La Mort, ce Triomphe

 

« Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,

Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,

Où le Repentir même (oh ! La dernière auberge),

Où tout te dira : « Meurs, vieux lâche ! Il est trop tard !« 

Baudelaire, l’Horloge in Les Fleurs du mal

Trop tard pour vivre. Trop tard pour surpasser notre impuissance et notre paresse.

« Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues

Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or ! »

Avec Thanatos, trop tard pour raisonner. Il est là qui nous guette, épiant nos moindres petits gestes. Lors qu’aux nuées Levana hisse l’enfant – « Contemplez ce qui est plus grand que vous ! » – Thanatos le porte aux rais infernaux, à l’utérus terrestre le promet. Il s’incline sur son berceau, l’admire de ce surplomb d’où dévale un souffle chaud qu’amortit une joue rosie. « Dès qu’il naît, l’homme est assez vieux pour mourir ».

La mort est un pâtre, un parâtre possessif. Le fils, trop couard, n’ose lui faire front. « Au fond, personne ne croit à sa propre mort, et dans son inconscient, chacun est persuadé de son immortalité. » Il ne parvient à soutenir ce regard qui, impudique, dévoile chaque nuit le sein nourricier. À chaque naissance son Œdipe ! Le vainqueur de la sphinge, Levana et Thanatos ; hypostases d’une tragique Trinité qu’élucubre l’Éros.

Nous lui préférons, par effroi, le bonheur béat. Or ne pas admettre sa propre fin, c’est ne pas admettre son propre début. Nous ne pouvons vivre que dans le péril ; les bienheureux de périr. La mort n’est pour eux, ni une consécration, ni même une conclusion, mais une hantise qui s’achève.

Qu’est-ce que la béatitude sinon à l’éternité un bref prélude ?

Ce bien-être reclus et médiocre – morbide torpeur – préfère à l’acception de l’absurde la complaisance du déni. « La croyance que rien ne change provient soit d’une mauvaise vue soit d’une mauvaise foi ; la première se corrige, la seconde se combat ». Occulter l’intraitable vanité, convenir d’une vie bien rangée, c’est ne jamais naître et ne jamais exister.

« Et le temps m’engloutit minute par minute,

Comme la neige immense un corps pris de roideur ;

Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur,

Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute. »

Avant qu’il ne soit anéanti, l’être n’est jamais qu’éperdu. Il foule d’innombrables chemins, d’innombrables sentiers, traverse des déserts, affronte la rocaille, parfois se ravise, accuse une syncope. Il cherche un sens, la Camarde le lui donne. Il puit, rasséréné, clore ses lourdes paupières : la mort demeure le privilège des vivants. « Puisqu’un seul destin devait m’élever moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. » se récrie Meursault avant son exécution.

« Nymphe, ne m’en veux pas ; certes je me suis dit,

Et souvent, qu’en attraits, en grâces personnelles,

La chaste Pénélope est au-dessous de toi.

Elle passe, et tu ris de la mort et de l’âge.

Mais j’entends néanmoins, je désire avec rage

Voir le jour du départ et retourner chez moi.

Si quelque dieu me frappe au milieu du flot sombre,

Je me résignerai ; mon cœur est fait à tout.

J’ai souffert mille maux, j’eus des revers sans nombre

En campagne et sur mer : qu’importe un autre au bout ! »

L’immortalité résiliée, opposant une hautaine résistance, Ulysse reste « fidèle à la terre ». « Parce que vous étiez las de lutter contre le ciel, vous vous êtes reposés dans cette épuisante aventure où votre tâche est de mutiler les âmes et de détruire la terre » contre un ami allemand, Camus s’offusque. La vie s’affermit dans l’exception de notre sort ; la vie s’affirme dans l’acception de notre mort. Avec notre Terre l’homme puisse-t-il succomber : l’infinitude est à l’humanité une insulte.

Mort, nous avons vécu. La vie n’est jamais qu’une longue fuite ; la faux la cisèle et la sculpte, lui imprime le sens et la forme, jusqu’à lors dissimulés dans l’indécise promesse du lendemain. Enfin s’élève dans les funèbres volutes sa face cachectique. Thanatos permet aux biographes de disserter, de disséquer ce que fût la destinée du défunt.

Une réflexion sur “La Mort, ce Triomphe

  1. A reblogué ceci sur Boycottet a ajouté:
    Mort, nous avons vécu. La vie n’est jamais qu’une longue fuite ; la faux la cisèle et la sculpte, lui imprime le sens et la forme, jusqu’à lors dissimulés dans l’indécise promesse du lendemain. Enfin s’élève dans les funèbres volutes sa face cachectique. Thanatos permet aux biographes de disserter, de disséquer ce que fût la destinée du défunt.

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