Allez Voter !

Si cette élection a bien un avantage, c’est d’illustrer les défaillances de notre démocratie. Entre la montée de l’extrême droite, les mouvements à court terme pour fédérer un maximum au delà des partis -car ces derniers sont en crise comme le montre leurs divisions internes- et l’abstention qui pourrait atteindre des records, cette élection a beau être cruciale, elle en n’est pas moins décevante.

Mais s’il y a bien l’un des problèmes que je veux pointer à deux semaines du premier tour, c’est abstention. C’est en effet un paramètre indicateur de plusieurs dysfonctionnements. La montée de l’extrême droite révèle la mauvaise perception de la politique mise en place et son efficacité partielle. Et l’abstention révèle une perte de confiance dans la démocratie et la politique en général, du moins comme elle est pratiquée. Et elle montre également une volonté d’exprimer son mécontentement en ne s’exprimant pas, ce qui est pour le moins … intéressant au mieux, pour ne pas dire très limité idéologiquement.

Presque paradoxalement, les abstentionnistes se sont même organisés : des pages facebook existent pour défendre leur point de vue. L’une d’elle « Vote PAS : Parti des abstentionnistes et des Sans-voix » tente rapidement des réflexions idéologiques sur leur propre mouvement et fait surtout de l’humour et des généralités du type « tous corrompus« . Ils attendent pour la plupart que la politique reflète leur propre idée, loin de toute réalité du terrain. La plupart de leurs revendications sont saines, comme donner aux citoyens le droit de révoquer un élu jugé et condamné. Mais le paradoxe est évident, comment exprimer cette idée à l’échelle du pays si on ne vote pas ? Comme on est en démocratie, chaque citoyen a le droit de s’exprimer et d’avoir un avis, c’est le leur et je le comprends. Mais c’est pour la même raison qu’il me faut par cet article combattre cette idée.

Le premier point qu’il est évident d’aborder est le vote blanc. Aux abstentionnistes qui ont pour argument principal que rien ne leur convient et que c’est pour cela qu’ils ne votent pas, je leur réponds qu’en France on a la chance d’avoir un spectre très large de candidats, de l’éternel révolution ouvrière au populisme manipulateur de droite. Et surtout, qu’il y a le vote blanc. « Mais il compte pas donc il n’est pas utile » pensez-vous peutêtre déjà. Alors bien sûr, le vote blanc n’a pas d’effet direct, et même si hypothétiquement il peut être majoritaire, il n’a pas d’effet mesurable. (Il faut noter que plusieurs candidats proposent qu’il ait un effet et donc voter pour l’un de ces candidats augmente les chances qu’un jour il soit compté.)

Et pourtant, il donne à réfléchir, car voter blanc c’est dire « aucune option ne me convient« , ne pas voter c’est dire… et bien absolument rien. Il faudrait également qu’il ait un rôle, j’en conviens. Mais représentez-vous une seconde les deux scénarios suivants : l’un où l’abstention atteint 50%, et l’autre où le vote blanc atteint 50%. Dans le premier cas, on aurait donc un président élu grâce au quart des citoyens seulement, mais dont l’équipe pourra toujours prétexter que « c’était à cause du mauvais temps, les gens voulaient se reposer, et se sont jugés incapables et pas assez informés pour voter de manière assurée ». Ces raisons concernent sans doute un très faible pourcentage des abstentionnistes et pourtant le fait de ne pas s’exprimer permet à n’importe qui de parler à leur place et de dire tout et son contraire sur leurs raisons.

Alors qu’avec 50% de votes blancs, même si cela n’aura pas d’effet pratique, il a un effet symbolique. Premièrement, avec un vote blanc, personne ne parle à votre place, vous parlez pour vous. Vous n’êtes plus un flemmard, ni quelqu’un de trop occupé ou pas assez informé, vous êtes un citoyen qui a étudié toutes les options, tous les programmes, et qui a dit « aucun ne me convient suffisamment pour mériter mon vote« . De plus, 50% de votes blancs, c’est 50% de citoyens qui, un dimanche, se sont levés, habillés, qui ont fait la queue, présentés leurs papiers, pris le temps de mettre le bulletin dans l’urne, et sont repartis, tout ça pour dire « Non à vous tous, tous autant que vous êtes« .

Imaginez la soirée des résultats avec 50% de votes blancs : peu importe le président qui sera élu, il n’aura pas la même légitimité qu’avec 50% d’abstention. 50% d’abstention après Marine le Pen au pouvoir, c’est 50% qui ont un peu voté pour elle, mais pas directement. 50% de votes blancs, c’est la majorité des français qui auront refusé de voter pour elle et son adversaire. Et donc rendrait presque légitime une insurrection citoyenne pour réformer le processus politique si un tel événement arrivait.

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Dire qu’on ne vote pas parce que notre voix ne compte pas ou parce qu’on est contre tous les candidats, c’est peutêtre ce qu’il y a de plus stupide à faire en tant que citoyen dans une démocratie. Alors bien sûr, pour que cela soit complètement vrai, il faudrait que le vote blanc soit pris en compte plus sérieusement. Par exemple, au-delà d’un certain nombre de vote blanc, on doit faire une analyse des raisons de ce vote, et une institution neutre ainsi que les candidats doivent répondre à ces raisons et une élection doit être refaite.

Il y a aussi un autre point à aborder, plus précis, et plus justifié, mais qu’il faut combattre. C’est la thèse du « Moi, je ne vote pas pour le moins pire« . Pour certain, c’est compréhensible. Si vous êtes d’extrême gauche et qu’au second tour on se retrouve avec le scénario le plus évident à l’heure actuel, c’est à dire Macron-Le Pen, il semble normal que vous ne vouliez pas voter pour le « moins pire« , même s’il reste l’option du vote blanc comme on vient de voir.

Mais ce problème est quoi qu’il en soit, inhérent à la démocratie. La métaphore suivante illustre bien mon point. Imaginez être avec un groupe d’amis, composé de 15 personnes dont vous. 7 d’entre eux veulent aller manger indien, 7 autres, mexicain, mais vous, ni l’un ni l’autre, parce que vous voulez aller tester le nouveau restaurant vegan à l’autre bout de la ville. Votre cause vous paraît juste, et c’est bien normal, c’est la vôtre. Elle est peut être même objectivement juste, c’est quasiment impossible en politique mais elle l’est peut être, imaginons que ça soit le cas. Vous aviez toute l’heure d’avant pour convaincre de manière réfléchie et argumentée vos amis, et faire des recherches pour prouver la justesse de votre argument, mais vous l’avez peu fait et donc n’aviez convaincu personne. L’heure du vote arrive.

Que faites vous ? Il y a, je pense, 3 grandes options.

Ne pas trancher et dire allez-y sans moi, c’est l’abstention. Vous êtes Français, vous faites partie du pays, vous payez vos impôts, et pourtant vous n’avez aucun avis, du moins, c’est ce qui finira par être pensé de vous.

Mais dire que vous ne pouvez pas trancher, et que peu importe le choix final, vous iriez avec vos amis, c’est voter blanc. C’est à dire que vous exprimez votre avis, aucun choix ne vous va, mais vous encouragez aussi les autres, par votre vote, à réfléchir à d’autre options pour la prochaine fois, car vous restez un membre égal du groupe d’amis, ce qui n’est pas le cas dans la première option.

Et enfin, vous décidez d’aller à l’indien. Non pas parce que vous vous formatez et oubliez vos convictions, mais parce que, à l’indien, il y a un plat qui est vegan, et c’est mieux que rien pour vous, vous comprenez qu’une partie de vos amis veut ce choix là, et à choisir, vous aussi.

Beaucoup haïssent le principe de devoir « voter pour le moins pire« . Pourtant il est au coeur de la démocratie. Et ce n’est pas un mal, au contraire. Rousseau pensait que la démocratie était juste car elle fait choisir, et non choisi directement, le consensus qui conviendra le mieux. L’intérêt commun plutôt que les idées personnelles sont favorisées. Les gens sont libres de débattre, de se convaincre entre eux, d’argumenter et de faire des recherches. Mais s’il fallait voter pour ses convictions pures, alors chaque vote serait différent et tout le monde voterai pour lui même. Mais la démocratie ce n’est pas voter pour soi, c’est voter pour tout monde. Personne, sauf les candidats eux-mêmes, ne vote en se disant « Je suis à 100% d’accord avec chacun des choix du candidat pour le quel je vote et il ou elle pense tout ce que je pense« . Non, en démocratie, on vote littéralement pour le moins pire, ou dit autrement, pour le plus proche du mieux. On vote pour ce que l’on pense être le mieux pour l’intérêt commun, pas pour soi.

Refuser cela et ne pas voter, c’est un choix presque justifiable à condition que l’on passe le plus clair de son temps libre à proposer, partager et argumenter des idées nouvelles. Car vous vous engagez activement avec la vie du pays et avec des idées nouvelles alors oui, votre but est de développer votre projet qui est juste selon vous, et il ne reste plus qu’à convaincre la majorité des Français. Si ce n’est pas le cas, votre abstention permet à n’importe qui de dire n’importe quoi sur vous.

Ne pas voter alors que vous avez la capacité de le faire, c’est laisser les autres en charge de vous, c’est dire que vous n’êtes pas un membre de la société, c’est s’exclure.

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Alors bien évidemment, notre démocratie n’est pas parfaite. Prenez le système des parrainages par les élus. Des milliers de gens supportent une personne et elle ne sera pas un choix possible parce que le système en place est beaucoup trop stricte et élitiste. On pourrait aussi parler de la personnification de la vie politique et des problèmes non pas liés à la démocratie mais à la société dans laquelle elle évolue, c’est à dire une société d’image, de punchline et de consommation de l’information et non pas basée sur des recherches, des débats fréquent.

Les grand médias sont en cause aussi, mais ils sont aussi victimes d’un cercle vicieux. Plus ils parlent d’un candidat, plus ils sont regardés par les personnes qui suivent ce candidat, plus ils ont des revenus dus à une forte audience, plus ils parlent de ce candidat pour gagner en visibilité. Mais du coup de nombreux abstentionnistes ont l’impression d’être face à une injustice car ils veulent entendre chaque candidat de manière égale. Mais à l’âge d’internet cet argument tient assez difficilement.

Néanmoins, il faut, malgré tout cela, au pire voter blanc. Prononcer un refus sera toujours mieux que de ne rien dire, car ne rien dire c’est ne pas exister. Et si possible il faut voter réellement. Même si vous n’avez qu’un point ou deux en commun avec l’un des candidats de plus qu’avec l’autre, au moins cela fera toujours un ou deux points en plus de positif lorsque la personne gouvernera. Par exemple si le fait de ne pas aider un minimum un étranger sur le sol français vous pose un problème moral, l’autre candidat, peu importe lequel, sera mieux sur ce point-là, et donc il est préférable pour vous. Et si vous ne le faites pas pour vous, faites le pour votre entourage, les gens qui comptent pour vous, et ce que vous pensez être le mieux pour le reste des de vos concitoyens. C’est aussi ça, la démocratie.

Alors bien sûr, notre système démocratique n’est pas adapté au fonctionnement de la société actuelle et de la demande grandissante d’un grand nombre de citoyen. Mais devinez quoi, si vous voulez changer ça, il suffit de voter. On ne revitalisera pas la démocratie en ne faisant pas vivre le peu qu’il y a.

Et comme on dit, votez d’abord avec votre cœur dans deux semaines, ensuite avec votre tête pour le second tour, mais surtout, allez voter !

3 réflexions sur “Allez Voter !

  1. Sympa, bien écrit et joliment illustré :p

    Mais finalement, de ce que j’en comprends cet article s’intéresse avant tout aux abstentionnistes hors jeu mais ne parle à aucun moment, parmis celleux ci, de ceux et celles ayant la caractéristique particulière d’être des anarchistes, de voir l’élection comme une totale mascarade. De la considérer comme anti-démocratique, et donc de s’abstenir par conviction totale.

    Nonobstant le travail, l’investissement magistral que tu as pu mettre dans cet article, et le respect que je te dois, cher collègue, j’ai donc plusieurs remarques:

    1/ En plus d’être à contre courant de la réalité, n’est ce pas méprisant que de faire comme si l’abstentionnisme n’était que structurel chez des gens (c’est à dire provoqué par des déceptions), et de faire comme si il n’y avait en somme qu’une forme d’abstentionnisme ?

    2/ Est-ce un choix délibéré de ne pas évoquer l’abstentionnisme hors-jeu (cf Gaxie, Muxel et cie) ?

    3/ Pourquoi faire comme si voter était un choix rationnel ? Quand il convient de se rendre compte qu’il ne l’est qu’en apparence, répondant à la fois de variable lourdes, et de rationnalité modérée, relevant de la subjectivité des individus à un moment m (celui de l’élection), moment où il ne maîtrise aucun effet de composition ?

    Bien camaradement,

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    1. J’ajoute, par totale transparence, que je suis votant, « pour le meilleur ou pour le moins pire » comme tu l’as soulevé, que mes opinions sont publiques, et que de fait je ne te pose nullement ces questions par esprit partisan. 😉

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    2. Avant tout, merci Rémy pour ton commentaire très intéressant qui ajoute au débat ! J’essaierai de faire court et aussi intéressant.

      1) Alors justement, j’essaie de prendre le problème dans l’autre sens, il y a plusieurs formes abstentionnisme, mais le fait de s’abstenir permet à la classe dominante de généraliser et souvent ils invoquent les non-inscrits, et les hors jeux. Donc je pars de ce constat pour dire : « Est ce que ça pose un problème ? ça devrai, voici pourquoi » après les gens sont hors jeux, je pense qu’il sont d’accord avec ça et de toute façon ils ne vont pas lire cet article !
      Et puis la corrélation entre la monté de abstentionnisme et l’opinion général de la politique et de la confiance dans les politiques je pense, c’est peut être une croyance personnelle mais ça me semble proche du réel.
      Et ceux qui pense que ce n’est pas démocratique, on a quand même deux candidats qui propose une 6ème république et la moitié qui propose plus de démocratie. Mais j’avoue que je ne connait pas d’anarchiste donc à part les arguments académique je ne connait pas bien l’avis précis d’un anarchiste citoyen. Et puis la démocratie c’est aussi écrire des articles pour convaincre les autres, j’attend de les voir !

      2) Donc voila pourquoi je ne parle pas du hors jeux, ils ne prendront pas la peine de lire cet article. Mais on constate que l’abstentionnisme augmente, et je suppose que c’est pas les hors jeux qui augmente, mais bien à ceux dans le jeu, à qui j’essaie ici de parler. C’est pour cela que je mentionne la page facebook. Il y a une volonté de parler de politique, il s’y connaisse un minimum et ils ont un avis ces gens. C’est à eux que je parle. Si ils ont assez de conscience politique pour avoir un avis sur une ou deux grandes questions politique, il n’y a aucune raison pour ne pas voter.

      3) J’ai pas l’impression de dire qu’un vote doit être rationnel. ça me pose pas de problème que quelqu’un vote par feeling, « à votre avis qui est le meilleur » ça n’implique pas que le choix soit rationnel. D’ailleurs c’est absolument pas sur la rationalité que l’élection se joue, certain partie joue sur le ressenti, l’identité … c’est tout sauf rationnel ! Mais j’aurai pu ajouté un « peut importe la raison qui vous fait préférer un candidat, c’est la bonne, parce que c’est la votre »

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