Lettre ouverte

Je m’adresse à vous, en ce jour, non pas pour clamer haut et fort ma haine envers les policiers, ni même pour stigmatiser le corps d’état dans son ensemble, mais pour que chacun puisse comprendre cette jeunesse qui se sent révoltée et stigmatisée par certains actes commis par les forces de l’ordre. Les violences policières constituent un thème clivant, tant au niveau idéologique que politique d’où la difficulté d’en faire une analyse. Mais le clivage entre la population et les policiers s’avère également être générationnel et ethnique. Un rapport du CNRS de juin 2009 dénonce le contrôle au faciès et pointe du doigt le fait qu’un « jeune » ait 11 fois plus de chances d’être contrôlé, une personne identifiée comme étant musulmane 8 fois et un individu noir 6 fois plus de chance de l’être. Il s’agit là d’une violence incessante, qui fait reposer sur des apparences, des soupçons de culpabilité.

« Tout le monde déteste la police » avez-vous déjà très certainement entendu, ces derniers mois, dans des contextes de mobilisations contre la loi Travail. Manifestante, je peux vous affirmer que ce ne sont pas les policiers que nous détestons mais bien leurs usages répété de la violence à nos égards. Ce que nous détestons, c’est l’instrumentalisation étatique de ces policiers afin que l’ État puisse revendiquer son « monopole de la violence physique légitime » (M.Weber). Nous, jeunes manifestants pacifistes, avons parfois été matraqués et étourdis par des gaz-lacrymogènes. Ces violences ont provoqué en nous un profond sentiment d’injustice, et d’atteinte à un droit à la parole que nous considérions comme étant fondamental. Les médias, basés sur des logiques de rentabilité et de spectacularité, stimulaient également des réactions conflictuelles. Bien sûr, nous vous étions décrit comme une jeunesse majoritairement déviante, violente et non-informée. Ils diffusaient ainsi, dans la société, le sentiment que nous n’étions pas légitimes à contester ce projet de loi, du fait de notre inactivité présumée.

Alors que de nombreux pays ont progressivement entamé des reformes allant dans le sens de la pacification des rapports sociaux, pourquoi la France n’a t-elle pas su établir, comme ses voisins, des méthodes de dialogue entre manifestants et policiers ? Ce que je vous évoque ici n’est pas uniquement le ressenti subjectif d’une jeune outrée mais un sentiment de milliers de jeunes manifestants, illustré dans un rapport d’un des comités de l’ONU. En mai 2016, durant les manifestations contre la loi Travail, ce Comité se disait «  préoccupé par les allégations d’usage excessif de la force par les fonctionnaires de police et de gendarmerie ayant, dans certains cas, entraîné des blessures graves ou des décès » faisant allusion au décès de Remi Fraisse, en 2014.

Dans les quartiers plus sensibles, vous ne pouvez nier que le fossé tend à se creuser massivement entre les policiers et les jeunes. Ces derniers se sentent stigmatisés et exclus. Des provocations mutuelles et un bras de fer animent les relations entre ces deux corps. Il y règne un sentiment de méfiance mais surtout de défiance.

Comme le soulignent certains rapports une des formes les plus classiques de répression des mobilisations de populations marginales est de considérer qu’elles ne seraient pas politiques. Elles sont médiatiquement et politiquement décrites comme étant des formes de délinquance ce qui participe à la stigmatisation de ces populations jeunes,  cela ayant été amplement illustré lors  les mobilisations qui ont suivis le viol de Théo. Ainsi, je ne saurais vous livrer mon ressenti sur le sujet sans évoquer cette affaire et les commentaires qui ont fusé de toutes parts à posteriori. Je ne peux qu’évoquer mon dégoût face à la défense du policier concerné qui évoque un acte « accidentel ». Mais également par les propos de Luc Poignant, policier-syndicat, qui considère que « Bamboula » pourrait être une insulte « à peu près convenable » cela participant à la diffusion et à la banalisation d’insultes racistes. 

En m’adressant ainsi à vous je ne voulais que vous mettre en garde. En approuvant la stigmatisation de cette jeunesse, vous creusez avec rapidité le ravin entre les jeunes et la police. Au même titre que les politiques qui ne devraient pas attendre pour développer des dispositifs de communication et de formation spécialisés des policiers, car jusqu’où allons nous accepter cette escalade mutuelle de la violence entre ces deux groupes ?

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