Emmanuel Macron, nouveau coucou de la scène politique

 

« Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel et dit ces mots grandioses : à nous deux maintenant !  »  – Balzac, le Père Goriot

Alors que les médias lui ouvrent la porte de l’Elysée en décryptant maladroitement des envolées dans les sondages, Emmanuel Macron intrigue plutôt qu’il ne plaît. Comme dans un vieux polar dégoulinant où l’arriviste politique séduit les femmes de ses concurrents, le candidat laisse volontairement planer au-dessus de lui quelques ombres palpables destinées à l’héroïser. Jeune ou vieux ? Banquier ou financier ? De droite ou de gauche ? En marche ou à reculons ? Les feuilles de choux comme les médias les plus sérieux s’affolent à démêler le vrai du faux pour tisser un roman bien pompeux.

Il est vrai qu’Emmanuel Macron a un côté romanesque et que ses traits pourraient se confondre sans problème avec ceux de Rastignac, à la différence que l’un d’eux eut le privilège de faire vibrer la plume balzacienne quand l’autre n’excite que les papiers tapageurs. Comme lui, son sourire de goupil suffit pour grimper les échelons et ses clins d’œil séducteurs font bien vite oublier la vacuité de ses discours comme la naïveté de ses propos.

Au jeu du « hors-système » pourtant, Rastignac gagne haut la main. Elevé à la mamelle sciencepiste, nourri à l’ENA, pourvu à la Commission Attali avant de se sustenter dans les couloirs de Rotschild, force est de reconnaître qu’Emmanuel Macron est l’enfant chéri d’un système qu’il feint de poignarder. Lors de ses diatribes envolées contre un système qui l’a nourri à la cuiller en argent, cajolé et renchéri, il croit à présent jouer aux Néron matricide quand il ne fait que se conforter contre le sein espiègle de celle qui le nourrit.

Du haut de la tribune, Emmanuel Macron a l’audace de se définir comme n’étant « ni de droite, ni de gauche » et l’on s’incline alors devant celui qui eut l’audace de tenir un discours en contradiction avec son propre camp. Peut-être le moment est-il venu de sortir de ce discours fallacieux pour reconnaître que, revigoré par l’opportunisme, le candidat n’a jamais appartenu à aucun camp et que son discours se contente de pourfendre plutôt que de proposer. D’ailleurs, lui-même ne semble pas trop savoir. Enivré par les projecteurs, poussés sur le devant de la scène par des caméras avides du feuilleton politique, Emmanuel Macron semble parfois ne pas savoir pourquoi lui, si jeune et si inaccompli, se retrouve soudainement à hurler derrière la tribune quand Bercy pouvait lui apporter un confort plus prospère. De populiste à anti-système, il n’a de cesse de se redéfinir en espérant élargir ainsi la masse de ses électeurs.

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Ambition et arrivisme : une effigie à la Rastignac

« Si parler au peuple ou dire que les corps intermédiaires ne jouent plus leur rôle c’est être populiste, alors je veux bien être populiste ! »

Sorti tout droit de la fabrique étatique destiné à former « l’élite de la nation », il ne connait peuple, populisme, pauvreté qu’à partir des mots des professeurs résonnant dans les amphithéâtre bondés où la majorité des étudiants se figure le peuple comme quelque chose de lointain et de vague que l’on va sans doute gouverner un jour. Emmanuel Macron veut parler au peuple, mais ses discours ne sont empreints que de notions historiques, de louanges du roman national et d’immobilisme social. Lui-même stéréotype de la reproduction bourdieusienne, il dit s’adresser au peuple devant un auditoire en majorité universitaire. Emmanuel Macron est populiste, mais il fréquente le peuple comme un adolescent en colonie de vacances. Emmanuel Macron est populiste, mais ses harangues sur le port du costard font penser à une Marie-Antoinette s’écriant que s’il n’a plus de pain, « le peuple n’a qu’à manger de la brioche. » Emmanuel Macron est populiste, et son financement de campagne est aussi opaque que celui des Républicains. Emmanuel Macron est populiste, et c’est pour cela qu’il a compris qu’être ambitieux « c’est vouloir devenir millionnaire. » Quant à son inexpérience, le candidat s’en défend. Certes, il n’a jamais été élu ; mais il le dit lui-même : « passer par l’élection est un cursus d’un ancien temps ». Il serait alors intéressant de savoir ce qui, pour le candidat, légitimerait un titre. A moins qu’en bon populiste, il ne soit un ardent défenseur du tirage au sort.

Malheureusement pour lui, Emmanuel Macron n’est pas plus populiste qu’hors système, et il suffit pour cela de s’intéresser à ses quelques mois passés au gouvernement. Eloges par milliers de l’entrepreneuriat, diatribes contre les 35 heures, ou encore libéralisation du travail le dimanche, il serait temps de se demander pourquoi le candidat refuse de s’identifier comme un pur libéral. Le terme, il est vrai, a cessé d’être à la mode et les partis mobiles frappant sur la droite et la gauche pour mieux se frayer un passage ont pris l’allure des partis-miracles.

C’est que l’illusion française n’a de cesse d’attendre « l’homme providentiel » et elle aimerait bien qu’il soit celui-ci, avec son air charismatique et son sourie de goupil qui émeut les adolescentes. De tous temps, les populations se sont attichées de ces jeunes loups aux vieilles recettes qui prônent l’innovation en détournant des discours archaïques. Les discours d’ailleurs, Emmanuel Macron les connaît bien, au point que l’on se demanderait si l’action ne viendrait pas entacher de belles paroles. Sa capacité à convaincre, c’est de ses phrases bien tournées qu’il les tient en priorité. « Combattre le fatalisme et la défiance », sur le papier, l’objectif fait rêver. Les programmes ? Que nenni. L’équipe de campagne de Macron part du principe que « plus personne ne lit les programmes » et que, de fait, s’en passer serait un plus. On y préfère alors les « idées », les « phrases choc », les vidéos de campagne. Des vidéos dont on ne comprend pas toujours le sens, comme le Petit Journal a pu le montrer l’an dernier.

« Je réussirai ! – Le mot du jouer, du grand capitaine, mot fataliste qui perd plus d’hommes qu’il n’en sauve. » – Balzac, le Père Goriot

Pourtant, il faut bien l’admettre : le candidat monte. Tel le musicien de Hamelin attirant les foules au son de son pipeau, Emmanuel Macron trace sa route loin des fleuves déchaînés. Celui dont on se moquait il y a encore quelques mois déjoue aujourd’hui les pronostics de popularité comme des élections. Unes, Télévision, médias, le candidat crève l’écran, soutenu par des militants de moins en moins virtuels et de plus en plus fervents. A moins de deux mois des présidentielles, Emmanuel Macron est « le troisième homme », ce Brutus éclatant dont la victoire profite de la fracture des partis. Parce qu’il prône la rupture avec des camps que plus rien n’oppose, il apparaît comme le briseur de codes porteur d’idées neuves, au point que l’on finit par en oublier qu’il n’est rien d’autre que ce que l’on reproduit d’élitiste depuis l’ancien régime. Ces autres qui ne cessent de le vilipender omettent que leurs combats fratricides ne font que profiter à la montée de ce nouveau candidat que l’on avait pas prévu. Sur fond de gribouillis politique, l’oisillon s’échappe de ce nid où personne ne faisait attention à lui et tente de voir comment il peut voler de ses propres ailes. Entre erreurs de débutants et goûts du risques, « sky is the limit » pour prouver qu’il peut devenir un épervier. Déçus de tous les bords, électeurs néophytes ou bien formés, Emmanuel Macron a su tirer sa carte du capharnaüm national.

De tous les candidats en ligne pour l’Elysée, Emmanuel Macron est celui qui craint le moins la peoplisation. Certes, comme il le dit lui-même : « les autres l’ont bien fait avant et ils n’ont pas eu de jugement. » Pour un candidat qui prône la différence, notre politique hors-système semble fortement se soucier de la côte de popularité de ses aînés. Et pour cause, il n’hésite pas à se mettre en scène sur tous les profils, arguant de son casier judiciaire encore vierge et de ses ambitions populaires. Et puisqu’il n’a pas de programme, autant écrire sur sa vie privée : enfance digne d’un sage roman de la comtesse de Ségur, love story avec Brigitte et prétendue homosexualité, Macron pêche davantage ses électeurs dans Paris Match que sur les plateaux politiques. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, les deuxième ont du mal à se différencier du premier et que les bulletins se choisissent davantage à la vie privée du candidat qu’à des programmes et idéaux.

Voir aussi l’édito du mois de février : La désacralisation du politique

Emmanuel Macron, ou l’étourneau qui rassure par son côté innocent et par sa transparence jusque dans ses draps. Sur le site officiel d’En Marche comme ailleurs, c’est tout entier qu’il se propose ; non pas le candidat, mais l’homme, non pas les idées, mais les passions, non pas un objectif, mais un parcours avant tout. Refonder par le bas, mettre fin à « la société des places », démocratiser le système, il offre aux électeurs ce que la majorité d’entre eux attendait avec angoisse : un « ailleurs », une « alternative », la chance de pouvoir dire plus tard que l’on peut voter en dehors des partis traditionnels sans pour autant se tourner vers l’extrême droite. La question à se poser est pourquoi le parti d’Emmanuel Macron, parachuté par hasard et né de cette fracture inévitable, aurait plus de légitimité que les dizaines de partis alternatifs qui éclosent tous les jours et qui n’ont pour exister que leurs ambitions et leurs espoirs. Difficile d’exister quand l’on n’a pas la popularité ou la bourse d’un seul homme…

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« La politique, dit-il, n’est pas une profession réglementée » encore faudrait-il savoir ce qu’Emmanuel Macron appelle « la politique. » Et si la politique doit « cesser d’être une profession réglementée », c’est à nos écoles qu’il faut s’intéresser en premier et non pas à un mouvement qui nous demande de nous mettre en marche sans nous donner de direction. Aller de l’avant est une bonne chose ; mais pour aller où ? Reste à se demander si agiter les bras à l’issue d’un meeting suffit à prouver que l’on bouleverse les lignes de notre système institutionnel.

 « Un coucou ne fait pas plus le printemps qu’une hirondelle » écrivait il y a quelques mois dans le 1 la journaliste Natacha Polony*. Pourtant, à l’instar de Justin Trudeau au Canada, les coucous ont le vent en poupe. La chute vertigineuse de nos partis traditionnels a l’avantage de laisser le champ libre à une jeunesse innovante. Mais quand la jeunesse ne fait que servir des discours rafistolés autour d’ambitions vaines, elle n’est qu’une pommade éphémère sur les plaies de la société. Ouvrez donc la voie à ces partis néophytes et encore inconnus qui ne manquent encore que de visibilité et que les enfants du système étouffent.

Mesdames, passez votre chemin : son mouvement est peut-être En Marche, mais le candidat fait du surplace.

Dessin de Léopold Meyer

Une réflexion sur “Emmanuel Macron, nouveau coucou de la scène politique

  1. Chère Charlotte
    Je prends-enfin- le temps de fréquenter Combat dont je salue la vitalité et les belles productions. Je me suis amusé de lire dans ton profil que tu étais « accessoirement »étudiante à Sc Po… Cet article sur Macron est de haute tenue : tout sonne faux chez cet encore jeune poulet. Il veut grandir très vite et risque de se casser les pattes sous le poids de son ego!

    Aimé par 2 personnes

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