Lucas Belvaux : « La Société nous appartient »

« Le Front National ne passera pas la porte de l’Elysée en 2017. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas en avoir peur. »

De la Bande Dessinée de François Durpaire et Farid Boudjellal à l’Illusion Nationale de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau, nombreux sont les artistes qui se sont penchés sur le cas du Front National. Dystopies, photographies, cinéma ; tous ont essayé de comprendre, de démêler le vrai du faux, ou, tout simplement, de dénoncer. En 2015, la lettre ouverte de 1001 artistes à Marine Le Pen se dressait contre les discours de récupération d’une candidate qui promettait une ère de prospérité au domaine de la culture. « Pourtant, on ne nous entend pas beaucoup, réagit Lucas Belvaux, et ce n’est pas forcément de notre faute (…) Depuis les années Mitterrand, les artistes sont passés de « choyés » à « négligeables ». Quand on ne nous reproche pas de faire des films d’arrière-cuisine… »

Il n’a pourtant suffi que d’une bande annonce, et une réaction effarouchée du Front National, pour que le dernier film de Lucas Belvaux propulse son réalisateur sur la scène internationale. Chez Nous n’était pas encore sur nos écrans que la vague médiatique se déchaînait sur la nouvelle polémique cinématographique. Et pour cause, Lucas Belvaux vient bouleverser le processus de banalisation du Front National. Alors que la dernière décennie s’était donnée pour mission de troquer ses traits du diable contre un masque débonnaire, le parti de la candidate Marine Le Pen se voit en effet projeté face à son identité plus authentique ; celle qui subsiste encore au-delà des faux semblants. A travers l’oeil de sa caméra, Lucas Belvaux observe la mutation de la présentation front-nationaliste : celle de l’extrémisme au quotidien, qui se fraie un passage de plus en plus remarqué sur la scène politique tout en s’immisçant au sein de notre société.

Chez Nous, c’est le portrait du Front National tel qu’il subsiste dans son arrière-boutique, loin des regards que l’on habitue à des discours populistes. L’histoire de Pauline (Emilie Dequenne), infirmière à domicile qui s’occupe seule de ses enfants et de son père malade. L’histoire d’une femme qui ouvre la porte de ses clients sans savoir s’ils seront encore en vie, qui n’a jamais rien demandé à la politique, et qui poursuit une routine épuisante. Jusqu’au jour où, prenant pour argument son dévouement quotidien, les dirigeants d’un parti extrémiste ô combien ressemblant avec un parti politique français lui propose d’être candidate aux prochaines élections municipales de sa ville. A partir de là, le réalisateur met le doigt dans un engrenage qui semble l’entraîner jusqu’au chaos. En quelques mois, la politique, débarquée de nulle part, détruit tout : famille, amours, amitiés, valeurs et habitudes ; la chute est vertigineuse. Le film est sombre, la fin chaotique. Le silence chamboulé qui résonne dans la salle de cinéma au moment où le générique défile sur l’écran a les intonations bégayantes de la réponse muette à un ultimatum.

C’est en tournant l’un de ses derniers films, Pas son genre, que l’idée de ce film avait commencé à germer dans l’esprit du réalisateur. L’histoire de Jennifer, jeune coiffeuse, sur fond de montée du Front National pendant les élections présidentielles, l’avait en effet poussé à s’interroger sur les motivations du vote extrémiste. « Cette mère célibataire, elle faisait partie de la catégorie sociale qui se tourne aujourd’hui vers le Front National. C’est là que j’ai réalisé que tous ces gens du même profil, ces gens pour qui j’avais de l’affection, pouvaient très bien voter extrême droite. J’avais besoin de comprendre pourquoi. »

Un film pour comprendre donc, et pas un film « contre ». Pour s’aider à comprendre lui-même, aider à comprendre les autres, faire émerger toutes ces interrogations qui tournent toujours autour du Front National et savoir comme nous pouvions réagir. Car, dit-il « nous avons tous notre part de responsabilité dans cette montée du Front National. La société nous appartient, c’est nous qui la faisons vivre. »

Alors qu’en 1984, la percée de 11% du Front National aux européennes avait fait l’effet d’une bombe, la perspective d’un nouveau 2002, plus encombrant que le premier, n’aurait plus de quoi déchaîner les foules. Faut-il voir là le passage d’un parti de protestation à un parti d’adhésion ? Pour le réalisateur, le Front National est destiné à rester « un parti du ressentiment…sauf pour les dirigeants qui, eux, se croient déjà au pouvoir ! » Les élections présidentielles dévoileront certainement une recrudescence de sa popularité, mais elles ne permettront pas à Marine Le Pen de pousser la porte tant convoitée de l’Elysée.

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Chez Nous, un film qui fait grincer le Front National

En revanche, ce qu’il faut noter, explique Lucas Belvaux, c’est l’évolution des catégories d’électeurs : Depuis le passage de pouvoir (dynastique) de Jean-Marie Le Pen à sa fille, la modification de la verve et la transformation du discours ont conduit à un élargissement des adhérents frontistes. Le réalisateur distingue ainsi trois types d’électeurs : La première catégorie, la plus ancienne, celle qui subsiste encore et toujours depuis l’aube de l’Histoire du Parti, c’est ce noyau dur idéologique, profondément xénophobe et fidèlement antisémite. Cette catégorie virulente qui, sur les réseaux sociaux, s’enflamme autour d’un film avant même de l’avoir vu et s’insurge sur « la pute Simone Veil » (sic). Deuxième catégorie : les « opportunistes » et, plus particulièrement la nouvelle élite, avide de grimper rapidement les échelons et d’apporter ses atouts de technocrate. Notre siècle semble permettre l’énarchisation du Front National, et Lucas Belvaux n’hésite pas à laisser défiler sur l’écran ces jeunes énarques guindés dans leur costard allant habilement apporter les conseils du système à un parti qui se prône marginal. La dernière catégorie enfin, c’est celle « des gens qui souffrent », ceux qui refusent d’avoir à choisir entre les partis “traditionnels” davantage qualifiés aujourd’hui de “tous pourris”. A l’instar de Pascal Perrineau justifiant le vote de ces électeurs au nom du « désenchantement démocratique », Lucas Belvaux voit là le vote de ceux que la politique délaisse et qui, à défaut de rejoindre les rangs des PRAF, rallient leurs espoirs derrière un parti prometteur.

Parce que le Front-National, comme ses dirigeants ne manquent pas de le répéter, savent parler au « peuple ». Le peuple, voilà bien là première notion qui exaspère le réalisateur : « la vision du peuple par le Front National est un peuple d’exclusion bien plus que d’inclusion (…) On est loin de parler du peuple au sens marxiste du terme, mais d’un peuple du point de vue national. Lorsqu’il part à la pêche au peuple, ce sont les ennemis qu’il commence par désigner. » Le Front National aime le peuple ; manque de chance, le peuple, ce n’est pas tout le monde.

Si l’extrême droite de Chez Nous parvient à toucher Pauline, c’est parce que, à l’instar de celle qui gravit les échelons dans notre pays, ses dirigeants ont su calfeutrer ses idéologies racistes sous une couche de vernis social. « Ils viennent vous parler, ils s’intéressent à vous, connaissent vos problèmes et surtout les solutions. Puis ils vous enrôlent dans ce cercle familial où l’on va vous manipuler en vous faisant les yeux doux. En fait, on pourrait probablement qualifier leurs pratiques comme sectaires (…) Une fois que vous y êtes pleinement intégrés, on vous coupe du reste, on vous plonge dans des syndromes paranoïaques où tout le monde est contre vous, où les ennemis intérieurs vous menacent sans cesse et où il s’agit, chaque jour, de partir en guerre contre quelqu’un. » Cet aspect sectaire, presque effrayant qu’évoque Lucas Belvaux, est plus que palpable au travers de son film. Au fil des images qui se succèdent et s’obscurcissent, c’est un cercle malsain qui semble se refermer autour de Pauline, elle qui ne fait rien d’autre que de poser sur une affiche de campagne, incapable de s’exprimer comme de citer un mot de son programme. «Au fond, continue Lucas Belvaux, les dangereux, ce sont ceux qui se cachent, qui ne se revendiquent pas de l’idéologie de souche ; en un mot : les sympathiques. » Une bonne raison de ne pas craindre les Henri de Lesquen.

Une manipulation qui ne touche pas que le microcosme des adultes. Au cœur du film de Lucas Belvaux surgit aussi l’image de ces jeunes, à peine adolescents, capables de passer des nuits à monter de toutes pièces des sites internet extrémistes et islamophobes. « Le rapport de la génération post 81 avec la politique est curieux, réagit Lucas Belvaux, on s’engage moins. Depuis la fin des idéologies, la jeunesse a plus de mal à percevoir le clivage droite/gauche. » Selon lui, le vote Front National chez les jeunes se veut plus révolutionnaire que réellement adhérent ; un vote notamment dû à la banalisation de certaines idées, comme à travers la voix d’Eric Zemmour. « La jeunesse a un vécu politique différent du nôtre ; on ne peut plus l’aborder de la même manière. »

Au-delà de l’art de la manipulation, le film intrigue davantage lorsqu’il s’agit de se rendre dans les coulisses du Parti. Sans pudeur aucune, Lucas Belvaux lève grand le rideau sur la réalité du discours qui persiste. Racisme, antisémitisme, violence, il brosse le portrait de ces militants de souche qui, cagoulés et armés jusqu’aux dents, sortent de nuit pour punir noirs, arabes, réfugiés, d’oser mettre les pieds « chez nous. » Les images choquent ; chaque séance semble plonger la salle dans une atmosphère glaciale.

Au-delà de cette réalité belliqueuse qui subsiste, faut-il avoir peur du Front National ? « Oui, répond immédiatement le réalisateur, tout d’abord parce qu’il est évident que l’extrême droite n’amènera jamais rien de bon nulle part. » Jamais rien de bon, c’est aussi cette entente avec nos autocrates actuels, de Vladimir Poutine à Donald Trump. Jamais rien de bon, c’est tout d’abord cette haine de l’Europe, une haine dangereuse et destructrice, et qui, loin de se contenter à l’Europe, s’étend à l’autre de manière générale, à la démocratie, au contrat social. « Notre modèle actuel est sûrement à changer, mais son changement par le Front National ne laisse percevoir que des perspectives sombres, à commencer par une catastrophe économique et sociale. »

Alors, la politique contemporaine est-elle « une machine à désespérer les hommes ? » Lucas Belvaux a un sourire méfiant devant l’expression d’Albert Camus : « pour cette fois, je ne serai pas d’accord avec lui. Nos politiques sont condamnés à reprendre les choses en main, à faire fonctionner la société, et il est évident que tout le monde ne sera jamais satisfait. Pour autant, il faut éviter de globaliser l’incompétence de ceux que nous élisons. » Avant de conclure : « Les générations successives construisent le monde. La jeunesse construira le monde différemment. Maintenant, c’est aux jeunes qu’il appartient de réinventer la politique. »

© Max Rosereau

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