Emmanuelle de Boysson : « La Littérature est une icône de Tolérance. »

« La vocation, c’est avoir pour métier sa passion. »

Suivre les conseils de Stendhal, son plus grand amour littéraire, Emmanuelle de Boysson n’a pas hésité une seconde à s’y risquer au point de faire de sa passion pour les mots la matrice de sa vie. Ecrivain, critique littéraire, mais aussi Présidente du prix de la Closerie des Lilas depuis dix ans, rien ne semble altérer sa soif de littérature. Pourtant, quelques dizaines d’années plus tôt, devenir écrivain était une gageure que la vie lui lançait.

« Dans ma famille, être écrivain, être journaliste, c’était mal vu. Plus que ça : c’était réellement impensable. » avoue Emmanuelle de Boysson lorsqu’elle replonge dans ses souvenirs de jeunesse. Cette jeunesse, c’est d’ailleurs le cœur même de son nouveau roman. Paru en février aux éditions Héloïse d’Ormesson, les Années Solex renoue avec l’Alsace de son adolescence, ses espoirs d’antan et ses éveils politiques. Au fil des pages, ce roman à la sincérité presque bouleversante semble dérouler des myriades de toiles fougueuses, colorées, pimpantes, sur lesquelles tout à coup viennent s’ajouter quelques touches sombres ; prémisses éparses de la désillusion sonnant le crépuscule de la jeunesse. Le papier parfois semble fredonner une mélodie nostalgique ; celui de l’enfance qui s’en va et des premières amours qui finissent par s’effriter.

Ce livre, raconte Emmanuelle de Boysson, c’était une idée ancienne. Une idée qui a ressurgi lorsque l’auteure se replonge dans ces vieux journaux intimes qu’elle tient depuis l’âge de onze ans. « Au fur et à mesure que je les relisais, je me rendais compte qu’il y avait matière formidable à roman. Puis mon éditeur m’a demandé d’écrire quelque chose d’exceptionnel, comme une biographie, l’histoire de quelqu’un de célèbre. Mais ce n’était pas ça qui m’intéressait. » Ce qui l’intéressait plutôt, bien plus que de retracer l’existence de Napoléon ou une épopée royale, c’était ces vieux journaux aux couleurs de sa jeunesse. Et au lieu de se plier aux devoirs de son éditeur, Emmanuelle de Boysson décide de suivre sa liberté et son propre désir : « C’était le moment ou jamais de raconter cette histoire qui me tenait à cœur, cette histoire du passage de l’enfance à l’adolescence, pleine de rêves et de désillusions. » Désormais, sa page blanche lui appartient tout à fait : loin des contraintes éditoriales et des revendications diverses, elle peut enfin s’adonner au roman qui la tiraillait.

Les Années Solex retrace l’histoire de Juliette, jeune adolescente de quatorze ans, au cœur de l’Alsace à la fin des années 60. Pleine d’assurance sur son solex, avide de liberté et d’émancipation, elle roule sur le chemin de son adolescence en rencontrant au passage révolution, musique pop, et première idylle foudroyante. Dissimulée derrière les traits de son héroïne qu’elle dessine au fil des pages, Emmanuelle de Boysson se souvient de sa propre adolescence, croque au passage le couple des jeunes amoureux et enveloppe ses personnages d’une protection tendre, et parfois malicieuse. Saveurs, parfums, couleurs, les souvenirs resurgissent sous la plume de l’auteure, parfois portés par une vague de nostalgie. Ces sensations, elle les a gardés pendant longtemps dans un coin de sa tête, à l’image du parfum Jolie Madame, sa madeleine de Proust, dont les fragrances semblent presque s’échapper d’entre les pages. Parler de soi dans sa famille faisait pourtant tout autant partie des interdits que la passion de l’écriture : « parler de soi, c’était mal vu, c’était impudique. J’ai mis du temps à pouvoir dépasser ces interdits (…) Mais chaque auteur à une part de soi dans ses romans, dans tous ses personnages, quels qu’ils soient, même les plus sombres. » Tel le jeu de l’acteur auquel l’écrivain s’est également adonnée, elle retrouve à travers sa plume toutes les parties d’elle-même, enfouies ou visibles, claires ou plus sombres, qui la façonnent entièrement. « Quand on est comédien, pour comprendre son personnage, il faut aller le chercher au plus profond de soi-même ; mais on ne le crée pas vraiment, il en existe une équivalence quelque part en nous. Dans l’écriture, c’est exactement la même chose. »

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Les Années Solex, nouveau roman d’Emmanuelle de Boysson aux éditions Héloïse d’Ormesson

Mais ce qui intéressait Emmanuelle de Boysson, au-delà de se replonger dans ses souvenirs, c’est ce travail de recréation, un peu à la manière d’un artisan. « C’est ça qui est merveilleux dans ce travail » dit-elle, « c’est la recréation, ce lâcher prise pour retrouver des sensations, des petites choses d’où naissent et se réinventent des scènes, des personnes, des situations, réelles ou non. » Au-delà de ce travail de recréation, résonne aussi la justesse du récit. Son véritable plaisir dans l’écriture reste flaubertien : c’est la musique de chaque phrase, la recherche des mots justes, un style qui puisse coller réellement à ce qu’elle voudrait donner à voir ou à entendre. Comme son idole Virginia Woolf, il s’agit de travailler sur l’instantané, de capter des états d’âmes sans avoir à s’emmêler dans des descriptions d’ordres psychologiques. La psychologie, dit-elle, n’a pas sa place en littérature, et l’on n’aurait jamais vu Flaubert s’enhardir à décrire celle de Madame Bovary.

« J’ignorais que l’amour nait de souvenirs, qu’il s’en nourrit, qu’il en meurt aussi » ; ainsi Juliette se confie-t-elle en découvrant le premier amour de sa vie. Cet amour naissant, innocent et tendre d’une jeunesse sincère, Emmanuelle de Boysson en a fait le sujet principal de son roman. L’amour, selon elle, commence à exister au moment où l’on se souvient. A nouveau, son cœur se retourne vers Stendhal, le maître en ce domaine, et ses réflexions sur la cristallisation de l’amour : à l’amour-passion voué à l’échec, cet amour « né de la désillusion où l’on cherche à s’accrocher à cette partie manquante de nous même, cet être idéal dont la réalité finit par nous décevoir » elle oppose l’amour-amitié, celui de la générosité, de l’acceptation de la différence. En tous les cas, l’amour ne vit que grâce et à travers le souvenir, car « l’autre entre dans votre vocabulaire, mais il en meurt aussi. » Les Années Solex n’est donc pas une simple histoire d’amour ingénue ; c’est la construction de la désillusion amoureuse entre deux personnes qui essaient de s’aimer sans y parvenir. L’un finit par sombrer, l’autre s’isole dans un monde plein de littérature, de poésie et de rêves.

« La littérature lui avait ouvert des mondes. »

La littérature, voilà un autre thème vibrant au cœur de l’histoire de Juliette. « La littérature est une icône de tolérance » déclare Emmanuelle de Boysson. La littérature, c’est ce qui permet de nous ouvrir des mondes auxquels l’on n’aurait jamais eu accès, des milieux sociaux, des natures humaines parfois folles, parfois criminelles, prêtes à tout et même à tuer, et qui, pourtant trouveront toujours une résonnance en nous. D’ailleurs ajoute-t-elle, « un roman qui réussit, c’est celui où le lecteur retrouve ses états d’âme, qu’ils soient sombres ou colorés, et qui provoquent un écho en lui. » Etre en symphonie avec ses personnages, tel est l’objectif de l’auteure au travers de ses pages.

Les années ont passé pourtant, et l’image de Juliette dévorant Stendhal, Sartre et Derrida, a des couleurs nostalgiques. La jeunesse actuelle ne lit plus, constate tristement l’auteure, ou en tout cas très peu. Déplorant les programmes des lycées qui ne permettent qu’une approche partielle de la littérature, Emmanuelle de Boysson s’insurge contre cette époque où les lettres étouffent. « Ne plus lire, dit-elle, c’est se priver d’un des plus grands bonheurs de la vie, d’un compagnon aussi » confesse celle qui se dit « galvanisée » par Zola et « portée » par la poésie de Rimbaud. La littérature, ce sont aussi des références, des repères, une porte sur la compréhension de notre Histoire ; et l’abandon des livres par notre époque la rend pathétique. Tour à tour, elle évoque tous ces auteurs qui peuplent son Panthéon personnel, de Tolstoï et de Dostoïevski à Houellebecq et Modiano, en passant par Virginia Woolf et les sœurs Brontë ou encore Françoise Sagan et George Sand. Loin de l’industrie du livre et de l’édition de masse, elle recherche des écrivains « qui laissent leur trace dans leurs romans », qui parviennent à « ensorceler la langue. » C’est d’ailleurs ces principaux points qu’elle retient chaque année lors des lectures pour le concours de la Closerie des Lilas dont elle est la présidente. Né il y a tout juste dix ans, ce prix a vu le jour au travers de son amitié avec l’écrivain Jessica Nelson auxquelles se sont vite rajoutées Nathalie Rheims , Tatiana de Rosnay et Carole Chrétiennot (également fondatrice du Prix de Flore). Leur objectif ? Promouvoir la littérature des femmes en récompensant le meilleur roman en langue française écrit par une main féminine.  Auparavant connu sous le nom du Virginia’s club, il réunit chaque année des invités exceptionnels du milieu des lettres, des arts, de la politique ou encore de la presse. Le prix de cette année sera remis le 19 avril par Claude Lelouch, président d’honneur de cette édition anniversaire, avec également la présence de Benjamin Biolay, invité d’honneur. (retrouvez toutes les informations sur le prix ici)

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La première sélection du Prix de la Clôserie des Lilas 2017

Alors, la littérature peut-elle changer le monde ? « Elle l’a déjà fait ! » répond Emmanuelle de Boysson. Le premier exemple qui lui vient aux lèvres est celui de Camus, « fer de lance d’une prise de conscience qui a changé la vision du monde de toutes les générations. » D’ailleurs, selon elle, la littérature a été le début d’une quête de libération. Citant Diderot, Voltaire, ou encore Rousseau, elle en arrive à la conclusion que « 1789 n’aurait pas eu lieu sans la philosophie et la littérature. Les révolutions ont certes connu des excès, mais il ne faut pas oublier les changements qu’elles ont permis dans notre société. » Et parce que les femmes ont également eu leur place sur la scène des littératures révoltées, elle évoque George Sand et Simone de Beauvoir qui ont joué un rôle clé dans les bouleversements de la condition féminine.

Il faut le reconnaître, notre époque ne connaît plus d’écrivains réellement engagés, à l’image d’André Malraux qui tenait à apporter, à travers ses écrits, une philosophie, ou au moins un message. Mais après tout, estime-t-elle, le rôle de l’écrivain est-il forcément d’apporter un message ? Un peu dubitative, Emmanuelle de Boysson avoue sa réserve sur la littérature engagée qui, aujourd’hui, révèle surtout « une obsession de l’engagement, un marketing. » Pas la peine de se mêler de la politique en littérature si l’on n’a pas le talent de le faire, tel un Albert Camus. L’engagement, rappelle-t-elle, n’est pas le but premier de la littérature : il suffit pour cela de se souvenir d’auteurs comme Eluard ou Aragon qui surent dissocier leur engagement politique de leur engagement poétique. Et cela ne rendait leurs vers que plus beaux.

« La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert » écrivain Stendhal. A cela, Emmanuelle de Boysson répond : « La littérature n’est ni de droite, ni de gauche ; elle dépasse les clivages, elle est humaine et universelle. » Voilà tout ce que l’on retrouve au fil des pages d’Emmanuelle de Boysson : la littérature, non pas comme acte d’engagement, mais comme un art qui se suffit à lui-même. La littérature au fond n’a peut-être pas d’autre objectif que d’exister pour elle-même, au-delà des frontières politique, nationales ou religieuses ; en cela, elle est un message d’humanité.

Une réflexion sur “Emmanuelle de Boysson : « La Littérature est une icône de Tolérance. »

  1. A reblogué ceci sur Boycottet a ajouté:
    extrait :
    Il faut le reconnaître, notre époque ne connaît plus d’écrivains réellement engagés, à l’image d’André Malraux qui tenait à apporter, à travers ses écrits, une philosophie, ou au moins un message. Mais après tout, estime-t-elle, le rôle de l’écrivain est-il forcément d’apporter un message ? Un peu dubitative, Emmanuelle de Boysson avoue sa réserve sur la littérature engagée qui, aujourd’hui, révèle surtout « une obsession de l’engagement, un marketing. » Pas la peine de se mêler de la politique en littérature si l’on n’a pas le talent de le faire, tel un Albert Camus. L’engagement, rappelle-t-elle, n’est pas le but premier de la littérature : il suffit pour cela de se souvenir d’auteurs comme Eluard ou Aragon qui surent dissocier leur engagement politique de leur engagement poétique. Et cela ne rendait leurs vers que plus beaux.

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