Les catilinaires fillonesques

« La bêtise insiste toujours. » – Albert Camus, la Peste

Jusqu’à quand François Fillon abusera-t-il encore de notre patience ? Tel est le cri du cœur que Cicéron n’aurait hésité à haranguer du haut de notre scène politique, scène où se joue depuis des semaines la farce désarmante et internationalement navrante des affaires du candidat républicain.

L’affaire aurait pu avoir des allures comiques si elle n’avait pas été aussi porteuse de risques et si l’allure de feuilleton mélodramatique n’était devenue le paysage habituel de notre vie politique. Il est vrai que le coup de théâtre aurait davantage eu sa place sur des planches à la Beaumarchais, face à un public hilare en redemandant encore.

 « Qui imagine le Général de Gaulle mis en examen ? » Il y a quelques mois encore, François Fillon apparaissait comme l’immaculé candidat de sa famille politique. Déjouant tous les sondages, il était parvenu à se hisser devant cette meute assoiffée que le poids des affaires judiciaires avaient fini par ralentir dans leur course au pouvoir. Malgré un programme peu démocratique frôlant le conservatisme pur, son profil particulièrement serein et irréprochable apparaissait comme une alternative face à un Front National grimpant et une gauche dénigrée par les déçus de 2012. Le retournement de situation, qui se résume au doux nom de Pénélope, a fait s’effondrer à tout jamais cette image de candidat invincible. Après être apparu comme la personne la plus droite et digne de confiance de son camps, François Fillon ne donne à présent plus que l’image d’un rapace aigri s’accrochant à sa branche en refusant de lâcher prise. Celui qui reprochait à son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, de se porter candidat à des élections malgré son casier judiciaire s’enfonce à présent dans un bourbier sans précédent qui fait la joie de son homologue extrémiste. Entre promesses non tenues, excuses dignes d’un mélodrame, mépris envers les journalistes, le candidat se dépêtre dans le ridicule en justifiant son acharnement comme sa lutte contre une « tentative d’assassinat politique » dressée contre lui. A le voir s’échauffer sur son piédestal, assurant que « la France est plus grande que [ses] erreurs » et qu’il représente « la seule solution pour redresser le pays », l’on se demande si François Fillon a pleinement pris conscience de la situation de non retour dans laquelle il se déchaîne depuis des semaines.

« Peut-être la France est-elle le seul pays où le ridicule ait joué un rôle historique » écrivait Paul Valéry, et il est certain que les unes des journaux internationaux s’ébahissent autant qu’ils s’amusent de cette absurdité à la française. De l’Italie comparant cette « obstination à vouloir demeurer le candidat de la droite française » à la persévérance thatchérienne, en passant par l’Espagne évoquant « l’explosion de la droite en pleine campagne », l’Allemagne utilise la figure fillonesque pour définir le népotisme politique et les Etats-Unis, qui vivent pourtant eux-mêmes les premiers mois de chaos d’un Président fraîchement élu, se moquent de cet acharnement digne des plus grandes comédies. Ce voyeurisme international montre bien une chose ; c’est qu’il n’y a qu’en France que des scandales tels que celui-ci surgissent comme une évidence et ne viennent pas empêcher la course à la présidentielle. Dans une interview récente pour Courrier International, Bjørn Willum, le correspondant à Paris de la Radio-télévision danoise, n’hésitait pas à affirmer que, n’importe où en Scandinavie, « le candidat serait cuit depuis longtemps » et que leurs citoyens danois avaient d’ailleurs encore du mal à comprendre l’enchainement de cette affaire. Le mépris de la justice par les politiques, voilà ce qui fait aujourd’hui de la France la cible des moqueries internationales.

Aux yeux du monde, l’hexagone n’a pas bougé d’un cil depuis l’Ancien Régime ; preuve en est la marque des privilèges élitistes des politiciens qui emploient impunément femmes et enfants. Alors que les britanniques viennent de mettre en place une nouvelle loi selon laquelle les membres de la famille embauchés par les députés devront désormais prouver qu’ils sont « les meilleurs candidats pour ce poste », la France continue de fermer les yeux devant la corruption de ses élites qui passerait aujourd’hui pour une marque de fabrique. Force est de le reconnaître : le tableau de notre politique nationale a des allures de toile borgiesque où les branches des arbres généalogiques se mêlent et s’entremêlent pour assurer la succession de leurs progénitures. Comme le disait François Fillon lui-même, l’on aurait beaucoup de mal à imaginer le Général de Gaulle s’exprimant depuis l’Elysée en baignant dans le marais judiciaire. Mais les successions d’erreurs de la Vème République nous montrent bien à quel point nos politiciens jouissent d’une immunité alarmante. Des diamants de Bokassa en passant par l’affaire Thévenoud et le mirobolant Sarkozy, les scandales de nos gouvernants nous ridiculisent tout autour du globe.

Plus improbable encore pour les regards étrangers apparaît l’inévitable succession de François Fillon. Le candidat ayant battu aux primaires deux anciens dirigeants corrompus du parti, lui-même mouillé dans des affaires jusqu’au cou, se verra certainement remplacé par un nouvel homme providentiel condamné par la justice il y a une dizaine d’années. Justice et Politique ne font décidément pas bon ménage dans notre histoire politique. François Copé, Nicolas Sarkozy, Alain Jupé, tous ceux qui devraient actuellement assurer leur défense face au Tribunal ne font que lutter encore pour leur place politique, à la grande approbation de tous.

« Panem et Circensem » certes, mais les foules ne s’amusent qu’à demi depuis que les rideaux se sont ouverts sur le néant politique. Entre les militants républicains rasant les murs et les soutiens de la droite quittant progressivement le bateau devant l’imminence du naufrage, les voix se tournent de plus en plus vers le radeau extrémiste. Il serait temps pour François Fillon de reconnaître qu’il n’est plus l’alternative possible face au Front National et que l’avenir de notre démocratie est de plus en plus rongé par la guerre des égos.

2017 n’aura pas de vainqueurs et accumulera ses perdants sur les rives de nos traditions politiques. Quel que soit le candidat élu, celui-ci l’aura été par défaut ; Front National, Républicains, Macronistes, tous ont en commun la volonté de se revendiquer comme une alternative pour « empêcher » le désastre et non pas pour assurer des lendemains meilleurs. La question à se poser est à quoi ressemblera la France après avoir choisi pour une durée de cinq ans la solution « la moins catastrophique ». Puis ce laps de temps passé, 2022 ne verra-t-il à nouveau se confronter que des partis entachés qui se déchaîneront pour prouver qui a le moins de casseroles que les autres ? Peut-être faut-il saisir les élections de cette année comme le glas de notre tradition politique. Candidats corrompus, politique de déjà-vu, partis en perte de légitimité, 2017 restera l’année qui aura remis en cause l’efficacité de nos pratiques archaïques.

A ma génération qui, pour la première fois, devra se rendre aux urnes cette année et qui se retrouvera à trier ses bulletins en songeant que son choix sera de toute manière vain, l’heure est venue de trouver une réelle alternative à nos déceptions précoces. A quand la légitimité politique ? A quand la dignité parlementaire ? A l’heure où notre système s’écroule pour dévoiler toute sa fumisterie, il est temps de le recréer de toutes pièces et, en premier lieu, de solidifier ses fondations.

« O tempora ! O mores ! » Comme Cicéron s’indignait du haut de son tribunal, la démocratie se révulse devant cette fumée qu’on voudrait lui faire avaler. Et quand elle aura fini de s’irriter, il ne lui restera plus qu’à trouver les moyens de chasser Catilina avant qu’il ne soit trop tard.

Relisez les catilinaires ; nul autre texte aujourd’hui n’est autant d’actualité : http://remacle.org/bloodwolf/orateurs/catilinaire1.htm

 

 

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