurpation.

Il est temps de nous souvenir qu’une guerre n’est pas qu’un mot, ni une date et que les disparus vont au-delà de chiffres sagement récités : elle supporte tout le poids d’une réalité, la souffrance des morts tombés pour elle et les secrets enfouis. Cette guerre à retenir est celle décrite par Michel Del Castillo lors de la guerre d’Espagne, cette cicatrice encore à vif mais que l’on s’obstine à ne pas panser en la réduisant encore trop souvent à un simple affrontement entre fascisme et antifascisme :

 « C’est cela la vraie guerre, dès qu’on oublie les récits de la mémoire utile et de l’Histoire rangée : les assassinats sordides, les enlèvements, les cachots secrets, les sinistres « paseos », les cadavres abanonnés dns la Casa del Campo, les parloirs des prisons bondées, avec ces foules hurlantes, et moi, accroché aux barreaux, criant « Mama ! Mamita ! » me débattant entre deux miliciennes. » Michel del Castillo

La vraie Histoire encore, c’est celle décrite par Marco Magini au fil des pages de Comme si j’étais seul. Traitant de la guerre de Yougoslavie, son livre remarquable paru l’an dernier retranscrit à nu le massacre de 1995 où 80 000 musulmans sont abattus en une journée à Srebrenica. Mais qui parmi nos lycéens français peut parler de la guerre de Yougoslavie ?

C’est que non content de nuancer son Histoire, notre idéal national souffre d’amnésie : quelques génocides d’oubliés et voilà notre culpabilité éloignée peu à peu des livres d’Histoire. Niger, Kenya, Tanzanie, Bénin, l’on oublie que les frontières ne sont que des lubies géographiques et que l’humain ne connait pas ces murs hérissés entre lui et ses frères. L’exemple le plus concret, et peut être le plus grave, n’est autre que le massacre du Rwanda dans lequel la France refuse encore d’admettre sa part de culpabilité. Le feu y est encore récent pourtant et l’on pleure encore les 800 000 morts en partie causés par notre pays en 1994. Mais plus que le Rwanda, il s’agit de toutes ces guerres dont on ne parle pas comme si les conflits n’étaient qu’une anecdote du passé destinée à inspirer tous nos romans actuels. Derrière les romans, la réalité étouffe. Liban, Colombie, Irak, Soudan, Congo, tous les conflits qui ravagent encore le globe auraient leur place dès le collège dans nos manuels et sur le tableau noir ; réels, actuels, vivaces. La paix n’a pas d’âge pour être construite, et il est aberrant que seuls ceux accédant à certaines études supérieures puissant avoir accès à la vérité historique. Albert Camus l’écrivait déjà : « la vérité, c’est comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur. »

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En signant l’Edit de Nantes, Henri IV acceptait les mots suivants : « La mémoire demeurera éteinte et assoupie comme des choses non advenues. » Et aujourd’hui encore, des siècles plus tard, notre mémoire néglige bien plus qu’elle ne se souvient. Le devoir de l’Historien aujourd’hui, face à une classe comme au reste des populations, est de sortir de l’amnésie historique. Qu’il nuance si cela peut l’apaiser, mais qu’il cesse d’occulter. A l’heure où le programme éducatif du Front National prône l’apprentissage de l’histoire la plus valorisante possible, notre actualité nous défend de tenir compte de projets impossibles.

« Une vérité à laquelle on n’adhère pas est vaine, devenue une conviction, individualiste ou collective, elle est, comme toute réalité humaine, une force historique. » Raymond Aron

Histoire mensongère, falsifiée, arrangée, illustrée, détournée. A quand l’Histoire réelle ? A quand une Histoire qui avance ? Quand nous apercevrons-nous que lutter contre nos guerres actuelles est vain tant que nous ne serons pas éduqués, nous et nos propres enfants, à ce que nous avons pu faire par le passé ? Comment avancer vers un monde en paix si nous n’essayons pas même d’apprendre les limites de l’homme et le contrôle de la barbarie ? Il ne s’agit pas d’amnistie, notion vide de sens et sans lendemain, mais de reconnaissance. Qui osera dire un jour :« oui je suis ton frère, mon père a tué le tien, et je le raconterai à mes enfants pour que les tiens puissent vivre en paix »

Notre ministère de l’Education, je l’ai déjà dit, ne fait aujourd’hui plus que s’empêtrer dans des réformes inutiles. Plutôt que de fabriquer des ignorants et de hiérarchiser des élites, développons des pacificateurs, une génération prête à accepter et à nous reformer. Dans nos nouveaux livres d’Histoire, il est temps de créer la lucidité derrière la légende. Il faut à présent sortir de la mémoire utile, remaniée, métamorphosée, pour rendre la mémoire réelle, la mémoire des corps et des esprits où le chaos, les bombes, la faim et les cicatrices d’enfant n’existent pas que dans les souvenirs des morts. Montrons leur des images qui laissent à penser ; montrons leur l’histoire de ces deux femmes, illustrée par Tone Brinje dans son film We are all neighbours , qui se promettent une amitié éternelle avant de sombrer dans la violence où la personnalité de l’autre est écrasée sous le critère identitaire. Etudier la rationalité des massacres pour lutter contre leur reproduction, voilà le devoir de l’Historien de demain.

 Il y a quelques années, Michel Winock écrivait pour l’Histoire un article intitulé « la guerre est finie ». Avec toute l’admiration que je voue à cet auteur, je lui réponds pourtant « la guerre n’est pas encore finie mais la paix est déjà à commencer. »

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