Présente d’une abstentionniste

 

Il y a quelques semaines de cela, je recevais enfin cette lettre tant attendue, signée par une enfant de Lorraine, qui me promit d’exposer les motifs qui la persuadent de ne pas voter ; devrais-je dire ses raisons !

Je l’ai ci-dessous reproduite, avec son accord et ma fidélité.

L’heureux lecteur de ces lignes, eu égard à la grâce, la malice, et l’éhontée félinité de la plume, conviendra que la main qui l’eût animée fut féminine, et ne me soupçonnera point de le tromper.

                                                                              

                                                           À Amenoncourt, le mardi 21 mars 2017

            Mon cher Thomas,

Je sais ton impatience, mais je sais combien il te plaît de la voir désolée quand, au bout du compte, l’esprit sincère la défait. Je m’escrime à bien écrire, à écrire juste et droit, à ne pas desservir ce Mot qui rassemble, qui rassemble deux épistoliers, deux labadens, deux contradicteurs, qui rassemble les morts et les vivants, Dieu et l’humanité. Je m’inquiète de le voir déprisé et devenir signe, se départir de son symbolisme : nous n’interprétons plus nous réagissons.

Je regrette l’herméneutique allemande, l’intelligence du texte, cette extraordinaire faculté dont jouissaient Henri Weil ou Friedrich Nietzsche : nous n’avons de cesse d’écrire et de lire, mais nous écrivons et lisons mal !

Parce qu’ils élucubrent des pavés diaphanes, aux tournures planes et conventionnelles, nos écrivailleurs pensent épouser le monde, épuiser sa complexité. Il n’en est rien ! Nous ne pouvons la surprendre, fût-ce fortuitement, que prise dans les pampres d’une langue enroulée.

Le littérateur ne compose que pour soi, je veux dire à soi. Il se destine ses portées, ses œuvres sont autant de lettres griffonnées qu’il joue à ses propres oreilles.

N’est-ce pas une cruelle injustice que de mettre à l’index son impénétrabilité ? Existe-t-il, de la part du lecteur, plus évidente preuve de mauvaise foi ? Si se débattre parmi les phrases le répugne, qu’il se l’interdise ! Mais qu’il n’en fasse pas porter la faute sur cet anachorète déjà si las qu’on désigne, non sans gravité, sous le sobriquet d’¨écrivain¨.

Ne nous épuisons pas plus en vaines doléances et venons-en, sans plus tarder, aux raisons qui président à mon abstention. Quant à ma clarté, ne te montre pas trop exigeant : la linéarité m’est biologiquement impossible.

Désespoir, désillusion, déception, désintérêt, déraison parfois. Que d’adjectifs nous sont attribués ! Comme beaucoup de nos compatriotes, je ne me rendrai point aux urnes. Devrais-je en avoir honte et l’occulter ? Faire montre d’une parlure et d’une gestique navrées ?

¨Tant d’Hommes gisent pour que nous disposions, nous autres privilégiés, du droit de vote !¨. Tant de Blancs ont trépassés pour que nous ne l’ayons pas ! ¨Il faut aller voter ! Cela est important !¨. Et pourquoi donc ? La démocratie serait-elle le meilleur des régimes? Permets-moi d’en douter. Le plus enviable peut-être ? Si tout le monde le dit ! Ce ne doit pas être faux. Il ne faut jamais se défier de l’opinion, n’est-ce pas ?

L’idéal démocratique ne constitue point notre sujet. Je devine que tu le tiens en mésestime, mais pour l’heure, je souhaite surseoir le débat. Simplement, je m’oppose à la désignation du président par le peuple. Ne te méprends point ! Loin de moi l’idée de croire à un grand peuple ! Coexistent une pléthore de petits peuples. Une famille non ! Une communauté d’esprit oui ! Le partage d’une même culture joint les villages aux métropoles, les champs de blés aux champs de bétons, les drelins romans aux tours gothiques, les cols bleus aux cols blancs. Ainsi que le Mot, Soutine et Berlioz réunissent, ainsi que le Mot, ils se voient dépossédés de leur force symbolique.

Quelques truismes liminaires : l’abstention ne constitue point une remise en cause du droit de vote ; je suis une électrice qui n’élit pas. Le droit de vote reste un droit ; si passer par l’isoloir devenait une obligation morale consacrée par le Droit, ce ne serait plus un droit mais un devoir. Je m’offusque que d’aucuns veuillent l’élever au rang de corvée, sans doute par calcul politique ; ils désirent nous contraindre à les connaître présidents. Et ça joue les Roméo…

Nous demandons de trop au président, sauf qu’il sache présider. La tête de notre pays doit commander sur son corps et cristalliser ses impulsions. N’est-ce pas sa raison d’être ? Par le suffrage universel direct, n’est-ce pas un fanal que le général promet au foyer élyséen ?

Le président demeure la cible des caprices populaires : le chef du gouvernement est responsable devant le Parlement, le chef de l’Etat devant l’opinion. Sous la gouverne du cornac médiatique, le peuple, incapable de compromission, s’est mué en dictateur. Il désigne son faquin, et le désigne arbitrairement.

Que l’Assemblée Nationale nomine son exécutif ! Puisqu’au lieu d’affermir le pouvoir présidentiel, le scrutin a délaissé les commandes au profit de l’opinion . Elle ne déclame ni décrets ni lois mais à croupetons les souffle, et en machinerie décide des artifices.

« Quid des mesures impopulaires ? Du délaissement de la souveraineté ? Des multiples croc-en-jambes ? ». Pour une horde aux abois le politique devient un malin goupil. Nous ne rusons que dans l’inimitié, ne nous abandonnons que dans l’effroi : l’intendant abomine le peuple, le peuple abomine l’intendant. La plèbe gagnerait à se dulcifier ; plus elle se montre menaçante, plus l’édile récrimine. La désignation du président par le peuple, en officiant démoniaque, a consacré la rupture entre le parterre et la rampe.

Le rassemblement, le seul mandat impératif auquel doit s’astreindre le président. Toute autre promesse, dans le tourbillon des événements, ne tient lieu de devoir. Une ligne politique, cela sert de repère ; un programme, cela serre comme un carcan. La realpolitik demande des mains libres.

« Pourquoi ne pas voter Macron, puisqu’il se défie des logiques partisanes ? ». Effectivement, il compte parmi les rares Hommes publiques qui me paraissent encore perspicaces et cultivés. Mais il manque de verve et de charisme ! Il ne croit plus ni en lui ni en ce qu’il fait, les journalistes l’ont instrumenté : il me rappelle Sartre enfant. Le pauvre homme n’est rien moins que tourmenté, il ne sait réellement où se foutre. Macron a trop d’esprit pour être président : les votards n’éliraient point un chef mais un névrosé, dont la place n’est pas le voltaire d’un grand palais mais le divan d’un petit cabinet.

Je veux te faire une confidence : je n’entends rien à la politique, non plus à l’économie ! L’environnement ? L’éducation ? N’en parlons pas !

Dans ma mise d’électrice, je ne me sens point dans mon rôle : elle me gêne aux entournures. Devrais-je me contraindre à l’endosser ? À porter des responsabilités auxquelles je ne suis point préparée ?

La fortune élisait naguère le monarque, se succédaient à de mauvais princes de remarquables, preuve en est de Charles V, et inversement, selon que le sort fût plus ou moins clément ; le citoyen s’est arrogé le mandat de la fortune, cependant que la désignation du souverain reste tout aussi hasardeuse.

Je suis libre ; j’ignore ce que sont les convictions politiques, je possède tout juste des persuasions. Ce sont des convictions aux pieds légers. J’ignore ce qui pour la France est profitable. Mon sacerdoce n’est point là ! Qu’ils me laissent seulement l’exercer !

J’aime mon pays, mais autrement que par les urnes ! Je l’aime par l’esprit et par le sang, parce qu’il a été pour nous une terre d’accueil. Mais cela, ai-je besoin de te le repréciser ?

Je ne voudrai être prolixe : dans une autre lettre, je t’exposerai ce que je crois être ma vocation. Tu l’auras compris, ce n’est ni celle d’être un animal politique, ni celle de décider à qui léguer le sceptre. Je désespère qu’un Homme ne soit jamais digne de le recevoir. « J’ai cherché de grands hommes, et je n’ai trouvé que les singes de leur idéal » se récriait Nietzsche. Je m’inquiète pour ma santé mentale de l’invoquer si souvent : finirai-je par accolader les chevaux ? Nous serions deux ; se serait une fin pleine de sens.

          Affectueusement,

                                                                                                     I.L

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