Avril 2017 : L’Heure du Choix, ou De l’Indécision

« En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal. »                 – Nicolas Machiavel

L’heure du choix est rarement un moment attendu ; l’isoloir est bien plus une chambre de torture qu’une salle d’exaltation. Recontextualisé, le choix est d’autant plus porteur de tensions : il suffit de regarder du côté de la Turquie, des Etats-Unis ou encore de la Russie pour se rendre compte que nos décisions actuelles auront à définir un avenir vague, si proche, et pourtant si lointain. Les résultats du dernier référendum en Turquie en sont les plus probants : un peuple qui se flagelle à coup de ses propres droits n’est plus que l’ombre d’une démocratie schizophrène, une démocratie qui cherche à se redresser en s’étranglant de sa seule main libre.

« Mal nommer les choses, écrivait Albert Camus, c’est rajouter à la misère du monde. » Puisqu’il faut nommer ces quelques mois de campagne présidentielle, qualifions-les sans efforts. Entre faux pas, chutes, rechutes, mensonges, calomnies, balbutiements, erreurs, rixes, mépris et intentions échouées, le bilan de cette campagne dans son ensemble ne peut être qualifié autrement que de pitoyable. A l’international, la France apparaît comme une scène de foire bon marché où pléthore de candidats s’affrontent à force de coups bas et de rictus dédaigneux. Alentours, les badauds rient, on acclame, on s’esclaffe ; puis les mois passent, la farce qui tourne en boucle lasse, l’on cherche où sont les candidats derrière ces costumes bigarrés que la politique affuble à quelques semaines du Grand Choix. Les rangs se vident ; ils sont, parait-il, plus de 30% à bouder la fin du spectacle. Certains n’ont même pas payé leur entrée. Encore une fois, il n’y a guère plus qu’à l’international que les présidentielles françaises amusent. En France, seuls les caricaturistes et la bonne volonté d’Anne Roumanoff parviennent à nous dérider un peu devant cette mauvaise comédie poussiéreuse. L’avenir a des allures vagues ; par ces premiers jours d’avril, les rayons néophytes aveuglent et empêchent de voir l’horizon embué.

Du début à la fin, du mois de novembre aux premières semaines d’avril, la campagne présidentielle ressemblait davantage à une chasse à courre qu’à une véritable course politique, à la différence près que les lièvres sont bien plus poussés par la ligne d’arrivée que par une meute déchaînée. Plus de meute d’ailleurs, il y a bien longtemps que les lièvres n’amusent plus. Dans cette portée de onze qui se bousculent pour gagner du galon, le quatuor de tête est le plus redoutable. Impressionnant dans sa persistance, François Fillon semble irraisonnable. Empêché par le poids de ses casseroles, il ne s’arrête jamais pourtant ; au contraire, il semble s’élancer davantage, les griffes acérées laissant des marques profondes sur ce sol maintes fois foulé. Non, François Fillon ne cèdera pas ; il salivera jusqu’à la fin, dusse-t-il y laisser des plumes et quelques kilos. Pas trop loin de lui, Marine le Pen s’élance avec davantage de hardiesse. C’est qu’elle a senti elle aussi que le temps commençait à tourner, et que quelques gouttes d’affaires insidieuses venaient mouiller une campagne jusque-là immaculée. La favorite des balles riposte alors avec ardeur, elle court, avec une hargne presque névrosée qui la porte au peloton de tête. Emmanuel Macron de son côté, était parti avec l’illusion du jeune apprenti ou du sportif non préparé qui s’élance d’un coup sans prendre la peine de s’échauffer. Le portail de l’Elysée était encore loin que le benjamin des candidats s’envolait jusqu’à des sphères célestes où son sourire espiègle embrassait les caméras dans la chambre de la République. Qu’il prenne garde cependant ; les plus grands entraîneurs savent qu’à partir trop vite, la ligne d’arrivée est douloureuse à atteindre. Atout de l’expérience sans doute, Jean-Luc Mélenchon avait saisi le conseil du bon sportif. Parti en douceur, un peu en retard comparé à ses adversaires, taclé de trotskyste instable par les uns et d’ennemi affable par les autres, le candidat avait su choisir son bon moment pour bondir d’un coup et se hisser du côté du podium.

Puis, derrière ce match des quatre prétendants virulents, l’on s’essouffle, ou bien l’on s’en va. Proche du podium quelques mois auparavant, Benoit Hamon a fini par se perdre en route. Lassé par une course trop longue, battu par ces volontés farouches qu’il avait sous-estimées, le candidat finit par penser qu’une promenade loin des meutes était envisageable et qu’il ne servait plus à rien d’accélérer un rythme déjà trop soutenu. Plus loin encore, trop loin peut-être, les derniers, honteusement qualifiés de « petits candidats » par les médias en vogue, traînent la patte ou font demi-tour. Asselineau, Poutou, Arthaud, Cheminade, Lassale ou Dupont-Aignan, ont depuis longtemps compris que la démocratie n’est pas la même pour tout le monde. A défaut d’être élu, autant crier bien fort un bon coup ; au moins, on aura osé, on aura dit. On aura ri, un peu. Mais à quoi bon chercher à avancer quand le pouvoir a un arrière-goût amer et quand la scène juste devant ressemble à une curée politique ?

Le match des quatre, voilà comment nous qualifions les élections de ce dimanche à cinq jours des présidentielles. Quatre, cela fait beaucoup pour un duel ; et l’on oublierait ces élections lointaines où le duo déjà dessiné faisait figure de proue sous le masque des élections démocratiques. Or, devant ces quatre que chacun rejette et que personne ne préfère, le doute s’agite, la confusion s’emballe, et même les sondages, rois de l’opinion et souverains de la manipulation médiatique, ne savent plus où donner de la tête.

Devant cette indécision, les médias jubilent. Jamais l’on n’a eu l’occasion de procurer des Unes tellement passionnantes, des dossiers alléchants dont les titres font davantage penser à des accroches de Thriller qu’à des journaux bien sérieux. A l’ère des médias de masse, la presse joue la carte du feuilleton bien plus que celle de la lucidité. Has been, les étendards de la Vérité et de l’Obstination ; place au risible et aux anecdotes aguicheuses. Qu’en est-il du revenu universel de Benoit Hamon ? Le métier de sa femme, haute figure de LVMH, n’est-il pas plus palpitant ? Qu’importent les mesures douteuses de François Fillon autour de la Sécurité Sociale ? Tergiverser sur ses costumes et ses nœuds de cravate, voilà la clé d’un numéro réussi ! La VIème république de Jean-Luc Mélenchon ? Bien trop long à expliquer ; mais diffuser son hologramme des semaines durant ne serait-il pas plus efficace ? Le couple De Brigitte et Emmanuelle Macron avait de quoi combler un programme un peu creux, quand les projecteurs misés sur Louis Aliot suffisaient à détourner les foules du bachotage lepéniste. Les autres ? Oublions-les ; de toute manière, qui voterait pour eux ?

Pourtant, l’issue du premier tour qui s’annonce dans quelques jours n’aura pas de vainqueurs, si ce n’est celui du candidat sournois et invisible, inconnu des sondages et redoutable pour chacun : Abstention. L’enfant bâtard de notre démocratie moderne qui permet à tout un chacun de rayer de son absence des siècles de lutte pour les droits et l’importance des devoirs se trouverait presque légitime devant ce néant politique.

Ah ! L’indécision : « l’ombre de l’acte, son adversaire ruineux » écrit Joseph Vogl dans son livre entièrement dédié à la notion évoquée. L’indécision, meilleure amie des abstentionnistes, qui s’en va leur susurrer, tout bas à l’oreille : « viens donc ! Pourquoi se donner tant d’efforts ? Laisse donc la place à l’incertitude ; le hasard, voilà ce qui guide le monde ! » Et pourquoi, en effet ? Pourquoi voter blanc, quand le vote n’est pas même reconnu ? Alors, ils s’en iront. Les incompris, les lassés, les ignorés, les ignorants aussi peut-être, ceux que l’on appelle aujourd’hui les PRAFs et que les plus virulents qualifieront de « démissionnaires » bouderont les urnes pour des occupations moins futiles.

Faut-il rappeler les abstentionnistes ? Faut-il rappeler ceux qui, observant au loin le radeau sombrer dans les eaux troubles des élections à mesure qu’avance la date des urnes, préfèrent se détacher de ceux qui leur manquent de respect ? Tel le Penseur de Rodin, l’absentionniste est un indécis constant ; comme gravé dans la pierre, le doute retient l’action.

L’indécision plane partout. Elle est en tous ceux qui hésitent, oscillent, reculent, refusent, rechignent, vacillent, tergiversent, poètes dans l’âme et artistes accomplis, de celui qui voudrait mais qui n’ose pas. Geneviève Brisac le dit elle-même dans son dernier article pour le : l’indécision, arme du poète, ouvre le champ des possibles ; elle est le nid de l’imagination, elle est puissance créatrice. Au cœur de ce quotidien morne, où le soleil se heurte aux orages néfastes et où le destin de tout un pays tient à un vulnérable bulletin fripé, l’indécision peut-être, est le fruit de la tentation. Elle est ce dernier orgueil du citoyen auquel l’on a tout donné, cette « solitude » chantée par Victor Hugo à une époque où chaque parole est revendiquée. A défaut de se retrouver face à face avec soi-même dans l’isoloir, l’abstentionniste s’isole loin de ce monde insensé avec lequel on lui rabat les oreilles. Non, la politique ne l’intéresse pas ou plus. Lui, les autres, la société ? Des mots vagues, des notions lointaines ; son destin n’appartient qu’à lui et non pas à l’une de ces figures grisantes qui s’essouffle à tant viser la première place. L’abstentionniste est égoïste, c’est vrai ; mais est—ce un tort ? L’abstentionniste se décharge du fardeau de citoyen, c’est vrai, faut-il pour autant le traiter de lâche ? L’abstentionniste est insouciant, bien sûr, est-il cependant méprisable ? Disons-le bien haut : il y a un abstentionniste en chacun d’entre nous. En chacun de nous subsiste l’envie de céder à l’indécision créatrice, de se détacher de la société qui nous colle à la peau et nous enferme dans ses principes ; en chacun de nous vit la solution de dire non à tous, et même à tout. En chacun de nous s’agite ce besoin de liberté ; liberté citoyenne, liberté extrême, liberté dangereuse ; mais liberté tout de même.

Rechute de réalité : les élections de dimanche ne sont pas une œuvre littéraire où vogue l’indécision, ni un tableau grandiose où le doute produit la sublimation. Dimanche, il faudra certainement choisir entre le « pire et le moindre mal« , mais soit ; il faudra choisir tout de même.

Dimanche, aux urnes ! Allez redonner à la démocratie la dignité que nos dirigeants écaillent chaque jour. Une fois n’est pas coutume : La liberté attendra demain.

 

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