2017 : quelles perspectives pour la gauche ?

Alors voilà, les trois grands pôles de la gauche contemporaine française ont désigné leur poulain. Trois pôles, trois candidats. Le premier n’a pas eu à passer par la case des primaires, étape d’ailleurs souvent décriée parmi ses partisanes et partisans qui la jugent trop excluante des classes populaires, ce que les études déjà produites sur la primaire du PS et de ses satellites semblent confirmer. Les deux autres ont remporté la primaire organisée par leur parti, respectivement en novembre 2016 et en janvier dernier.

Jean-Luc Mélenchon, candidat de « la France insoumise », élégamment représentée sur ses affiches par le « phi » grec, a 65 ans, mais n’est toujours pas à la retraite, qu’il défend pourtant à 60 pour les autres. Si, depuis 2008, il tire à boulets rouges sur le Parti Socialiste, il n’en a pas toujours été ainsi. En effet, Jean-Luc Mélenchon a été élu sous cette étiquette – sur laquelle il vomit désormais – de 1983 à 2008, soit 25 ans, tout de même. Bien sûr, on nous expliquera que le PS était encore, à cette époque, un parti « vraiment de gauche », mais cela ne convaincra personne, puisque le tournant social-démocrate du Parti dit socialiste, date justement…de 1983. Conseiller municipal de 1983 à 2001, conseiller général entre 1985 et 1992 puis entre 1998 et 2004, Sénateur de l’Essonne de 1986 à 2010 avec un passage au gouvernement de Lionel Jospin de 2000 à 2002 suivi d’un intermède de deux ans jusqu’à l’élection sénatoriale de 2004, l’ancien du PS est pourtant « personnellement pour l’interdiction stricte du cumul des mandats », comme il le confiait au journal « La Croix » lors d’un entretien paru le 25 mars 2012.

Yannick Jadot, candidat d’Europe Écologie – Les Verts n’a pas encore passé le cap de la cinquantaine. Après un passage chez Greenpeace, il est devenu député européen en 2009, tout comme Jean-Luc Mélenchon, le premier dans la circonscription Ouest, le second dans celle du Sud-Ouest. En novembre 2016, il a remporté la primaire écologiste, en battant sa collègue du Parlement européen, Michèle Rivasi, avec 13,5 points d’avance. Longtemps proche de Daniel Cohn-Bendit, il n’a pas suivi la route de « Danny le rouge », qui, en 50 ans, a dérivé de Mai 68 à… Emmanuel Macron. Certains ont coulé pour moins que ça. Il n’écoutera pas non plus – pour l’instant en tout cas – son ancienne rivale, qui dans une tribune cosignée aujourd’hui dans le Monde, avec Noël Mamère, meilleur candidat écologiste à une élection présidentielle, invite à présenter « une candidature unique de la gauche progressiste et écologique ». Et il a une bonne excuse, il a « déjà imprimé ses affiches ». L’avenir de la gauche française dépend de bien peu de choses.

Et enfin, le dernier arrivé sur cette scène déjà bien remplie, Benoît Hamon. Il a le même âge que Yannick Jadot, même si on lui en donne beaucoup moins. Il a remporté la primaire du PS et de ses satellites, que les deux précédents avaient refusé de rejoindre, l’un par refus de devoir soutenir un éventuel vainqueur qui ne lui convenait pas, l’autre pour faire vivre les idées écologistes lors de la campagne présidentielle. Les médias présentent sa victoire comme « une surprise », mais elle n’en a pourtant pas constitué une, pour bon nombre de militantes et militants de gauche, tant la ligne Valls-Hollande a été désavouée lors de tous les scrutins locaux organisés depuis 2014. De gauche mais pas du PS, car, paraît-il, selon une enquête Harris interactive pour Public Sénat, publiée le 22 janvier dernier et portant sur les électrices et électeurs du 1er tour, 37% seulement de l’électorat de Hamon était sympathisant du PS, contre 56% de l’électorat de Manuel Valls et 34% de celui d’Arnaud Montebourg. Mais la hausse de la participation ainsi que l’ampleur de la victoire de Benoît Hamon auront sans doute une incidence sur cette répartition.

Deux jours après sa victoire, Hamon, qui parle de rassemblement de la gauche pour faire face à la menace Fillon – Le Pen, a rencontré Yannick Jadot, avec, en toile de fond, le premier sondage publié avec Hamon en candidat socialiste. Ce sondage Kantar Sofres – One Point départage les trois candidats de gauche ainsi : 13 à 15% pour Benoît Hamon, 10% pour Jean-Luc Mélenchon, et 2% pour Yannick Jadot. Soit un total du bloc de gauche situé entre 25 et 27%, soit plus que les 20 à 21% d’Emmanuel Macron, des 21 à 22% de l’encore candidat Les Républicains, François Fillon, et égalant voire dépassant les 25% promis à Marine Le Pen.

Alors, pour les mois à venir et pour le 23 avril prochain, quelles possibilités pour la gauche?

Première hypothèse : les trois candidats se maintiennent

Dans ce cas de figure, il semble peu probable que la candidature de Yannick Jadot survive à la tentation du vote utile. Déjà promis à un score très anecdotique, comment envisager les électrices et les électeurs rallier sa candidature, plutôt que celles de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon, qui semblent (légèrement) plus proches d’une qualification au 2nd tour ? D’autant plus que les deux candidats ont d’ores et déjà beaucoup parlé d’écologie, et semblent vouloir faire des thématiques écologiques des sujets importants de leur campagne.

Resteront donc deux blocs pesant entre 10 et 15%, et aux nombreux points en commun, mais dont les supporteurs et supportrices ont l’air fermes dans leur choix. Toutefois, face à une élimination certaine – car oui, même si Jean-Marie Le Pen ne s’est qualifié au second tour de la présidentielle de 2002 qu’avec 16,86%, avec trois candidats et candidate qui semblent pouvoir espérer un score supérieur à 20%, cet exploit n’est pas ré éditable cette année – on peut imaginer un transfert de l’un vers l’autre, idéalement celui semblant le mieux placé pour arracher une deuxième place le 23 avril prochain. Mais quand on observe les fans de la France « insoumise » sur les réseaux sociaux et sur Internet, on doute fortement qu’ils et elles lâchent leur poulain adoré pour un autre candidat. L’électorat potentiel de Benoît Hamon semble plus susceptible de changer d’écurie pendant la course, mais cela reste tout de même très hypothétique.

Donc pas de candidat de gauche au 2nd tour de la principale élection française, et une débâcle assurée aux législatives. Tout en pesant plus qu’elle, la gauche française réussira-t-elle à faire comme la gauche polonaise, qui a disparu des radars électoraux ?

Deuxième hypothèse : la construction d’une plate-forme commune de la gauche

C’est l’hypothèse la plus responsable pour donner une chance à la gauche de se qualifier au second tour de la prochaine présidentielle et de le remporter. Elle implique la construction d’un programme commun, ce qui semble finalement assez peu difficile, les divergences entre les candidats étant facilement surmontables. Mais elle implique deux sacrifices qui eux, semblent insurmontables : celui des partis politiques traditionnels et celui de deux des trois candidats au profit d’un seul.

Oui, pour bâtir cette plate-forme de gauche, il faut accepter de « tuer » le PS, de le laisser se scinder entre son aile gauche et son aile social-démocrate. Car tant que le candidat Hamon fera des concessions à son aile droite, il sera incapable de se rapprocher de Jadot, et encore moins de Mélenchon. Alors oui, il faut laisser partir l’aile droite du PS, soit chez Macron, soit là où elle aura envie d’aller. Que celles et ceux qui, au PS, ne se reconnaissent pas dans le programme de gauche défendu par Hamon, et dont les grandes orientations se rapprochent de ceux de Mélenchon et de Jadot, assument ces divergences, et en tirent les conséquences. Car il n’est pas possible – comme le PS a voulu le faire depuis des décennies – de continuer à faire tenir dans la même maison des socialistes et des sociaux-libéraux. Il y a également deux ailes à EE-LV, mais la séparation a déjà eu lieu, elle a d’ailleurs causé la mort du groupe écologiste à l’Assemblée Nationale.

La candidature de Mélenchon a un avantage, dans cette hypothèse : la structure hors-parti politique nécessaire à ce rassemblement trans partisan existe déjà, c’est La France insoumise. Mais ses membres ne jurent que par Mélenchon, dont les fans sont du même acabit que celles et ceux de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen, qui ont pour point commun de ne pas réussir à voir au-delà de leur favori ou favorite. Difficile de construire quelque chose avec des gens qui sont convaincus de détenir la vérité, et que toutes celles et tous ceux qui ne sont pas d’accord avec leur conviction ont forcément tort.

Il semble d’ailleurs que le seul rassemblement envisageable aux yeux des mélenchonistes ne puisse s’organiser qu’autour de leur champion. Et quand on se met autour d’une table de négociation, avoir des conditions sine qua non n’est pas de très bonne augure.

Troisième hypothèse : Macron se qualifie au 2nd tour de l’élection présidentielle

Emmanuel Macron n’est « ni de gauche, ni de droite », donc il n’est pas de gauche. Libéral, il l’est, que ce soit sur le plan économique comme sur le plan sociétal. Il est donc bien loin de cette refondation de la gauche que défendent les trois candidats précédemment évoqués. Mais face à François Fillon – même si cette hypothèse s’éloigne et continuera de s’éloigner tant que le « PenelopeGate » fera la une des journaux et que cette affaire ne sera pas éclaircie – ou Marine Le Pen, que préférera le « peuple de gauche » ?

Si cette hypothèse se vérifie, elle signera la mort de la gauche française, au profit de la social-démocratie. La France suivra, avec plusieurs décennies de retard, les exemples allemands, italiens, espagnols, et anglais, où les partis de gauche ont été ou sont toujours marginaux, face à de puissants parti sociaux-démocrates : SPD, PD, PSOE, Labour. Ironie du sort alors que, dans ces mêmes pays, la gauche revient en force face à une social-démocratie qui s’épuise. Ainsi, Die Linke commence à dépasser les limites de l’ancienne RDA, et gère même un Land depuis 2014. En Espagne, le PSOE est largement concurrencé par la gauche alternative de Podemos. Au Royaume-Uni, après deux défaites consécutives en 2010 et 2015, les travaillistes ont porté à leur tête Jeremy Corbyn, opposant de longue date au « New Labour » de Tony Blair.

Peut-être faudra-t-il en passer par là, pour que la gauche se reconstruise. Une parenthèse social-libérale, en la personnalité d’Emmanuel Macron, qui réunit du PS à l’UDI, avant une réelle refondation de la gauche, ressuscitant des cendres de partis appelés à disparaître.

Qui sait à quoi ressemblera la scène politique française dans dix ans ? Un grand parti de gauche, un grand parti du centre, un grand parti de droite et un grand parti de droite nationale, au lieu de FdG, PS, EELV, UDI, LR, FN, souvent en grand écart idéologique, et qui ne cessent de s’entre-déchirer en courants et en querelles d’ego.

Voilà peut-être une recomposition préalable à un regain d’intérêt des Françaises et des Français pour la vie politique de notre pays ?

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