Frondeurs et pourfendeurs du français : le sujet délicat du prédicat

« La colère des imbéciles remplit le monde. » Georges Bernanos

Nouvelle levée d’écus, une fois n’est pas coutume, de la soldatesque conservatrice et pugnace d’un français écru : l’enseignement du prédicat sa grammaire menacerait. Nullement nous envions verser dans la langueur d’une leçon linguistique ; ce que révèlent, quant à notre imaginaire langagier et notre usage du français, toutes ces caracoles tant outragées qu’outrancières – sursauts maternels ! De se défendre ces cuistres faussement lettrés – seul nous intéresse.

Le prédicat est au groupe verbal ce que le sujet est au groupe nominal, c’est-à-dire la fonction syntaxique qui informe sur le sujet. Considérons l’apophtegme suivant : « Les grandes pensées viennent du cœur ». « Les grandes pensées » constitue le sujet, « viennent du cœur » le prédicat. Est-ce bien entendu ?

Depuis la révision des programmes de grammaire, opérée en 2016, l’enseignement du prédicat se substitue, jusqu’à la classe de cinquième, à celui relatif aux compléments du verbe – les insignes COD, COI et COS – et du méconnu attribut du sujet. Conjointement, la notion de complément circonstanciel n’est introduite qu’au collège, à laquelle on préfère l’ersatz « complément de phrase ».

C’en est assez ! Les vénéneuses vitupérations, proférées par les opposants à la refonte de l’apprentissage, n’ont point tardé à molester nos tympans, à marteler nos nerfs, ainsi la bruyance contre l’introduction dans les manuels scolaires des réformes orthographiques de 1990 (que l’accent circonflexe se constituer affaire d’Etat fusse allé, qui se l’aurait imaginé ?!). Notre langue s’avilit, s’étouffe, se meurt… Il n y a pas une de leurs angoisses que nous ne ressentons. Bravaches, de son dépérissement vous participez !! Vous l’éclopez, la jugulez, la surinez !

Permettez-nous de relever parmi vos philippiques et vos harangues très doctes quelques antinomies majeures, les contradictions sont le lot de notre existence, mais elles ne sont qu’avanies quand leurs auteurs s’échinent à les ravir. Vous accusez un jour le prédicat de simplifier la grammaire ; le lendemain vous blâmez sa complexité. Vous regrettez que l’impériale tenure du français s’alanguisse et se relâche, que ses règles perdent de leur arbitraire, au nom de sa romanité, toutefois que le latin se montre pragmatique et fluide dans son orthographe. Vous pleurez à chaudes larmes l’accent circonflexe, lors qu’il n’est question de sa mort : s’évente le prestige de notre langue. Eh bien ! Il est absent de l’Ancien Français ! Vous louez, pitoyables cagots, l’Antiquité. Cependant que de conserve vous fouaillez l’aristotélicien prédicat. Vous le prêchez au contraire, sans que vous ne considériez que ce ne soit une insulte à votre ridicule idéal de Progrès. Vous prétendez faire front à l’extension de l’empire économique ? Vous dévalorisez la grâce des compléments du verbe et de l’attribut du sujet au profit de l’utilité et de la flexibilité du prédicat.

Nous abominons ce « vous », ce parfait coupable, invisible mais toujours présent pour supporter quelque charge supplémentaire et injustifiée. C’est de notre part une attitude condamnable, nous nous en excusons, mais il est de certaines situations que notre tempérance ne puisse supporter.

yoda

Nous aimerions néanmoins de ce gougnafe d’Alexandre Desjardins – pigiste et prédicateur sclérosé – la galéjade complimenter : Grammaire simplifiée à l’absurde « Le prédicat vous dis-je ! Le prédicat ! ». Que d’insanité insignifiante, de pesanteur pachydermique, d’emportement empoté dans les idées ! Un suppôt du Figaro admettra volontiers cette preste réplique d’un Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ». Les flagorneurs sont de la pire engeance !

Mais voici qu’il solutionne le problème, à tout le moins la dévoile aux lecteurs, et notre carmagnole s’accorde parfaitement avec sa prose théâtrale : écrire et parler, voilà ce qui élève le français ! Nous voulons signifier s’escrimer à écrire et parler avec style, à exploiter et dépasser les possibilités esthétiques de notre langue. S’affranchir des conformismes et des médiocrités du français bas de gamme, que les esprits modernes et mercantiles défendent, et ne pas rougir de rédiger avec arrogance, déclamer avec emphase, ainsi tous les génies lettrés que compte notre Histoire. L’écrivain et l’orateur doivent être aristocrates, souffrir de leurs contemporains les condamnations, et refuser de s’abaisser à la vulgarité. « Aucun crime n’est vulgaire, mais la vulgarité est un crime. La vulgarité, c’est ce que font les autres » : rien de supérieur ne peut naître de la norme et de l’ordinaire ; ni l’école, ni le mandarinat académicien, et moins encore les codes grammaticaux ne peuvent se prévaloir de la naissance de grandes œuvres. Explorer les ruelles mal famées, les caveaux, les bas-fonds et les gouffres du français, là est l’entreprise du littérateur.

Le français est une langue qui se révolutionne, se maltraite, non un patrimoine qui se conserve ; l’épuiser le vitalise. Vous tenez au français ? N’ayez pour lui aucune commisération !

Vous nous trouvez beaux parleurs et agitateurs ? Sans cette désinvolture et cette irrévérence mal polies quid des envolées lyriques ? Des effusions poétiques ? Du tout-en-rupture rimbaldien ? Des impertinences d’un Céline ou d’un Queneau ? Des étrangetés surréalistes ? Revenez à la raison et dessillez vos paupières endormies,  vous verrez que le français n’est ni aux ordres des impératifs du sens, ni aux rodomontades bourgeoises : votre grammaire on se la fout au cul, du genre royalement !

©  vitalanonymity.tumblr.com

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