Rwanda : Et l’Humanité faillit

« Que mes yeux voient, que mes oreilles entendent, que ma bouche parle. Je n’ai pas peur de savoir. Mais que mon esprit, au grand jamais, ne perde de vue ce qui doit grandir en nous : l’espoir et le respect de la vie. Oui, porter aussi son attention à la vie qui coule : gestes quotidiens, mots ordinaires. La vie de tous les jours telle qu’elle est. » – Véronique Tadio, Imana

C’est une histoire dont on ne parle pas, ou si peu. Un massacre que l’on évoque à demi-mot, voix blême et détails évasifs – vieux souvenir lointain qu’il vaut mieux oublier. Le flou volontairement entretenu autour du Rwanda aujourd’hui témoigne une fois encore de la folie schizophrénique qui caractérise la Mémoire contemporaine : entre obsession commémorative et amnésie historique, les entrepreneurs de mémoire dévoilent et étouffent d’une même main selon leur bon vouloir. Et au beau milieu de cette sélection commémorative où même les crimes contre l’humanité subissent une hiérarchisation internationale, le massacre rwandais se voit imposer un mutisme intégral. Absent de nos livres d’histoire de l’école primaire au baccalauréat, discret dans la presse y compris lorsque tombe la date fatidique, contourné jusque dans l’actualité diplomatique, il avait été décidé que l’affaire serait étouffée à tous points de vue.

6 avril 1994. C’était il y a tout juste 23 ans que le Rwanda était à feu et à sang. Un « hier » qui nous parait si loin et dont les vestiges du crépuscule pourtant n’ont pas fini de brûler dans le ciel d’aujourd’hui.

C’était sur ce territoire surpeuplé -8 millions d’habitants pour un pays soixante fois plus petit que le Québec – que l’homme, une fois de plus, devait se laisser retirer le masque de la civilisation pour treize semaines de barbarie. Depuis toujours, le pays, fondé sur la tribu des Banyaruandas, était divisé en trois castes sociales : les Tutsi (essentiellement des éleveurs de bétail, soit la noblesse de l’Etat) représentaient alors 14% de la population au moment du massacre. Face à eux, les Hutus (traditionnellement des agriculteurs) étaient à 85% quand les Twas (domestiques et ouvriers) se hissaient à seulement 1% de l’ensemble rwandais. Il fallait attendre la flamboyante arrivée du colon pour que l’enfer vienne infester de nouvelles frontières. Diviser pour mieux régler, telle était la matrice royale du colonisateur venu empiéter des terres encore vierges. Venu de l’autre bout du monde pour asseoir sa puissance expansionniste, l’homme prétendument civilisé posait alors un pied ferme sur un sol qu’il allait corrompre, porteur de cette manie occidentale de tout ranger, classer, hiérarchiser et utiliser. Face à cette population homogène dont langues et cultures s’épousaient depuis des siècles, il assura, selon l’idéologie raciale qui lui était propre, que certains devaient être plus égaux que d’autres – un privilège de la nature, certainement. Dès son arrivée, le colonisateur belge décida ainsi de s’appuyer sur la population des tutsis pour mieux administrer son royaume. Parce que leurs traits seraient plus raffinés, leur maintien plus digne et leur esprit plus développé, il apparaissait comme une évidence que cette population, pourtant loin d’être majoritaire, devait bénéficier de privilèges au détriment des Hutus déclarés arriérés. L’animosité d’un peuple n’existe jamais par essence ; elle nécessite l’arrivée d’un tiers, survenu par inadvertance, imprévu par tous sauf par lui-même, et qui vient bouleverser l’Histoire au nom de principes créés de toutes pièces qu’il assure universels. A partir de là, il était évident que le Rwanda ne pouvait connaître la paix. Harassés par cette politique de discrimination menée par le colonisateur, les tensions naissantes dans le pays sont gonflés dans les années 1950 par une nouvelle pression démographique, jusqu’au moment où les Tutsis décident de réclamer leur indépendance. Effrayés par cette revendication qui vient fragiliser leur mainmise sur le pays, les colons se détournent peu à peu de la caste rebelle pour soutenir l’effervescence qui survenait du côté des Hutus. Une effervescence qui finit par éclater en 1959 au cours de ce que l’on appellera par la suite la « Toussaint Rwandaise ». Révolution sociale menant à la prise du pouvoir par la caste Hutsu, elle entraine à sa suite la fuite de toute la population tutsie – du moins les survivants des prorobes du massacre embryonnaire. Prenant comme point d’appui d’anciens mythes scientistes selon lequel les tutsis seraient des intrus venus de la région du Nil, la population Hutsu enjoint ces derniers à rejoindre la terre de ses origines. C’est au cœur de cette guerre civile que le dictateur Juvénal Habyarimana finit par s’installer en 1973 et met consciemment en place la réciproque de la politique menée jusqu’alors : sur fond d’un système de quotas ethniques, les Tutsis se voient exclus de la fonction publique et même la radio locale (radio des mille collines) lance des appels féroces au meurtre de la caste ennemie. Des milices se forment ; l’armée passe de 5 000 à 65 000 hutus tandis que de l’autre côté des frontières, les Tutsis se réunissent autour de Paul Kagame pour fonder le FRP et organiser ainsi leur retour dans le pays. Sur cette toile de fond belliqueuse où, une fois encore, les descendants d’Abel et Caïn ne cherchent qu’à se détruire, survient alors l’étincelle ultime. Le 6 avril 1994, alors que Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira (respectivement les présidents rwandais et burundais) s’apprêtent à atterrir à Kigali, leur avion est abattu.

« Donc l’avion du président fut abattu le 6. En tombant du ciel, il ramena avec lui toute une pluie de mauvais augures. On vit un troupeau de topis traverser le village, des aspics et des caméléons sortir de partout et, en plein jour, une volée de hiboux se percher sur le toit de l’église. Les gourdes de vin de palme se remplirent de sang et des colonnes de fourmis-magnans envahirent les domiciles et les puit. » – Tierno Monénembo, l’Ainé des Orphelins

La chute de l’avion du président rwandais a les échos de l’apocalypse. La nuit-même, le pays entre véritablement dans une période de guerre civile. Alors que le FRP se met en marche vers Kigali, la Première ministre et les dix casques bleus belges en charge de sa protection sont assassinés par les militaires. Enfants, femmes, vieillards, les Tutsis sont massacrés sans distinction d’âge et sans ressentiment. En l’espace de seulement treize semaines, les yeux du monde entier sont tournés vers cette parcelle de terre minuscule bouleversée par des combats fratricides. Envoyé par l’ONU dans l’espoir de superviser la situation, Roméo Dallaire, entouré de 2 500 casques bleus, n’est que le témoin impuissant d’un massacre qui semble irréversible. Face à ses demandes de renfort incessantes, le Conseil de Sécurité fait la sourde oreille. Les gouvernements internationaux n’avaient pas fini de se lamenter sur le sort de la Shoah qu’ils fermaient déjà les yeux face à la résurgence de la barbarisation des peuples. Atteints du « syndrome Somalie », les Etats-Unis se détournent de toute responsabilité quand les Français, pourtant présents sur le territoire à l’aube des massacres, prennent seulement la peine de rapatrier leurs propres troupes. Roméo Dallaire témoigne d’ailleurs lui-même de la situation dans son ouvrage J’ai serré la main du diable : « un petit pays surpeuplé s’automutilait en détruisant son propre peuple, tandis que le monde le regardait faire et ne manifestait aucune volonté publique d’intervenir. » Au fil des pages, l’auteur retrace fébrilement ces longues semaines où jours et nuits se confondent dans un acharnement sanglant ; où l’on viole les femmes avant de les tuer à coups de machette, où le nombre de morts se multiplie toutes les cinq minutes et où les survivants enjambent les cadavres dans l’espoir de passer la frontière. Les remords tardifs du gouvernement français qui, le 22 juin, lance l’opération Turquoise, ne changera rien à la situation : même au sein de la zone libre établie par les soldats français dans le sud-ouest du pays, le massacre des Tutsis se perpétue parmi les réfugiés. Il faut attendre l’arrivée de Paul Kagamé et de ses troupes pour que le conflit enfin commence à s’apaiser. Le 17 juillet 1994, au lendemain de la fermeture de l’ambassade du Rwanda aux Etats-Unis, le FRP contrôle l’ensemble du pays. Le Rwanda alors n’est plus qu’un territoire désolé où les survivants pleurent 800 000 morts et plus d’un million de disparus. Par centaines de milliers, ce sont alors au tour des Hutus de fuir dans la province zaïroise pour échapper à la vengeance des Tutsis.

De tous les pays occidentaux ayant refusé d’ouvrir les yeux, la France est le seul à ne pas avoir offert d’excuses officielles au Rwanda. Non contente d’avoir omis l’événement dans ses manuels scolaires, elle a également pris soin de l’effacer de sa mémoire nationale. Et pour cause, son attitude tout au long du génocide rwandais a de quoi susciter les débats. La France se trouvait en effet au Rwanda depuis 1975 dans l’objectif de former l’armée rwandaise malgré les rapports réguliers de la Fédération Nationale des Ligues des Droits de l’Homme. Durant toute la période que durera le génocide, les deux gouvernements entretiennent toujours des relations étroites. Le pays des droits de l’homme déroule le tapis rouge à un gouvernement génocidaire auquel elle n’hésite pas à fournir des armes. Plus intriguant encore : dès 2005, des rescapés rwandais accusent l’armée française de « complicité de génocide. » Vingt ans après le massacre, c’est au tour de Paul Kagame lui-même d’enjoindre la France à reconnaître « son rôle à l’occasion du génocide rwandais. » Au même moment, Guillaume Ancel, ancien officier français au Rwanda en 1994, dénonçait au micro de France Culture l’opération Turquoise à laquelle il avait pris part.

Evidemment, il semble plus important pour les différents gouvernements de débattre de la notion de génocide que de leur culpabilité au sein d’un massacre irrésolu. Fixée en 1948 par l’Organisation des Nations Unies, la définition du génocide établit pourtant ce dernier comme « une volonté planifiée d’exterminer un groupe pour des raisons ethniques ou religieuses. » Difficile de trouver de quoi polémiquer une seconde de plus sur le caractère génocidaire de la situation. Mais depuis la Seconde Guerre Mondiale, l’homme se passionne pour les néologismes. Plutôt que de rendre justice à une population qu’ils laissèrent mourir, les différents gouvernements s’attachent à créer de nouvelles notions et à forger de nouvelles expressions toutes les fois que le sang doit couler. Crimes contre l’humanité, massacre, génocide, meurtre, small wars, destruction, progrom, holocauste, extermination ; notre langue fleurit chaque jour davantage sur la tombe de ceux tombés par erreur. Depuis les horreurs du XXème siècle, la galvanisation de l’étymologie a réussi à étouffer le devoir de vérité.

 « Ce génocide qui avait nié notre nature, nous avait dépossédé de notre humanité et nous avait brisé. Nous avions vu, et c’était comme une maladie qui nous excluait du monde, nous enfermait dans un ailleurs, nous minait. Il fallait reconstruire. C’était la seule voie, la seule issue(…) pièce par pièce les morceaux du puzzle trouvaient leur place. Esquissant les contours d’un grand mensonge. » – Patrick de Saint Exupéry

Ergoter ne viendra jamais nuancer la teneur des morts et la réalité de l’Histoire. Qu’importe le terme que l’on utilisera ; le poids de la vérité restera toujours le même, et il est presque insultant de s’en tenir à des débats douteux sur l’emploi d’une expression plutôt qu’une autre quand nous ne sommes pas même capables de commémorer un massacre vingt-trois ans plus tard. La photographie juste au-dessus, celle en noire et blanc, celle de cet enfant effrayé que la guerre a défiguré, est tiré d’un recueil du photographe de guerre James Nachtwey. Dans ce livre se côtoient les victimes du Rwanda, de Bosnie, de Roumanie ou encore de Somalie. L’Enfer ; tel est le titre que le photographe a choisi pour présenter cette œuvre. Et le terme suffit sans doute à recouvrir toutes nos vaines expressions forgées à chaque nouveau massacre.

L’histoire n’a-t-elle pas de mémoire ? Telle est la question que nous nous posions il y a quelques mois déjà, à l’occasion des commémorations muettes en l’honneur de la Shoah. Depuis 1998, au moment de l’organisation du Fest’Africa de Lille, la littérature rwandaise se donne pourtant comme objectif de donner à connaître au monde entier la réalité de ces massacres. Comme toutes les fois où l’homme et la société toute entière s’accordèrent à oublier l’inoubliable, la littérature prend le relais pour rendre justice à un passé dévasté et dévastateur. Parce qu’à l’instar des tonneaux des Danaïdes, notre Mémoire est une futaille percée où les gouvernements filtrent les souvenirs à conserver, l’écrivain est celui qui vient rassembler tous les maillons manquants de notre fresque humaine pour lui redonner toute sa cohésion. Dans notre époque devenue un immense abysse mémorial, un précipice de vide, il semblerait qu’une fois encore les mots soient rois au pays de la Justice.

« On se dit que la littérature, cette fabrique d’illusions, avec ses suspensions d’incrédulité, reste bien dérisoire. On se dit : que peut la fiction, dans une telle situation. On se dit que le témoignage journalistique n’est pas autrement plus efficace dans ce monde globalisé, rongé par l’indifférence, certes bien informé et pourtant peu enclin à réagir promptement et efficacement. » – Abdourahman Waberi, Moisson de crânes

Des noms, des voix, des silences, des traits, des souvenirs, des larmes, des rires, des attentes, des peurs, des échos de souffrance et des vestiges d’espérance, voilà « ce que peut la fiction dans une telle situation ». A l’heure où les historiens s’abreuvent de chiffres et la mémoire de néant, Elle ne peut rien d’autre qu’un souffle d’humanité.

L’art s’en mêle : des livres et des films

Pour que cet article ne soit pas vain, vous trouverez ici de quoi vous « nourrir » à propos du génocide rwandais : 

cvt_Jai-serre-la-main-du-diable--La-faillite-de-lhu_751851gsiCrSD4L._SX210_41CQJVMNC5L._SX210_

la-fleur-de-stephanie-45631-264-432317PQQ86C9L._SX210_41AykfaeIkL._SX210_

 

Et parce qu’on n’oublie pas les cinéphiles, cinq films que l’on a jugés « incontournables » :

  • 100 Days, d’Eric Kabera, 2001 (le tout premier film sur le sujet)
  • Tuez-les tous! (Rwanda, histoire d’un génocide « sans importance »), de Raphaël Glucksmann, David Hazan et Pierre Mezerette 2004 (une production incroyable !)
  • Shooting Dogs, de Michael Caton-Jones, 2006 (sûrement le plus bouleversant)
  • J’ai serré la main du diable, de Roger Spottiswoode, 2007 (à voir pour ceux qui n’auraient pas eu le courage de lire le magnifique témoignage de Roméo Dallaire dont le film est adapté !)
  • Hôtel Rwanda, de Terry George, 2005 (le plus connu, souvent comparé à la « Liste de Schindler », ce qui peut vous donner une idée de la couleur du film…)
  • Le jour où Dieu est parti en voyage, de Philippe Van Leeuw, 2009 (cœurs fragiles s’abstenir !)

2 réflexions sur “Rwanda : Et l’Humanité faillit

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s