Le corps, un espace de révolte

« Sous les pavés la plage ! »

La via publica serait-elle l’unique lice ? Certes, des révoltes rouennaises de la Harelle aux incartades des place-de-la-républicains, sans omettre le billot montagnard ou les accolades de février 1934, les gavroches, à défaut d’asile, ne manquent pas de divertissements. Quid de l’internet ? Public peut-être, mais un dépotoir sauvage. Non ! Entretenons-nous de ce corps vicieux. De ce corps concupiscent ; par le clerc, le cartésien et le moderne conspué. Cette monade qui à la parturition nous est échue, seule propriété privée que ces salauds de communistes daignent conserver mais dont la mauvaise foi leur interdit cependant l’assomption. Notre corps n’est ni une donation divine ni un blâmable réceptacle de l’esprit, ainsi que la tradition platonicienne et l’héritage religieux veulent toujours nous le faire entendre. Il est Nous, ou plus exactement ce Soi inconscient qu’énonce Nietzsche : « Je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait que ces esprits superstitieux ne reconnaissent pas volontiers, à savoir qu’une pensée se présente quand « elle » veut et non pas quand « je » veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense » ». Descartes appréciera…

Néanmoins et étonnamment, l’Homme jette toutes ses forces dans la dépersonnalisation qui, tel que le relève Sartre chez le masochisme baudelairien, va jusqu’à appéter sa réification : « Baudelaire, c’est l’homme qui a choisi  de se voir comme s’il était un autre ; sa vie n’est que l’histoire de cet échec ».

« Le corps est la meilleure image de l’âme humaine » affirme Ludwig Wittgenstein. Risquons-nous à y répondre par la négative : le corps se confond avec l’âme et celle-ci ne constitue pas simplement son signifiant. Vaine entreprise que d’aspirer à se mirer du dehors tel que nous analysons un objet. Le corps ne peut être ni vécu ni pensé ; il demeure pure immédiateté. Immédiateté qui cependant nécessite un charretier, et ce afin de brider les luttes internes qui opposent instincts ascendants et ressentiments. Le moutard rossé, l’aveugle bigote et l’inauthentique israélite illustrent spectaculairement ces cinglantes batailles que souffre le corps. Ni le trépas de Dieu (somme toute relatif) ni le Progrès n’ont assisté à leur dernier souffle.

Invoquons l’implacable mise en scène des conséquences d’un spiritualisme puritain qu’échafaude Le Ruban Blanc d’Haneke : le pasteur garrotte les paluches filiales, proscrit l’onanisme, joue de la verge, vitupère et morigène. Et tout cela sous la gouverne divine !

Face aux yeux crédules de l’instituteur, une classe d’humiliés, d’existences meurtries, de jeunes corps marqués et douloureux, trop douloureux pour ne pas être sources de répulsion. Ils désirent s’arracher d’eux-mêmes, de leurs blessures, de cette agonie qu’une main étrangère leur inflige motivée par un possessif appétit. La colère devient parfois si grande qu’ils se portent leurs propres coups et, au cours  des courtes trêves qu’ils s’accordent, l’intellectualisme les materne, les éloigne faussement de leur sensibilité. Leur sexualité est tantôt une veulerie refoulée tantôt un soudain surgeon, ainsi une corolle pas tout à fait épanouie, à demi-close, par l’aube aveuglée.

Le corps n’a de cesse de se duper. A propos de ces bigotes, victimes complaisantes du spiritualisme, Simone de Beauvoir introduit son recueil Quand prime le spirituel   : « J’étais en révolte contre le spiritualisme […] j’ai beaucoup joué sur la mauvaise foi qui m’en paraissait – et m’en paraît encore inséparable ». Encore une fois, le corps ambitionne son propre abandon : la « jeune fille rangée », ce « pur esprit », envie la Jérusalem céleste ou autre arrière-monde idéal, à défaut d’apprécier les biens terrestres et matériels. Confronté à son reflet, ses désirs et ses plaisirs – tandis qu’il accepte les douleurs de l’expiation – le corps se crispe et se contriste, devenu insupportable à lui-même : « il la retourna sur le ventre […] Elle frémit ; un homme, doué de conscience, lui proposait une immonde complicité ; délibérément, il la pliait dans cette posture ridicule, il en savourait l’ignominie. « A quatre pattes, comme les bêtes » » s’horrifie Marcelle. Quand la dévote, prise d’une crise mystique, ni ne cambre ni ne prostre son échine, elle se gourme et se guinde pour ne pas être parmi le Monde ingrate envers Dieu. Toutes ces pruderies, manières et bondieuseries prêteraient à rire si elles ne se révélaient pas avilissantes voire mortifères. Le « Castor », sa vie durant, regrettera avec culpabilité son amie Elisabeth, tentera de s’extraire du spiritualisme, cependant que l’idéalisme de sa prime jeunesse ne la quittera jamais tout à fait et, mêmement qu’une pléthore de littérateurs, se livrera aux mots avec déchirement.

Le corporel délitement ne saurait se dispenser d’un tortionnaire extrinsèque l’assistant dans sa chosification. Sartre, à l’endroit de la haine antisémite : « elle ressortit au sadisme » ; de compléter « aussi une des composantes de sa haine [l’antisémite] est-elle une attirance profonde et sexuelle pour les Juifs ». Il ne faut néanmoins se méprendre : le bourreau n’est que sporadiquement le contradicteur, le charitable assume la continuité. Combien un corps, objet de tous les châsses, aspire à se séparer de cette membrane qui le retient ? « Sous les regards appuyés, brillants de compassion qui les [les Juifs pourvus de l’étoile jaune] accompagnaient, ils se sentaient devenir des objets » rapporte encore les Réflexions sur la question juive.

Paré d’un signe distinctif, le corps de l’israélite endosse un costume qui aux yeux de tous le trahit, duquel il espère se débarrasser sans y parvenir. Il en vient alors à se haïr, si bien qu’il existe un antisémitisme juif assimilable à du masochisme. Attitude présente chez tous les êtres en qui la lutte dégénère. Le Juif tant victime que responsable de ce que le psychanalyste Stekel nomme le « complexe judaïque » s’interdit l’immédiateté, ne s’autorise que l’abstraction, la raison, l’objectivité et la dialectique. Par tous les moyens son corps cherche à se fuir.

D’où probablement cette aigre admiration que Nietzsche lui réserve, dont on peut soupçonner l’antisémitisme (mais sûrement pas ce que sa sœur et le nazisme lui ont fait dire) : le philosophe au marteau ne s’est jamais élevé jusqu’à la sur-humanité. Quoi de plus naturelle que cette défiance teintée d’une incompressible attraction ? Que cette fascination destructrice ? Qu’un de mes compatriotes déjà bien enraciné ose me soutenir qu’il n’expérimente aucune répulsion face à un allogène, et je le traiterai de menteur, qui plus est de fou dangereux ! Nous pouvons seulement d’entre les phobiques distinguer les conscients des inconscients. Cependant que strictement personne ne peut se soustraire à une quelconque culpabilité, n’appelant aucunement la moindre mortification sinon une assomption, autant qu’elle se révèle possible.

Grand tort que d’acclamer ces bons samaritains, ces chantres auto-proclamés de l’anti-racisme ou de nous ne savons quoi d’autre ! Pernicieux pendants de ces phobiques assumés mais dont la constitution les abaisse au crime. Les génocides ne sont que l’accumulation d’une irrémédiable incivilité et d’une mauvaise complexion, rien de plus.

Certes, culpabilité envers nos tiers, mais surtout culpabilité envers soi ; cette cruelle fascination que le corps ressent pour lui-même, principe de toutes ces luttes intestines, ne saurait être escamotée. Elle ne doit l’être ! La conscience qui se fait complice et intime du corps reste le meilleur des commandements. Collaborons !

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