Edito février 2017 :le sacre de la dépolitisation

« L’appétit de l’argent et l’indifférence aux chose de la grandeur avaient opéré en même temps pour donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avait d’autres buts que de grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. » – Albert Camus

C’était en 1944, année trouble pour la presse française, que l’auteur exprimait l’amertume face à un monde médiatique prenant part à l’avilissement du pouvoir.  Sept décennies plus tard, les médias creusent encore le tombeau de la légitimité publique : la désacralisation de la personnalité politique atteint son comble.

Le Politique, cet homme à part, parfois auréolé, craint ou méprisé, s’est progressivement laissé glisser hors de sa protection de glace pour devenir l’adulé de l’animation publique. Acceptant avec excitation le jeu de la personnalisation offerte par la médiatisation des masses, il oublie les questions de prestance, de bienséance et de retenue qui faisait du personnage quelqu’un d’à part dans le paysage sociétal. Pire encore, ils en redemandent ; et les caméras comme les plumes se grisent à la coupe du voyeurisme que l’exaltation de nos politiciens rend pareille à la corne d’abondance. Foudroyés par cette mutation de l’image et de l’opinion publique, objectifs et politiques se cherchent dans une ivresse incessante– et l’on croirait parfois voir des créatures d’Aristophane s’étreindre dans des élans passionnels comme si l’un ne pouvait exister sans l’autre.

Profitant sans doute de la dépolitisation de notre société qui rejette les cérémonies officielles au même titre que les discours institutionnels, le journaliste sombre tout entier dans un rôle d’animateur ludique permanent qui ôte toute légitimité à notre sphère politique. Elargissant chaque jour davantage la déchirure de son costume démocratique, il enraye du même coup son métier dans celui de vulgaire voyeur contribuant à la curiosité malsaine d’une époque impudique. Qu’importe le discours de François Fillon, son programme rétrograde à en faire pâlir les plus conservateurs d’entre nous ; Paris-Match préférera gratifier cette famille unie et catholique, posant aristocratiquement dans le jardin de leur propriété immense, en chemise comme un homme de toujours et les diamants frissonnants aux oreilles de ces dames. Qu’importe la politique flageolante menée par le gouvernement Hollande, ses discours quotidiens et ses décisions lointaines ; les foyers s’intéresseront davantage à l’idylle inattendue de leur président filant à scooter avec une petite actrice jouant à la maîtresse officielle. Qu’importe encore le discours résonnant de vacuité du candidat Macron, son programme inachevé puisqu’inexistant, ses meetings insignifiants ; l’on ne veut de sa personne que sa tête d’ange destinée à attendrir les plus jeunes électrices et surtout son histoire d’amour romantique qui déjoue les normes de notre société. De Nicolas Sarkozy, l’on ne retiendra de sa vie politique que ses matinées de joggings, les histoires d’amour de son fils à pré pubère et les photos de Giulia diffusées par la femme de sa vie. Derrière le charisme et l’intimité de nos gouvernants, la politique s’effondre dans une plainte muette.

Le journaliste n’étant pas seul responsable de cette désacralisation malheureuse, le politique lui court après lorsqu’il disparaît, et il s’avère qu’ils s’amusent bien plus au cœur de l’hémisphère médiatique lorsque l’hémicycle voit ses sièges se vider de manière dérisoire. Il faut chercher à être vus bien plus qu’à faire, et à plaire plutôt qu’à convaincre.

Il faut reconnaître que cette idée est loin d’être neuve et que l’image de François Mitterrand vêtu d’un simple pull lors du pèlerinage à Solutré tout comme la maison de vacances de Jacques Chirac reste davantage dans les esprits que les visionnages diplomatiques. L’ère De Gaulle enterrée, il s’agissait de remodeler le rituel de la communication politique pour entrer dans l’art de la singularisation : l’incarnation politique prenait un coup en pleine face.

L’homme au service des Institutions, consacré à l’Etat, fidèle à ses citoyens, a depuis longtemps déserté l’idéal de nos esprits confondus. Plus passionnants sont ces hommes qui existent pour et par eux-mêmes, confiant les recoins les plus personnels de leur vie privée et poussant devant les projecteurs femmes, enfants, maitresses et amants pour le plus grand plaisir de tous. La confrontation des idées et des valeurs n’a plus lieu d’être dans une société voyeuriste : place à la lutte des personnalités et des originalités. Le charisme de cas-par-cas piétine tendrement les siècles de religiosité politique où le représentant était un intouchable, non pas par sa perfection, mais par son rôle qui lui intimait une retenue publique et un semblant de bienséance. Crever l’écran est devenue la matrice d’une génération politique éduquée à séduire plutôt qu’à entreprendre et que nous nous surprenons ensuite à reconnaître aussi incapable qu’inefficace.

Le discours du politique, animé ou non, progressiste ou conservateur, pleutre ou valeureux, n’est plus que synonyme d’une langue de bois dont l’ennui et le déjà-vu exaspèrent les foules. Encouragé par les caméras émoustillées, il s’agit alors de s’écarter de ce rôle trop officiel pour déjouer les verves institutionnelles et se mettre en scène comme le ferait n’importe quel participant à une émission de télé-réalité.  A notre époque, la presse légitime la peoplisation de nos gouvernants. L’exemple le plus probant n’est pas très loin, la victoire de Donald Trump il y a deux mois étant davantage due à sa faculté de repousser les normes par un jeu époustouflant que par ses idées on ne peut plus grotesques. Puis bientôt, cela ne suffit plus : il faut tout connaître de celui ou celle qui pourrait demain prendre les rênes du pays. De la parole indispensable aux révélations contingentes, le challenge de l’homme ou de la femme politique est alors de dire de soi ses failles, ses bonheurs, ses premières amours, ses douleurs, ses quotidiens, et l’ensemble de ces détails superflus qui n’intéressent pas le pouvoir mais passionnent les téléspectateurs. En ce sens, l’émission animée depuis quelques mois par Karine Lemarchand ne fait que rouiller une institution déjà désacralisée. Les rituels n’ont plus rien de politique et, face à elle, on ne demande rien de plus au candidat que d’enfiler un costume d’acteur digne de Secret Story où sa vie privée décide de l’idée de sa campagne bien plus que le programme qui y concourt. En témoigne les jours d’exaltation sur le mystère de la femme de Benoît Hamon ; anecdote superflue qui intéressa certainement davantage les électeurs que l’explication du revenu universel. Mais notre société goûte bien trop à se mêler de ce qui ne la concerne pas pour y voir un quelconque inconvénient.

Même en collectif, les gouvernements font la une de nos médias préférés : les dissonances au sein d’un même gouvernement, comme on a pu le voir avec Manuel Valls, affolent les caméras autant que l’opinion publique et le choix des ministres tient bien plus à leur poids médiatique qu’à leur expérience inébranlable ; à ce jeu-là, Najat Vallaud-Belkacem pesait bien plus lourd que François Peillon.

Etalés dans les librairies, les politiques se vendent sur la photographie de leurs livres sans ambition où le « je » prend toute la place derrière la pose digne de n’importe quel chouchou des médias. Entre émissions de télévision, constitutions de réseaux, blogs par milliers, Kim Kardashian devient le modèle de ces politiciens qui comptent à présent bien plus de followers que d’électeurs réels quand le nombre de leurs tweets dépasse largement celui de leurs interventions officielles.

Puis passé le tapis rouge, il s’agit de discréditer ceux dont la médiatisation ne nous convient plus ; glissant dans la gloire des feuilles de choux, l’Express n’hésite pas à titrer fièrement « L’Emmerdeuse » sous la photographie de Ségolène Royal.  Une dernière preuve que notre presse idéale s’est effondrée depuis quelques années déjà.

Le domaine médiatique se laissera-t-il encore entraîner longtemps le long du gouffre de la médiocrité ? Il est temps que papiers et caméras s’extirpent de cette sacralisation du ridicule et du divertissement où ils creusent le lit de notre société actuelle et que le journaliste rende ce rôle d’animateur qui nuit à sa fonction. Le mois dernier, nous demandions une presse digne des valeurs camuséennes : lucidité, ironie, obstination et refus. Aujourd’hui, nous ne demandons rien de plus qu’un journaliste simplement digne et droit, conscient de l’importance de son rôle et de l’aspect crucial de ses actes. Débarrassez-vous donc du clin d’œil fourbe de la caméra : « en politique, écrivait Albert Camus, on se définit par ce que l’on fait. »

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