L’ENA au delà des fantasmes

Crée en 1945 pour démocratiser l’accès à la haute fonction publique, l’ENA vise à éviter les nominations arbitraires clientélistes et à former des hauts fonctionnaires aptes à relever les défis de l’administration. Bien que l’école soit connue, et décriée, en grande partie pour ses politiques, moins de 1% des énarques s’orientent dans cette voie. La plupart exercent au sein du corps d’Etat. Regards sur ces ombres qui travaillent loin des paillettes.

Qu’est-ce qui au cours de votre parcours vous a amené à présenter l’ENA ? Un concours de circonstances ou un projet d’orientation mûri depuis plusieurs années ?

Louis-Xavier : Il est important de trouver un sens au métier que l’on exerce, car c’est une dimension importante du sens de la vie. Les métiers du service public ont un sens. C’est parce que je voulais travailler dans le service public que j’ai choisi de faire l’ENA et, plus particulièrement, d’entrer dans le corps préfectoral : c’est en effet l’un des endroits dans l’administration et dans l’Etat où l’on peut très concrètement agir sur le quotidien des gens et de la société.

Julie : C’est un projet d’orientation qui a mûri pendant ma scolarité à l’IEP de Bordeaux. À 18 ans je n’étais pas particulièrement intéressée par les carrières publiques, que je connaissais mal. Ce sont des stages en administration qui m’ont donné envie de passer le concours de l’Ena (et d’autres aussi, car c’est un concours très difficile d’accès). 


 Existe-t-il un profil type de l’énarque ?

Julie : Il a sans doute existé mais il faut tout faire pour qu’il disparaisse! L’ouverture est un défi pour l’Ena, il faut que le profil des élèves corresponde à celui de notre société. Par exemple, parce que je suis originaire de province, que mon père est agriculteur, je n’étais pas du tout dans le profil type. Il faut faire changer les représentations: chacun doit pouvoir, à force de motivation et de travail (beaucoup de travail), avoir une chance de succès. Je crois beaucoup en notre meritocratie républicaine qui donne aux jeunes l’égalité des chances. Aujourd’hui un énarque ce n’est plus un jeune homme, parisien, qui détient les codes et qui est lui même enfant d’énarques… ça c’était l’image des années 70. L’énarque aujourd’hui c’est le jeune homme ou la jeune femme qui veut agir dans l’intérêt du plus grand nombre, moderniser l’action publique, faire vivre des valeurs (égalité, justice, administration à l’écoute…) 

Louis-Xavier : Pour prendre un exemple très concret, je vais évoquer celui de ma promotion, promotion « Romain Gary ».  Nous étions 117 : une bonne moitié venait du concours externe, celui que l’on passe après ses études ; un gros tiers était issu du concours interne, celui que l’on passe après avoir déjà exercé dans l’administration ; enfin, le reste des élèves  avait réussi le  « troisième concours » qui recrute parmi tous ceux qui peuvent justifier de 10 ans d’activité professionnelle dans le privé. A ces 117, vous ajoutez environ 40 étudiants étrangers et vous obtenez un gigantesque mélange de personnalités aux parcours, aux sensibilités, aux opinions, et aux cultures les plus variés.  Il y avait trois polytechniciens, bien sûr pas mal de Sciences-Po, de Paris et de province, des Normaliens, ceux qui avaient fait la fac, un psychiatre, un médecin humanitaire, deux anciens syndicalistes, un ex-consultant, un diplomate coréen… et je pourrai passer les 117 en revue. Pensez-vous que de tout cela on fait un profil type ?  En réalité, de profil type, il n’y en a pas plus qu’ailleurs : tout le monde est formé aux mêmes méthodes, au même savoir-faire, mais chacun apporte son expérience et sa vision. Le mélange produit est unique. Il faut toujours se méfier des catégorisations ! 


On parle parfois de formatage, comment décririez-vous la formation que vous avez suivie ? Vous a-t-elle satisfait ? Répond-elle aux besoins de l’administration ? 

Julie : La formation qui m’a été donnée à l’ENA vise à fournir un certain nombre de codes, utiles pour « survivre » en administration, un savoir être. Ce savoir être n’est pas la reproduction des stéréotypes sur la haute administration, contrairement à ce que l’on pourrait penser. C’est surtout comment être efficace dans une administrative moderne, tournée vers l’Europe et qui n’oublie pas les territoires. On nous donne des bases de management, on nous apprend les règles pour bien représenter la France dans des instances européennes ou internationales. Les trois stages (chacun durant entre 3 et 5 mois) permettent vraiment de s’imprégner des futurs milieux professionnels. 

Louis-Xavier : Quand vous entrez dans une école ou quand vous choisissez une formation professionnelle, vous vous attendez – et tout le monde s’attend – à ce qu’elle vous prépare au métier choisi.  Heureusement qu’un chauffeur de bus ou qu’un pilote d’avion est un peu « formaté » pour exercer son travail ! L’ENA, c’est la même chose. C’est une école d’application : vous n’y apprenez pas, a priori, de savoirs nouveaux, mais des savoir-faire :  comment négocier, comment parler à des journalistes, comment conduire une réunion, comment rédiger un texte de loi, comment conduire un projet. À cet égard, la formation donnée l’est toujours par des praticiens, des gens en fonction dans l’administration.

Les moments les plus essentiels et les plus marquants de la formation sont les stages. C’est le même principe que l’internat en médecine :  vous êtes placé auprès d’un professionnel expérimenté et vous apprenez en agissant avec lui.  Vous avez également beaucoup de travaux de groupe qui vous apprennent à coopérer avec les autres et à gérer leurs humeurs.

Bien entendu, il y a des moments plus pénibles, notamment des épreuves de classement. Mais globalement, l’école prépare bien aux futurs métiers exercés.


Selon vous l’ENA forme-t-elle un corps de hauts fonctionnaires à même d’occuper des postes à très hautes responsabilités dès la fin de la scolarité ?

Louis-Xavier : L’ENA prépare bien à la vie administrative.  Mais une fois sorti, rien n’est gagné : exercer des grandes responsabilités, être respecté dans son métier, dans son administration, y réussir, se conquiert jour après jour. Pour continuer la comparaison avec l’internat de médecine, il ne suffit pas d’avoir tous les diplômes pour être un bon médecin, il faut aussi avoir guéri des patients et donc avoir exercé. De la même manière, on ne s’improvise pas bon préfet ou bon ambassadeur : cela nécessite quelques années de pratique.

Julie : Il y a toujours une part d’apprentissage préalable à l’occupation de responsabilités et une part d’apprentissage pendant l’exercice des responsabilités (c’est l’expérience!). L’ena sélectionne des profils de futurs hauts fonctionnaires dont la particularité est d’avoir le potentiel pour s’adapter à toute situation, et donc apprendre très vite. En résumé: on n’a pas forcément toutes les cartes en main en sortant de l’Ena pour occuper de hautes responsabilités mais on a tous une capacité d’adaptation qui nous permet de faire face aux responsabilités qu’on nous donne et de progresser, avec un parcours de carrière. 


La formation a-t-elle été affectée par la décentralisation de l’école à Strasbourg ? 

Julie : J’ai beaucoup apprécié la formation à Strasbourg mais je ne peux pas la comparer à celle qui était donnée à Paris car je ne l’ai pas connue. Je ne vois pas pourquoi un changement géographique affecterait la qualité de la formation. Les hauts fonctionnaires qui donnent cours dont le voyage, et la localisation à Strasbourg rapproche des institutions européennes. 

Louis-Xavier : Absolument pas.


Durant son mandat, François Hollande a nommé beaucoup d’anciens camarades de la promotion Voltaire à des postes clés. Quelle est la réalité du réseau ENA ? Perdure-t-il durant toute la vie active ? 

Julie : Sans doute, mais je suis trop jeune pour le dire… 

Louis-Xavier : Ici aussi, l’ENA, c’est comme partout ailleurs et comme n’importe quel autre réseau de connaissances professionnelles ou amicales.  La seule différence est que ces réseaux amicaux ou professionnels sont plus médiatisés ; cela ne veut pas dire qu’ils sont plus forts.

Que pensez-vous des critiques de l’ENA qui accusent l’école de perpétuer des privilèges et de nuire à la diversité du corps étatique ? L’ENA reste une exception française et le symbole de ce que Bourdieu appelait « la Noblesse d’Etat » ?

Louis-Xavier : Il y a beaucoup d’aspects différents dans cette question. Tout d’abord, sur la diversité des corps de fonctionnaires, j’ai répondu un peu plus haut en indiquant que je ne croyais pas tellement au « profil type », il y a avant tout des personnes, et rarement des catégories.  Toujours et partout, ce sont les individus et leur manière de voir qui font la différence. Plus généralement, il ne faut pas se tromper d’objectif : on ne demande pas aux corps de fonctionnaires d’être divers, mais d’être compétents. Il me semble que c’est bien cela l’ultime terme du débat, et que cela doit le rester.

Pour ce qui est de la perpétuation de prétendus « privilèges », j’ai bien du mal à la voir. Privilèges salariaux ? Pas vraiment : les « hauts fonctionnaires » gagnent moins que les hauts cadres du privé, à niveau de responsabilité comparable. Reproduction sociale ? Le milieu d’origine joue indéniablement, en ce qu’il apprend certains codes, comme dans tous les milieux professionnels. Il y a néanmoins une très grosse différence en ce qui concerne l’ENA, comme toute la fonction publique en général : les règles du jeu sont explicites, ou du moins plus explicites qu’ailleurs. Pour entrer à l’ENA, il y a un concours. Pour en sortir, un classement. Et tout le monde sait ce qu’il y à faire. Les règles valent qu’on soit fils ou fille de ministre, de fonctionnaire, d’ouvrier ou de pilote de ligne. « Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents » : c’est l’article 6 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. Le principe est clairement établi ; les règles de la fonction publique en sont la conséquence.

Vous me direz : « ça c’est la théorie et en pratique ça ne se passe pas comme cela et certains partent plus favorisés que d’autres ». C’est indéniable, mais ce qui compte est que ces lignes de départ ne sont pas figées : in fine, seule compte la ligne d’arrivée. Pour réussir une entreprise, n’importe laquelle, il y a toujours au moins trois ingrédients : le talent ; les atouts sociaux ; le travail et la volonté personnels. Le premier ingrédient est un fait, personne n’y peut rien ; le deuxième est contingent, mais il se rattrape ; le troisième ne dépend que de l’individu. C’est le mélange de trois – et chacun a son propre mélange, ses atouts et ses faiblesses – qui fait la réussite.

Alors je suis à la fois en accord et en désaccord avec Bourdieu : tout dépendra du sens que l’on donnera à « Noblesse d’Etat ». Noblesse au sens de caste, c’est non : l’ENA n’est pas une caste, car elle n’est pas fermée ; tout le monde peut y entrer.  Noblesse au sens d’obligation, c’est oui : le service de l’Etat oblige, au nom de ce qu’avec Rousseau nous appelons l’intérêt général et qui fonde tout notre équilibre politique et social.

Julie : L’ENA a mis en place une classe préparatoire intégrée pour des profils boursiers et porte une attention croissante à la diversité des profils recrutés. Je fais moi même partie de la diversité au sens où mes parents ne sont pas fonctionnaires, j’ai fait mes études en province, donc je ne pense pas en tant que tel que l’ena perpétue la reproduction sociale de « la noblesse d’Etat », même si une partie des promotions correspond à ce profil. Je pense qu’il faut plus s’intéresser à ce que produit l’ena dans les faits (comment les fonctionnaires qui y sont passés agissent, font ils progresser l’administration et l’intérêt général) plutôt qu’à l’origine des gens qui y entrent… et puis il faut bien voir que tous les hauts fonctionnaires ne sont pas issus de l’Ena. Ils viennent d’autres écoles prestigieuses (comme par exemple polytechnique) mais aussi parfois du privé ou d’études à l’université et d’un recrutement interne à l’administration. C’est cette diversité du recrutement dans les postes à responsabilité qui garantit l’absence de sclérose. 

Merci à Julie et Louis-Xavier de s’être prêtés à l’interview.

Mariane Woodward

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