Février, trésor perdu

Il est des évènements que l’Histoire jette aux oubliettes.

Il est de grandes causes qui finissent broyées sous le poids du temps. Il est de grands mouvements populaires dont le peuple se lasse et qu’il cesse de commémorer.

En France, en Europe, on n’a assisté à aucune véritable commémoration du centenaire de la révolution russe de février 1917. Pourtant, février, en Russie, ce fut bien la vraie révolution spontanée, populaire, qui fit s’effondrer un Empire en place depuis plus de 300 ans. Depuis plus de 300 ans, régnait la dynastie des Romanov sur la plus grande patrie du Monde, avant que son peuple ne la renverse.

Certes, février a souffert par contraste de la place qu’a pris octobre 1917 dans les mémoires collectives et dans l’Histoire, signant la naissance de l’URSS avec la prise de pouvoir des bolcheviks. Mais cette révolution d’octobre relève en réalité d’une réécriture de l’Histoire. Le mythe a été construit a posteriori, en grande partie à l’aide du célèbre film « Octobre » d’Eisenstein, montrant des images de foules enthousiastes et déterminées, se lançant à l’assaut du palais d’hiver. Dans les faits, Octobre fut un coup d’Etat plutôt facile, peu sanglant, réalisé par une avant-garde révolutionnaire préparée et surentrainée. Il n’y eu en réalité aucune mobilisation populaire. Le peuple russe n’a jamais demandé Octobre. Mais il a provoqué février, avec toute sa rage et sa fierté.

Il convient de réhabiliter ici un évènement majeur du 20e siècle, un acte fondateur qui fut injustement oublié.

En 1910, la Russie compte 160 millions d’habitants, dont 130 millions de paysans. La plupart sont illettrés et vivent dans la misère. La Russie est le 1er exportateur et producteur de céréales au Monde, mais les paysans sont pour une grande majorité d’entre eux, très pauvres et l’espérance de vie est de 35 ans. Leur seul recours sont la résignation, la vodka, la religion et parfois des explosions, de petites révoltes éclatent. Elles sont toute sévèrement réprimées.

Ainsi, en 1905, une première révolution avait été avortée. La foule demandait des réformes, on lui a tiré dessus. C’est le « Dimanche rouge » du 9 janvier.

De même en 1912, la répression d’une grève fait 270 morts. « Il en a été ainsi et il en sera ainsi à l’avenir. » déclare le Ministre de l’Intérieur de l’époque. Les dirigeants refusent toute réforme et tout changement

Le tsar, Nicolas II, au pouvoir depuis 1895, n’était pas fait pour cette charge. Sans doute le savait-il. Il était fataliste, silencieux, prodigieusement têtu et très croyant. Il considérait que son premier devoir était de conserver l’autocratie. Il ne tolérait aucun changement. Alors que la misère du peuple était toujours plus grande.

Puis en août 1914, la Russie entre en guerre, par le jeu d’Alliance avec la France et l’Angleterre. Il n’y a aucune ferveur pour cette guerre qui apparait comme lointaine et ne concernant que peu la Russie. Mais la guerre apprend aux paysans à se servir des armes, ce qui sera décisif par la suite.

Après 3 ans de guerre, en 1917, les troupes sont exténuées. Tout le pays est affamé et c’est alors qu’arrive le mois de février. En une semaine, l’empire des Romanov va disparaitre.

Tout commence le 18 février, lorsqu’une grève éclate dans l’usine d’armement Poutilov, la plus grande de Petrograd. Le 20 février, la rumeur de l’instauration d’un rationnement du pain déclenche la panique.

La grève prend de l’ampleur et le 23 février, il n’y a plus de farine. Les boulangeries sont vides. Plusieurs cortèges de femmes (étudiantes, employées, ouvrières du textile des faubourgs de Vyborg) manifestent dans le centre-ville de Petrograd pour réclamer du pain. Leur action est soutenue par des ouvriers qui quittent le travail pour rejoindre les manifestantes. Les rangs de manifestants grossissent et les slogans se font de plus en plus politiques. Aux revendications purement matérielles : « Du pain, du travail ! » se mêlent peu à peu des «  Vive la République ! ». Des meetings s’improvisent et le 25 février, la grève est générale.

D’abord, pendant les premiers évènements, le pouvoir reste sans réaction. Puis le tsar fait tirer dans la foule le 26 février. Mais le 27 au matin, les soldats rejoignent le peuple et ce qui devient une révolution. Ils tirent sur leurs officiers. Soldats et peuple, avec les 100 000 fusils de l’arsenal, s’emparent de la ville. Petrograd est rouge, par les brassards, les rubans, les drapeaux. Elle est rouge dans un mélange d’allégresse et de violence. Les affrontements font 1500 morts.

On ne retranscrira pas ici la complexité des combats, et l’héroïsme des révolutionnaires, car l’essentiel n’est pas dans le procédé mais bien dans le résultat : le tsarisme s’effondre. L’autoritarisme perd ses moyens et le peuple lui tourne le dos définitivement. Se mettent alors en place deux pouvoirs parallèles : le gouvernement central, issu du parlement russe, qui représente la Russie dans son ensemble, et le soviet de Petrograd, beaucoup plus radical, mené par des militants révolutionnaires et où soldats et ouvriers donnent de la voix. D’autres soviets verront ensuite le jour, partout à travers le pays, toujours dans une volonté de représenter directement les « masses » et de faire participer le peuple directement à la politique, de le laisser choisir lui-même l’avenir de la Russie.

Le peuple est tout à sa joie de voir disparaitre le despotisme. Dans un désordre extraordinaire de liberté, il exprime sa volonté de changement radical dans tous les domaines : droit du travail, droit à la dignité des personnes, contrôle ouvrier dans les usines, liberté de la presse. Le peuple se fait entendre dans la rue et dans les soviets, faisant entendre sa volonté de révolution réelle, pour que les journées de Petrograd n’aient pas été vaines.

Constatant son impuissance et la ferveur populaire, le tsar Nicolas II abdique.

Le peuple a gagné, l’autoritarisme a laissé sa place à une forme démocratique et nouvelle de l’organisation du pouvoir. Chacun a voix au chapitre, l’ouvrier est égal au noble…

Malheureusement le rêve sera de courte durée, et le pays s’entre-déchirera bientôt dans une guerre civile sanglante, consécutive à la deuxième révolution russe : celle d’octobre. Mais c’est là une autre histoire.

Cet article n’a pas vocation à être exhaustif historiquement, il vise à réhabiliter un évènement majeur de l’Histoire, injustement oublié. Février fut le noble soulèvement d’un peuple affamé et refusant la guerre, face à un gouvernement autocratique et borné, refusant d’écouter des revendications pourtant purement vitales. Février fut la victoire du peuple contre le tsar. Il fut la victoire des idéaux démocratiques contre un pouvoir auto-centré et ignorant l’intérêt général. Si nous rêvons de plus de démocratie directe, alors les soviets sont des modèles extrêmement riches et intéressants. Nous devons nous en inspirer, mais nous ne devons pas oublier qu’ils sont nés dans le sang, et dans la violence d’une révolution. La dignité de ces hommes et de ces femmes prêt-e-s à mourir pour la justice sera toujours un message vibrant de force et d’espoir pour les générations futures. Pour que chacun garde à l’esprit ce message, il faut que cet évènement reste vivant. Sa mort mémorielle serait un drame, au même titre que l’oubli de la révolution française ou de la Commune de Paris.

Ne laissons pas mourir Février 1917 !

Conservons le comme un trésor, une source d’inspiration sans limite.

Et même 100 ans plus tard, brandissons avec fierté le drapeau rouge du peuple de Petrograd.

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