L’individualisme est-il naturel ?

« Je ne connais qu’un seul devoir, et c’est celui d’aimer. » – Albert Camus

L’individualisme est défini comme une doctrine faisant de l’individu le fondement de la société et des valeurs morales. L’on pourrait donc le reformuler comme l’élévation d’un certain groupe d’individus par rapport à d’autres. Une signification qui pose quelque peu problème, considérant entre autres le fait qu’une distinction soit faite dans la société. Distinction qui peut aussi bien concerner une classe sociale, qu’une couleur de peau ou encore le sexe. Maintenant, notons que dans l’histoire, une différenciation entre des groupes d’individus, entre deux peuples ou au sein même d’une population n’est jamais parvenue à garantir la paix.

A partir de quel moment l’homme a-t-il fait cette distinction au sein de sa propre espèce ? Si nous prenons l’exemple de l’époque des Grandes Découvertes, à partir du XVe siècle, il est remarquable que, dès leur arrivée sur la terre qu’ils pensaient être l’Inde, les Européens – en l’occurrence, les Portugais – se sont appropriés les territoires nouvellement découverts. La présence de populations natives n’a pas entaché leur plan ; de fait, Christophe Colomb raconte dans son journal, à la date du 16 décembre 1492, que les « Indiens sont propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler ». A la découverte d’une nouvelle culture, d’un nouveau mode de vie, l’homme a ici eu recours à la force pour écraser son prochain. Maintenant, quelle pourrait en être la raison ? Est-ce là un instinct de survie, qui dicte à l’individu de préserver son groupe, et donc de faire soumettre quiconque mettrait potentiellement en danger ses compagnons ? Dans ce cas, l’on parlerait d’un sentiment individualiste primitif, de par la volonté de préserver un groupe, notre groupe. L’autre raison pourrait être un refus catégorique de l’autre, ce que l’on appelle aujourd’hui xénophobie. C’est par le biais de ce genre de comportement que l’on voit se développer, à travers l’histoire, la distinction raciale, qui a pour préambule qu’une race est supérieure à une autre.

L’on peut alors se demander ce qui empêche la coopération entre les hommes dans des situations pareilles ? Une nouvelle civilisation, un tout autre mode de vie sont découverts, alors pourquoi ne pas partager, et surtout accepter, les richesses des deux cultures ? Dans le cas des Grandes Découvertes, cela viendrait-il du fait que les hommes se sont laissés dévorer par des désirs tels que la possession, la richesse, le pouvoir ? Le débat est lancé.

Aujourd’hui, et c’est remarquable, lorsque l’on parle de politique, peu de personnes sont prêtes à faire des sacrifices pour contribuer au bonheur et à l’enrichissement d’un autre groupe, pas si cela signifie bouleverser leur confort, abandonner leur train-train quotidien. Tout comme, si l’on parle d’un événement récent comme la signature du Président des États-Unis Donald Trump pour l’exploitation du gaz de schiste, certes, les bénéfices sont indéniables, mais à court terme seulement. Le contrecoup déplorable de cet accord sera gigantesque, mais ne se manifestera que dans une ou deux générations. Cela en vaut-il la peine ? La majorité des personnes vous diront que, si cela signifie gagner plus d’argent et donc avoir un plus fort pouvoir d’achat, alors oui. Pour autant, ce sont leurs enfants, leurs petits-enfants qui subiront les conséquences de décisions hâtives et peu réfléchies. Quelles limites mettons-nous à notre bonheur, si cela signifie perpétuer le malheur des autres ? Jusqu’où l’individualisme peut-il aller jusqu’à dépasser un point de non-retour ?

L’on ne se cachera pas que l’individualisme semble en conséquence naturel, car en effet, tout groupe humain est fédéré autour d’un sentiment d’appartenance, ce qui rend inévitable – mais pas nécessairement acceptable – la xénophobie et le racisme. Cette tendance à l’individualisme, cependant, est exacerbée par la société. Être individualiste, aujourd’hui, c’est croiser la route d’un Roumain qui fait la manche, et se dire qu’il s’est mis dans cette situation tout seul, et que notre vie à nous est déjà bien assez compliquée ; alors, nous l’ignorons, et nous passons notre chemin. Les plus extrémistes peuvent même se demander ce qu’un étranger fait dans notre pays, et que tout ce qu’il va faire, c’est profiter de nos aides sociales et nous voler du travail. Au-delà de l’ironie de cette dernière remarque, à savoir que si un migrant fait la manche, il est difficile pour lui de nous « voler » un travail, nous interrogeons-nous seulement sur les causes réelles de sa présence ? A-t-il fui la guerre, la misère, rêve-t-il d’une vie meilleure ? Qu’aurions-nous fait, si nous avions été à sa place ?

Joshua Greene, dans Moral Tribes, dit ainsi qu’il est inévitable que nous soyons plus conscients de la douleur dont nous souffrons lorsqu’elle vient des autres plutôt que celle que nous infligeons à d’autres personnes. Ce point résume assez bien la société dans laquelle nous vivons ; une société qui, de par les médias, semble nous pousser au collectivisme mais qui en fait est composée d’infrastructures individualistes.
Nous privilégions notre confort à celui des autres, car nous estimons qu’avoir une vie agréable outrepasse la misère de celle des autres. Nous nous isolons car nous pensons nous protéger des dangers de groupes étrangers, mais en réalité, nous nous enfermons dans une solitude qui mènera à notre perte.

« La société dans laquelle nous sommes nés repose sur l’égoïsme. Les sociologues nomment cela l’individualisme alors qu’il y a un mot plus simple : nous vivons dans la société de la solitude. » – Frédéric Beigbeder

2 réflexions sur “L’individualisme est-il naturel ?

  1. Bon article, il semble que la hiérarchisation sociale et l’instauration d’une domination d’une groupe sur un autre (après différenciation selon des critères variables) soit inhérente à la nature humaine…
    On trouve en effet ce phénomène des les premières civilisations (au sens actuel du terme) en Mésopotamie et plus tard chez les Grecs puis les Romains qui distinguaient les citoyens de esclaves par exemple… ainsi cette tendance à la distinction semble présente dans toute les sociétés établies par l’Homme que ce soit pour des raisons commerciales (le commerce triangulaire qui a enrichi l’Europe) ou des prétextes idéologiques et religieux (ex: «  »les noirs n’ont pas d’âme » »).
    On peut donc se demander si finalment notre société actuelle n’est pas moins individualiste que toutes les sociétés qui l’ont précédée dans lesquelles l’esclave était par exepmle un pilier…

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    1. L’on peut également se demander si, à traiter notre société trop individualiste et à voir les médias la poussant à être collectiviste, ce n’est pas parce que l’on subit le contrecoup d’un individualiste trop marqué au cours des dernières décennies! La culture a inévitablement influencé nos comportements sociaux, et voilà un autre aspect intéressant à analyser.

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