Les populistes en route vers le pouvoir – Épisode 2.1 : De l’extrême-droite au populisme : 45 ans d’histoire politique européenne

1e partie : l’extrême-droite, une histoire française

L’Europe, ravagée par la Seconde Guerre mondiale, semblait avoir fait ses adieux à l’extrême-droite. A l’Ouest, la démocratie rétablie, voyait s’opposer communistes, socialistes, sociaux-démocrates, démocrates-chrétiens, et libéraux, tandis que la construction européenne faisait ses premiers pas. Seuls l’Espagne et le Portugal demeuraient gouvernés par des régimes autoritaires, d’inspiration nationaliste. A l’Est, les démocraties populaires se mettaient en place, sous l’œil attentif de Moscou. La Guerre froide pouvait commencer. L’extrême-droite, après une période d’embellie, où elle tenait les rênes du pouvoir dans une grande partie de l’Europe, semblait définitivement hors circuit.

C’est en France que la renaissance va débuter. La France, patrie des Droits de l’Homme, certes. Mais aussi celle de Gobineau, théoricien du racisme pseudo-scientifique, celle de Barrès, qui définissait l’identité nationale par « la terre et les morts » et défendait un droit du sang fondé sur la race, celle de Drumont et sa dénonciation d’un omniprésent complot juif, et celle de Maurras, qui dénonçait l’emprise d’un pouvoir judéo-protestant-franc-maçon, s’exercant contre l’immense majorité de Français catholiques.

Mais c’est aussi en France que le négationnisme s’est développé, avec Maurice Bardèche, puis François Duprat, dont on reparlera, et évidemment, Robert Faurisson.

Au commencement était Poujade, qui a visiblement marqué l’histoire politique française, puisqu’il lui a laissé son nom sous forme d’adjectif, « poujadiste ». Nous sommes en 1953, dans une France d’après-guerre, pas encore tout à fait entrée dans la modernité. Poujade a alors 33 ans, il est papetier, à Saint-Céré, une petite commune du Lot, dont il est aussi conseiller municipal. Pour lutter contre un contrôle fiscal, il fonde un groupe de commerçants, et obtient gain de cause. Un an après, est créée l’Union de Défense des Commerçants et Artisans, qui rassemble 400 000 adhérents en 1956. Revendiquant la défense des petits contre les gros, anti-parlementaire, contre « l’État vampire », la bureaucratie et les apatrides, Poujade mène une campagne musclée. A propos de Pierre Mendès-France, il dit notamment, en 1955 : « Tu es en France depuis quelques générations, je te l’accorde. Mais est-ce qu’il y a beaucoup de Dupont, de Durand, de Poujade, qui ont apporté leur sang n’est-ce pas, avec le tien ? Est-ce que tu t’es mélangé à la communauté française ? Non. Hé bien c’est toi le raciste. C’est toi le raciste puisque tu n’as pas voulu te mélanger. Tu es venu te mettre dans la communauté française, tu es venu profiter de la communauté française, de tout ce qu’elle t’a apporté, de cette générosité. Tu en as profité, tu t’es enrichi, tu t’es développé, et tu es resté là, dans ta secte. »

Ou encore : « Nous sommes contre le consistoire Mendès, faites donc votre valise et fichez le camp, le peuple de France ne vous a pas demandé de venir, il ne vous retient pas, vous qui n’avez pas une goutte de sang gaulois dans les veines. »

En janvier 1956, Fraternité française, journal poujadiste, écrit, toujours au sujet du même Mendès-France : « Allez-donc demander à des gens qui s’appellent Isaac, Mendès, Servan-Schreiber ou Bensaïd d’avoir la tripe française ».

Se défendant d’antisémitisme, il répond :

« Il n’y a absolument aucun antisémitisme dans le mouvement, nous avons chez nous des commerçants qui sont israélites, nous les avons défendus au même titre que ceux qui sont musulmans ou que ceux qui sont athées. Maintenant, si nous avons un pourcentage de ministres israélites plus important que d’agriculteurs que dans notre département du Cantal, c’est quand même pas de notre faute ».

Le 2 janvier 56, lors des élections législatives, c’est la déferlante : 2,7 millions de voix, et 52 députés élus sous la bannière « Union et Fraternité française », dont Jean-Marie Le Pen, qui, à tout juste 27 ans, devient député du Ve arrondissement de Paris.

Le Pen se fâche avec Poujade et est exclu du groupe en 1957. En 1958, la plupart des députés poujadistes sont battus. En 1962, malgré le contexte de la crise algérienne, c’est la débâcle pour l’extrême-droite : moins de 160 000 voix au premier tour, et en moyenne 1 660 voix par candidat présenté. Le Pen est battu à Paris, par René Capitant.

En 1965, lors de l’élection du Président de la République au suffrage universel, l’extrême-droite a un candidat, Jean-Louis Tixier-Vignancour, dont le parcours parle de lui-même. Député des Basses-Pyrénées de 1936 à 1942, il siège parmi les non inscrits. Entre 1940 et 1941, il est secrétaire général à l’Information du gouvernement de Vichy, fonction dont il démissionne en raison de ses position germanophobes. Le 4 décembre 1945, il est condamné à dix ans d’inéligibilité, pour avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain. Il retrouve l’Assemblée nationale, toujours dans les Basses-Pyrénées, entre 1956 et 1958. Le 1er juin 1958, il vote l’investiture du général de Gaulle, et en faveur des pleins pouvoirs, le lendemain. Il refuse toutefois la délégation du pouvoir constituant au gouvernement, et expliquant : « Jamais je n’aurais pu envisager que, pour la deuxième fois, celui qui me le demanderait serait celui-là même qui m’avait puni pour avoir accordé une première fois cette délégation.»

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Jean-Louis Tixier Vignancour

Avocat, il défend des responsables de l’OAS, en 1962, dont le général Salan. Et, quand vient la présidentielle de 1965, il est le candidat d’une extrême-droite qui tente ainsi un retour sur la scène politique française. Au premier tour, il arrive en quatrième position, derrière de Gaulle, Mitterrand et Lecanuet, et rassemble près de 1,3 million de voix, soit 5,20%. Viscéralement opposé au Général, auquel il reproche d’avoir abandonné les départements français d’Algérie, il appelle à voter pour François Mitterrand, candidat de la gauche, au second tour. Il est toutefois intéressant de noter que Tixier-Vignancour a dépassé les 10% des exprimés dans plusieurs circonscriptions, toutes dans le sud-est : 2e, 3e et 5e des Alpes-Maritimes, 1re, 2e, 8e et 9e des Bouches-du-Rhône, 1re du Gard, 1re de l’Hérault, 1re des Pyrénées-Orientales, ainsi que les quatre circonscriptions du Var et les trois de Vaucluse. Dans le Tarn-et-Garonne, les deux circonscriptions donnent respectivement 9,8% et 9,6% au candidat de l’extrême-droite, qui recueille 8,3% et 8,6% dans les deux premières circonscriptions des Basses-Pyrénées, département dont il a été député par le passé.

Son meilleur score lui est offert par la troisième circonscription du Var, celle qui couvre la partie est de Toulon, là où se trouve notamment le port militaire. En décembre 1965, Tixier-Vignancour y est à 17,2%, et c’est dans cette circonscription qu’il choisit de se présenter en 1967, lors des élections législatives. Point de détail intéressant : Tixier-Vignancour avait, comme directeur de campagne, un certain… Jean-Marie Le Pen. De son côté, Pierre Poujade, premier mentor de Le Pen, soutient la candidature du centriste Jean Lecanuet.

Parallèlement à cette extrême-droite « parlementaire », on trouve plusieurs organisations groupusculaires, et composées principalement de jeunes.

La première d’entre elle est Jeune Nation, fondée en 1950 par les frères Pierre et Jacques Sidos. L’organisation, dont l’emblème est la croix celtique, accusée de violences, est dissoute en mai 1958, par le gouvernement Pflimlin. Ses membres forment, en 1959, le Parti nationaliste. Aux côtés de Pierre Sidos, on trouve notamment François Duprat, dont on reparlera au cours de cet article. Là encore, des actions violentes lui vaudront une interdiction, en février 1959, de la part du gouvernement Debré. En mai 1960, est créée la Fédération des étudiants nationalistes, ou FEN, et dont le but affiché est de lutter contre « la marxisation de l’UNEF ». On retrouvera certains de ses membres dans la campagne de Tixier-Vignancour en 1965.

Sa section parisienne est dissoute en novembre 1963, et créé Occident. Aux côtés de Pierre Sidos, on trouve notamment les jeunes Gérard Longuet, Alain Madelin, Patrick Devedjian, Claude Goasguen, qui connaîtront tous de belles carrières au sein de la droite parlementaire, des années 80 à nos jours.

A Paris, la lutte entre les militants gauchistes et ceux d’Occident est émaillée de violences, à tel point que Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur, prend la décision de dissoudre le groupe Occident, en octobre 1968.

En novembre 1969, un nouveau groupe est fondé : Ordre nouveau. Là encore, la croix celtique sert d’étendard. Ordre nouveau change de stratégie, et se décide à participer aux élections. En 1972, dans la perspective des législatives à venir de mars 1973, Ordre nouveau lance un nouveau parti. Son nom, le Front National. La présidence est confiée à un éditeur parisien, Jean-Marie Le Pen. Éloigné du sérail politique depuis les années Poujade, Le Pen semble être, aux yeux des chefs d’Ordre nouveau, un bon pantin, qu’ils pourront manipuler à leur guise. Mais Le Pen en avait décidé autrement.

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Ordre Nouveau, embryon du Front National

Aux législatives, les scores du FN et de l’extrême-droite restent anecdotiques : 122 498 voix, soit 0,52%, pour 115 candidats présentés. Le meilleur score est celui de Jean-Marie Le Pen, qui obtient 5,22% dans la 15e circonscription de Paris, qui regroupe les quartiers du Montparnasse, de Montsouris et du Petit-Montrouge, dans le 14e arrondissement.

En juin 1973, suite à des échauffourées avec la Ligue communiste d’Alain Krivine, aux abords de la Mutualité, à Paris, les deux organisations sont dissoutes. Le Front National, encore groupusculaire, a maintenant la quasi-exclusivité du « marché » de l’extrême-droite française.

Plus de croix celtique dans le logotype, mais une flamme, tricolore, et directement inspirée du logotype d’un mouvement italien néofasciste, le MSI. Parmi les membres fondateurs, on trouve, dans le bureau politique, François Brigneau, vice-président, Alain Robert, secrétaire général, Roger Holeindre, secrétaire général adjoint, et Pierre Bousquet, trésorier. Deux d’entre-eux, Brigneau et Bousquet, sont d’anciens collaborateurs. Holeindre est un ancien de l’OAS. En décembre 1973, le FN se dote d’une organisation de jeunesse, le FNJ, dont la direction nationale est confiée à Christian Baeckeroot.

Le Pen est candidat à la présidentielle de 1974. Il n’obtient que 0,75% des voix, avec trois zones de « force » (résultats compris entre 0,94% et 1,32%) : le pourtour méditerranéen, la vallée de la Garonne, et le Morbihan, qui célèbre ainsi « l’enfant du pays », né à la Trinité-sur-Mer. Il appelle à voter pour Giscard-d’Estaing au second tour.

A la fin de l’année 1974, une force concurrente tente de s’imposer, le Parti des Forces Nouvelles (PFN). On y trouve François Brigneau, Roland Gaucher, Pascal Gauchon, Alain Robert, fondateur du GUD, ou encore Anne Méaux, dont on a beaucoup parlé il y a quelques mois, pour son activité de conseil auprès de François Fillon, lors de la primaire des Républicains. Jean-Louis Tixier-Vignancour en est le porte-parole.

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Le Parti des Forces Nouvelles

C’est donc divisée que l’extrême-droite aborde les élections municipales de 1977. Face à la gauche, le FN s’allie avec la droite dans certaines communes : Toulouse – où il obtient une élue, Courbevoie, Mérignac et Villefranche-sur-Mer. Le PFN, de son côté, s’allie avec la droite à Paris, Marseille, ou Toulon.

Lors des législatives de 1978, le FN présente 156 candidats, qui obtiennent, cumulés, 82 743 voix soit 0,29%. Il faut ajouter à cela 216 candidats d’extrême-droite de tendances diverses, qui obtiennent 128 018 voix, soit 0,46%.

Les meilleurs scores du FN sont à chercher à Paris : Jean-Marie Le Pen, dans la 5e circonscription qui recouvre le VIIe arrondissement, avec 3,91% et Michel Bayvet, dans la 6e circonscription (VIIIe arrondissement), avec 2,34%. La veille du second tour, François Duprat disparaît dans un attentat visant sa voiture, à l’âge de 38 ans. Peu connu du grand public, Duprat était une figure du Front. Néofasciste, incarnant le courant national-révolutionnaire, il participait régulièrement à la revue Défense de l’Occident de Maurice Bardèche, et était parmi les premiers à avoir introduit les thèses négationnistes en France, dès les années 1960. Il est également un des premiers, longtemps avant Florian Philippot, à avoir été convaincu que la lutte contre l’immigration, exploitée sur le plan économique, séduirait l’électorat populaire, alors acquis à la gauche.

En 1979 arrivent les premières élections européennes, au scrutin proportionnel. Après l’échec de la constitution d’une liste commune avec le PFN, le FN ne participe pas au scrutin, et appelle ses partisans à s’abstenir. Deux listes concurrentes s’affrontent, l’Union de défense interprofessionnelle pour une France dans une Europe solidaire, conduite par Philippe Malaud, Pierre Poujade et Jacques Médecin, et la liste Union française pour l’Eurodroite, derrière Jean-Louis Tixier-Vignancour et le PFN. La première obtient 283 144 voix soit 1,4%, la seconde 265 911 voix soit 1,31%. L’Eurodroite avait comme partenaires européens le MSI italien, Fuerza Nueva en Espagne, et le PFN belge.

Durant le mandat présidentiel de Giscard-d’Estaing, le FN concentre ses attaques sur Simone Veil, coupable selon lui, d’orchestrer le génocide massif de Français. François Brigneau écrit ainsi, dans Présent « La seule morale qui ait traditionnellement droit de cité dans la politique française, c’est la morale chrétienne, à laquelle vous êtes, Madame, si parfaitement étrangère », visant ainsi le judaïsme de Mme Veil. Le même Brigneau surnomme la Ministre de la Santé « Shimon Veil », tandis que Germaine Burgaz, vice-présidente du Front National, la désigne comme « la tricoteuse de Giscard ». Jean-Marie Le Pen, quant à lui, l’appelle « l’Immaculée Contraception ».

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Simone Veil attaquée par l’antisémitisme français

Le FN est antisémite, dans la lignée de l’antisémitisme d’extrême-droite dont le point de départ est l’affaire Dreyfus. Barrès écrit ainsi, en 1903 : « Ce n’est pas un tribunal militaire qui doit juger Dreyfus, mais une chaire d’ethnologie comparée ». Pour Gustave Le Bon, « la culpabilité de Dreyfus est inscrite dans ses gênes, dans sa race, dans la forme de son crâne ». Enfin, Maurras écrit, dans l’Action Française  : « Notre pays n’est pas un terrain vague, il n’est pas question d’accepter passivement que notre sol soit approprié par d’autres. Il faut repousser les barbares. La France perd sa nationalité, les Juifs […] la gouvernent. Elle est la proie de la finance cosmopolite, de la littérature cosmopolite, de la pensée cosmopolite. Notre antisémitisme d’Etat consiste à reprendre aux Juifs ce qu’ils ont pris de trop, et en premier lieu, la nationalité française, alors qu’ils en ont une et indélébile, et qu’ils gardent toujours en fait.  ».

Bien plus tard, dans la revue Identité, en janvier 1990, Jean-Marie Le Pen écrit : « Pour les tenants du nouvel ordre mondial, il s’agit de parvenir à une domination complète de la planète dans tous les domaines : financier, juridique, voire religieux. L’Internationale Juive, qui joue un rôle non négligeable dans cet esprit antinational, veut la destruction de notre passé, mais aussi de notre avenir. Aux ordres d’une oligarchie internationale et cosmopolite, ce nouvel ordre a sa religion, ses grands prêtres et ses bûchers médiatiques. Il a ses évangiles selon saint Freud et saint Marx. » Des propos que Maurras n’aurait pas renié, et qui vaudront au leader de l’extrême-droite française une condamnation.

Le Pen, qui souhaite se porter candidat à la présidentielle de 1981 ne recueille que 320 des 500 parrainages nécessaires. Il appelle à « voter Jeanne d’Arc ». Poujade, de son côté, soutient François Mitterrand. Enfin, Tixier-Vignancour appelle à voter pour Valéry Giscard-d’Estaing.

Aux législatives qui s’ensuivent, le FN ne présente que 74 candidats, qui obtiennent 44 414 voix soit 0,18%, tandis que la concurrence présente 86 candidats qui cumulent 26 931 voix soit 0,11%.

Déjà, une première affiche proclame : « un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés de trop », utilisant la même rhétorique que dans l’Allemagne des années 1930. Son initiateur : François Duprat. Dans les années qui suivent, l’affiche est déclinée : « 2 millions de chômeurs » puis « 3 millions de chômeurs ».

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Exemple des affiches fréquentes du Front National

Les premiers succès n’arrivent qu’en 1982 et 1983, au niveau local. Les 14 et 21 mars 1982 ont lieu les premières élections cantonales depuis que la gauche est à l’Elysée. Au premier tour, le FN obtient de bons scores dans quelques cantons : 13,3% à Grande-Synthe, 12,62% à Dreux-Ouest, 10,34% à Pont-de-Chéruy, 9,58% à Dreux-Est. Aux municipales de 1983, la liste FN obtient 4,18% à Clermont-Ferrand, 3,91% à Montpellier, 1,89% à Nice et 1,87% à Paris. Mais, dans le XXe arrondissement, Jean-Marie Le Pen, tête de liste, obtient 11,26% au premier tour, puis 8,54% au second. Le parti décroche une poignée d’élus, à Antibes, Grasse, Lunel, et Dreux.

Puis vient l’élection partielle de Dreux, le 11 septembre 1983. La maire sortante, Françoise Gaspard, est socialiste, et une cible pour la droite. « Un jour », avait-elle dit « le maire de Dreux s’appellera Mohamed ». Au premier tour, la liste FN obtient 16,7%. Pour « battre l’adversaire socialo-communiste », une fusion RPR-FN est réalisée. La tête de liste du FN, Jean-Pierre Stirbois, devient adjoint au maire.

Cette alliance se fait avec une approbation générale à droite, seule Simone Veil s’en émeut dans la presse.

En décembre 1983, une législative partielle est organisée à Auray, pour remplacer Christian Bonnet, élu au Sénat et démissionnaire. Jean-Marie Le Pen saute sur l’occasion. Candidat, il obtient 12% des voix.

Mais le premier succès national du FN vient de là où on ne l’attend pas : les européennes de 1984. La liste Le Pen obtient 10,95%, et envoie dix élus au Parlement européen : Jean-Marie Le Pen, Jean-Pierre Stirbois, Bernard Antony, Dominique Chaboche, Jean-Marie Le Chevallier, Martine Lehideux, Michel Collinot et Roland Gaucher.

Un an plus tard, le FN parvient à faire élire son premier conseiller général, c’est sa première victoire à une élection au suffrage majoritaire. Jean Roussel est élu conseiller général de Marseille-Notre-Dame-du-Mont. L’adhésion, la même année, de Jean Durieux, élu depuis 1976 dans le canton de Marcoing, près de Cambrai, sous l’étiquette Républicain Indépendant, puis de Bruno Chauvierre, conseiller général de Lille-sud-ouest, fait monter le nombre de conseillers FN à trois. Quatre, même, en comptant Fernand Le Rachinel, élu depuis 1979 à Canisy, dans la Manche, mais qui ne dévoilera son appartenance au FN à ses électeurs qu’en 1988.

En 1986, lors des premières élections régionales, les conseillers régionaux FN, alliés au RPR et à l’UDF, permettent à la droite de l’emporter dans six régions : Aquitaine, Franche-Comté, Languedoc-Roussillon, Haute-Normandie, Picardie et Midi-Pyrénées. En contrepartie, le FN est représenté dans certains exécutifs, obtenant deux vice-présidence en PACA, une en Languedoc-Roussillon, en Haute-Normandie et en Picardie.

Cette même année, une autre élection à la proportionnelle a lieu, pour renouveler l’Assemblée nationale. Le FN envoie 35 députés au Palais-Bourbon, soit autant que le PCF. Beaucoup de ces élus viennent de la droite, notamment le CNIP, et y retourneront dans les années suivantes.

Mais un événement vient ralentir la progression fulgurante du FN. Le 13 septembre 1987, Le Pen est l’invité de l’émission Grand Jury, sur RTL. Interrogé sur la question du négationnisme, alors en vogue, et défendu par Paul Rassinier et Robert Faurisson, il déclare : « Je suis passionné par l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, je me pose un certain nombre de questions. Et je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir. Je n’ai pas étudié spécialement la question. Mais je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. ».

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Jean Marie Le Pen : figure du négationnisme ?

Face au journaliste qui l’interroge, Le Pen s’emporte : « Enfin écoutez. Est-ce que c’est… voulez-vous me dire que c’est une vérité révélée à laquelle tout le monde doit croire ? C’est une obligation morale ? ».

Pour ces propos, Jean-Marie Le Pen sera condamné par la cour d’appel de Versailles, le 18 mars 1991, à verser 1,2 million de francs à onze associations.

Et pourtant, lors de l’élection présidentielle de 1988, Jean-Marie Le Pen obtient un score inédit : 14,38%. Qui sait combien il aurait pu obtenir, sans ce dérapage ?

Il dépasse même les 20% dans 8 départements : Alpes-Maritimes (24,23%), Bouches-du-Rhône (26,39% – il talonne alors François Mitterrand, qui n’obtient que 26,96% dans ce département qui plaçait pourtant Georges Marchais en tête au premier tour de la présidentielle de 1981), Gard (20,58%), Pyrénées-Orientales (20,52%), Bas-Rhin (21,93%), Haut-Rhin (22,15%), Var (25,08%) et Vaucluse (23,15%). Il est de plus le premier candidat de droite, derrière Mitterrand mais devant Chirac ou Barre, dans 11 départements : Moselle, Bas-Rhin, Haut-Rhin, Val-d’Oise, Seine-Saint-Denis, Gard, Hérault, Pyrénées-Orientales, Vaucluse, Bouches-du-Rhône et Var.

L’été 1988 sera également chaud pour le leader du FN. Lors de l’université d’été, au Cap d’Agde, Le Pen vilipende Michel Durafour, ministre de la fonction publique, qui préfère s’allier avec les communistes plutôt que de faire élire un candidat FN. A la fin de sa diatribe, Le Pen conclut avec un calembour : « Monsieur Durafour-crématoire, merci de cet aveu ». Là encore, c’est un tollé.

On peut s’étonner de l’obstination de Jean-Marie Le Pen à créer des polémiques, qui lui nuisent électoralement. Mais la défense, sinon la propagation des idées et thèses négationnistes répond à un enjeu de taille : réhabiliter le régime de Vichy. S’il n’y a pas eu de chambre à gaz, et donc pas de Shoah, Vichy cesse d’être l’allié du pire. Or, le régime de Vichy et son « État Français »,représente la période de l’histoire de France où ont été mises en place des idées proches de ce que défend le FN. C’est la première et unique fois que l’extrême-droite parvient à s’installer aux commandes, et à instaurer un régime qui soit conforme à ses aspirations et à sa culture, en renvoyant dans les oubliettes de l’histoire tout l’héritage de 1789.

D’ailleurs, Le Pen lui-même ne dira-t-il pas, sur le Champ de Mars en 1990 « A mon tour, je le confesse, j’ai eu une opinion, et j’ai une opinion, que je n’impose à personne : je n’ai jamais cru que le Maréchal Pétain était un traître. » ?

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Jean Marie Le Pen et Franz Schönhuber

Sept ans plus tard, le 7 décembre 1997, à Munich, accompagnant son ami, Franz Schönhuber – aux côtés duquel il siégea au Parlement européen entre 1989 et 1994 – auteur du livre « Le Pen, der Rebell », Jean-Marie Le Pen récidive : « J’ai dit, dans une interview de radio où on s’efforçait de me faire dire des choses sur ce sujet sacré, « les chambres à gaz sont un détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale ». Il n’y avait rien, ni de minoratif, ni de méprisant dans un tel propos. Et j’ai souvent pris un exemple que vous pourrez vérifier. Si vous prenez un livre de mille pages sur la deuxième guerre mondiale, qui fit, je vous le rappelle, 50 millions de morts, et pas tous au même endroit, hé bien les camps de concentration, sur ces 1000 pages, occupent 2 pages. Et le problème des chambres à gaz occupe dans ces 2 pages, 10 à 15 lignes, c’est ce qui s’appelle un détail. Et le peuple allemand qui a été le peuple martyr de l’Europe a eu lui même beaucoup de souffrances. Je respecte les souffrances, je respecte les morts. Je respecte moins ceux qui s’en servent. »

Le 26 décembre 97, le tribunal civil de Nanterre le condamne en référé pour ces propos.

Aux municipales de 1989, il ne remporte que Saint-Gilles, dans le Gard. De plus, dans deux communes, Béziers et Mantes-la-Jolie, où ses listes ont fusionné avec des listes de droite, le second tour se solde par une défaite, alors que le total des voix de droite du premier tour était supérieur à 50%.

Lors de la présidentielle de 1995, Le Pen obtient 15% des voix au premier tour. Il est en tête dans sept départements (Var, Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Loire, Haut-Rhin, Bas-Rhin et Moselle), une première dans toute l’histoire politique française.

Il est également le premier candidat de droite, derrière Lionel Jospin mais devant Jacques Chirac ou Edouard Balladur dans douze départements : Nord, Oise, Ardennes, Meurthe-et-Moselle, Vosges, Haute-Marne, Territoire de Belfort, Ain, Gard, Hérault, Pyrénées-Orientales et Alpes-Maritimes.  Il dépasse les 20% des exprimés dans onze départements : Alpes-Maritimes (22,48%), Bouches-du-Rhône (21,43%), Gard (20,28%), Loire (21,09%), Haute-Marne (20,35%), Moselle (23,82%), Oise (20,48%), Bas-Rhin (25,83%), Haut-Rhin (24,80%), Var (22,35%) et Vaucluse (23,12%).

La percée de Le Pen est principalement répartie dans trois zones de force : la région PACA, la région Languedoc-Roussillon avec deux pôles, dans le Gard/Hérault et dans les Pyrénées-Orientales, et l’Alsace-Moselle.

Lors des municipales, le parti lepéniste fait élire trois maires : Jean-Marie Le Chevallier à Toulon (37,02%), Jacques Bompard à Orange (35,93%) et Daniel Simonpieri à Marignane (37,27%). Ils seront rejoint par Catherine Mégret, après sa victoire lors de la municipale partielle de Vitrolles, en février 1997, avec 52,48% des suffrages.

Malgré cette percée, le FN ne fait élire qu’un député lors du renouvellement de l’Assemblée nationale en 1997, Jean-Marie Le Chevallier, à Toulon. Bruno Mégret échoue dans les Bouches-du-Rhône, Bruno Gollnisch dans le Rhône, Marie-France Stirbois en Eure-et-Loir, Roger Holeindre en Seine-Saint-Denis. En duplex sur France 2, Marie-France Stirbois, veuve de Jean-Pierre Stirbois, décédé dans un accident de la route en 1988, explique les raisons de sa défaite : « Non seulement le Front Républicain, mais les beurs ont voté pour Gérard Hamel [député RPR sortant] cette fois-ci. « Un jour, le maire de Dreux s’appellera Mohamed » avait dit Françoise Gaspard, hé bien effectivement, entre Mohamed, Ahmed et Hamel, c’est à peu près la même chose. Ils sont allés jusqu’à faire du racolage de dernière minute pour aller chercher les beurs, ils ont fait une campagne de haine, ils ont fait une campagne en racontant des mensonges ».

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Jean Marie Le Chevallier, unique député élu en 1997

1998 est l’année du rappel à Dieu d’une figure de l’extrême-droite, Maurice Bardèche. Beau-frère de Robert Brasillach, fusillé à la Libération pour intelligence avec l’ennemi, Bardèche avait participé à la propagation des thèses négationnistes, notamment par la publication de Nuremberg ou la Terre promise en 1948, dans lequel il écrivait, par exemple, « On a eu la bonne fortune de découvrir, en 1945, des camps de concentration dont personne n’avait entendu parler. Le gaz toxique dont on retrouva la trace n’était pas destiné à l’extermination, mais à la destruction des poux dont se plaignaient les internés. Il faut combattre cette falsification de l’Histoire, imposée depuis 1945, cette intoxication qui fabriqua les prétendues barbaries des Allemands ». Ce premier ouvrage sera suivi de Nuremberg II ou les faux-monnayeurs, paru deux ans plus tard. Se revendiquant fasciste, il avait aussi publié, en 1961, Qu’est-ce que le fascisme ?. Entre 1952 et 1982, il avait animé Défense de l’Occident, revue majeure de l’extrême-droite française. Aucune figure du FN lors de ses funérailles, célébrées le 15 septembre 1998, en l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, bastion du catholicisme traditionaliste à Paris, mais un hommage de Jean-Mare Le Pen, publié dans Présent et l’ensemble de la presse d’extrême-droite : « C’est avec beaucoup de tristesse que j’apprends la mort de Maurice Bardèche, historien d’avant-garde, humaniste accompli, visionnaire fin et avisé, mais surtout indéfectible compagnon de route du combat national […] dont l’œuvre puissante et courageuse perdurera longtemps encore. ».

C’est aussi en 1998, malgré la personnalité sulfureuse de Le Pen et de son entourage, que la droite va franchir le Rubicon, pour contrer la poussée de gauche aux régionales. Cinq présidents de région UDF sont réélus avec les voix du FN : Jacques Blanc, en Languedoc-Roussillon, Bernard Harang en Centre-Val de Loire, Charles Millon en Rhône-Alpes, Jean-Pierre Soisson en Bourgogne, et Charles Baur en Picardie. Le lendemain de ce « vendredi noir », Libération titre « Honte », avec, en une, les photos des présidents fautifs.

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Depuis la « Honte » de Libération, le Front National abreuve les Unes

Jacques Blanc n’a pas hésité, il a directement passé un accord avec le FN, et s’est fait réélire dès le premier tour. En Rhône-Alpes, Charles Millon, a été plus prudent. Au premier tour, il obtenait 61 voix, contre 61 à son rival de gauche, Jean-Jack Queyranne. Bruno Gollnisch, pour le FN, obtenait 35 voix. Mais juste avant le second tour, Gollnisch demandait et obtenait la parole, et annonçait que son groupe voterait pour Millon, assurant ainsi son élection.

Pis, en Picardie, l’élection a été l’occasion, pour le FN, de berner les autres élus, et notamment l’opposition de gauche. En effet, le FN présente Pierre Descaves au premier tour. Droite et gauche n’ayant pas la majorité absolue, un deuxième tour est organisé. Pour l’emporter, il faut encore une fois réunir la majorité absolue. Le candidat FN se maintient. Et la gauche espère ainsi l’emporter au troisième tour, où la majorité relative suffit. Mais, dès le deuxième tour, c’est la douche froide : le maintient de Descaves n’était qu’une supercherie, le candidat n’obtient pas une seule voix, les suffrages du FN se sont portés sur Charles Baur, assurant son élection.

En Franche-Comté, le président – de droite – élu avec les voix du FN, Jean-François Humbert, démissionne, et est réélu avec le soutien de la gauche. Il faut dire que cette paisible région avait déjà défrayé la chronique, quelques années plus tôt. En 1988, à la disparition d’Edgar Faure, Pierre Chantelat (UDF), avait été élu président du Conseil régional, grâce aux voix du FN, qui avait ensuite fait élire un des siens, René Mars, à la cinquième vice-présidence. En mars 1992, en pleine campagne régionale, un historien avait dévoilé le rôle de Roland Gaucher, candidat FN dans le Doubs, pendant la Seconde Guerre mondiale. Élu, et doyen d’âge de l’assemblée régionale, ce même Roland Gaucher devait présider la séance inaugurale, durant laquelle est élu le président du conseil régional. L’ensemble des élus, hors FN, avaient alors décidé de boycotter cette séance.

Et c’est alors que le FN est à son zénith que la cassure va se produire, à l’occasion des européennes de 1999. Le Pen, qui doit conduire la liste de son parti, est susceptible d’être inéligible, pour avoir molesté Annette Peulvast-Bergeal, candidate PS à Mantes-la-Jolie, où il était venu soutenir sa fille, Marie-Caroline Le Pen, arrivée en tête au premier tour des législatives de 1997. Bruno Mégret, numéro deux du Front, croit son heure arrivée et explique dans une interview au journal Le Parisien, accordée le 24 août, à Toulon, alors que s’ouvre l’université d’été du parti : « Lorsque le chef est empêché, c’est son second qui doit le remplacer ». Mais Le Pen ne l’entend pas de cette oreille, et réplique «  Il n’y a qu’un numéro au Front National, c’est le numéro un ».

Mégret a longtemps cru qu’un jour, il pourrait prendre la tête du Front, en succédant à Le Pen. Mais une déclaration du « Menhir », lors de l’Heure de vérité du 4 mars 1993, sur Antenne 2, lui avait fait prendre conscience qu’il n’en était rien.

Le journaliste : Le Front National sans Jean-Marie Le Pen ?

JMLP : Oui, et le gaullisme sans de Gaulle ? Et le PS sans Mitterrand ? Qu’est ce que ça va donner ? Il est bien évident qu’à un moment donné… et un bateau sans capitaine ?

A ce moment, la caméra d’Antenne 2 montre Mégret, dans le public, tout sourire. Mais Le Pen continue : « un avion sans pilote, oui ça ne marche pas, en effet ! ». Nouveau plan sur Mégret, qui arbore désormais une triste mine.

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Bruno Mégret, point de rupture du Front National

La rupture est inévitable. Et elle semble fatale au Front National. Le 23 décembre, Jean-Marie Le Pen annonce l’exclusion de Bruno Mégret et de ses lieutenants : Jean-Yves Le Gallou, Franck Timmermans, Serge Martinez, Philippe Olivier et Daniel Simonpieri. Le lendemain, Yvan Blot rejoint cette liste. Un moins plus tard, les 23 et 24 janviers 1999, a lieu le premier congrès de ce qui s’appelle encore Front National – Mouvement National, à Marignane, dont Simonpieri est maire. La scission est consommée.

Bruno Mégret laisse derrière lui un parti affaibli, à tel point que tout le monde, dans les sphères politique et journalistique, prévoit la mort imminente du FN, qui ne connaîtra pas le XXIe siècle. Car en partant, Mégret a emmené avec lui 140 des 275 conseillers régionaux, 3 des 8 conseillers généraux, 2 des 4 maires de villes de plus de 20 000 habitants,  14 des 44 membres du Bureau politique, 52 des 120 membres du Comité central, 57 des 97 secrétaires départementaux, et 1 député européen.  13 fédérations frontistes ne sont plus représentées au sein du Comité Central, leurs membres ayant déserté avec « le félon Mégret ».

L’extrême-droite se présente divisée aux européennes de 1999 : résultat, elle est laminée. La liste FN recueille 5,70%, celle du MNR, nouveau nom du FN-MN, 3,28%.

Les municipales de 2001 ne sont pas glorieuses. Si Marie-Christine Bignon l’emporte dès le premier tour à Chauffailles, en Saône-et-Loire, le FN ne conserve qu’Orange, où Jacques Bompard est réélu dès le 1er Tour. Sa femme, Marie-Claude Bompard échoue à prendre Bollène. Marie-France Stirbois est laminée à Nice, et son maintien au 2nd Tour manque de faire basculer la ville à gauche. Toulon repasse à droite, avec Hubert Falco, mais Jean-Marie Le Chevallier a quitté le FN depuis 2 ans. Le MNR s’en sort mieux, puisqu’il conserve Marignane et Vitrolles, pour peu de temps cependant, puisque Catherine Mégret verra son élection invalidée, et la ville repassera à gauche lors d’une partielle en 2002.

C’est affaiblie et divisée que l’extrême-droite aborde l’élection présidentielle de 2002. Mais cela fera l’objet d’un article spécifique.

Le Pen finira par lâcher la présidence du Front en 2011, en le léguant à sa fille cadette, Marine. Comme on l’a évoqué dans le premier épisode de ce feuilleton sur les populistes, Marine Le Pen a bien géré l’héritage familial, au point de faire du FN un parti incontournable de la scène politique française. Toutefois, cette nouvelle stratégie a entraîné une rupture avec son père.

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Marine le Pen, nouvelle figure phare du Front National

En juin 2014, Le Pen père, interrogé par Marie d’Herbais de Thun dans son journal de bord, au sujet de déclarations anti-FN du chanteur Patrick Bruel indique : « on fera une fournée la prochaine fois ». Et pour la première fois, Marine Le Pen désavoue son père, en parlant de faute politique. Louis Aliot – surnommé « Loulou la purge » depuis son passage au secrétariat général du parti, en rajoute une couche en qualifiant le mot de « stupide politiquement et consternant ».

Le 2 avril 2015, invité de Jean-Jacques Bourdin, Le Pen récidive une nouvelle fois au sujet du « détail de l’histoire ». Le 4 mai, la sanction tombe : Jean-Marie Le Pen est suspendu du parti qu’il a présidé de 1972 à 2011. Pour une fois, les tribunaux seront utiles au « Menhir », et le 2 juillet 2015, le tribunal de grande instance de Nanterre annule cette suspension. Mais Marine Le Pen n’a pas dit son dernier mot, Le Pen père est convoqué le 20 août 2015 devant le bureau exécutif du parti, dont font partie Le Pen père et fille, Florian Philippot, Louis Aliot, Nicolas Bay, Steeve Briois, Wallerand de Saint-Just, Jean-François Jalkh, et Marie-Christine Arnautu. Pendant trois heures, Le Pen se défend face à ce bureau accusateur, qui finit par voter son exclusion, en l’absence de Marine Le Pen et de Florian Philippot. Sur les neuf membres de ce bureau, seuls Marie-Christine Arnautu et Louis Aliot ont voté contre la décision, qui s’est donc jouée à une voix près, par quatre voix contre trois.

Ironie du sort, c’est Le Pen lui-même qui a poussé hors du Front celles et ceux qui auraient pu lui être fidèles. Bernard Antony est parti en 2003, les époux Bompard en 2005, Carl Lang, Jean-Claude Martinez, Fernand Le Rachinel, les époux Baeckeroot, Martine Lehideux, Martial Bild et Michel Bayvet en 2008 et 2009, pour la plupart pour fonder le Parti de la France. Roger Holeindre, fidèle parmi les fidèles, est parti en 2011.

Et plus ironique encore, Jean-Marie Le Pen a tout fait pour que son dauphin, Bruno Gollnisch, ne s’empare de l’entreprise familiale qu’est le FN. Et pourtant, il ne reste plus guère que Gollnisch pour incarner, au sein du FN, la ligne historique du parti.

Cette exclusion est validée par la justice en novembre 2016, ainsi que son statut de Président d’honneur. Le FN a donc un président d’honneur qui n’est pas membre du parti.

Le Pen père hors du Front, le Front National a-t-il complètement évolué ?

Si la vitrine a indéniablement changé, le fond de commerce reste globalement le même : fustigation des immigrés, dénonciation de l’insécurité, lutte contre le « système », défense de la « civilisation » française, propagation du cliché d’une France atteinte de décadentisme et qui irait à vau-l’eau, avec la complicité de pouvoir. La métaphore de la maladie a souvent été employée dans le langage de l’extrême-droite. La France, la nation française, serait ainsi un organisme sain, victime de maladies. Des maladies attrapées de l’extérieur : la syphilis, chez Drieu La Rochelle et Céline, puis le sida, chez Le Pen. En 1988, le FN produit une affiche, reprenant le logo du PS (la rose au poing), mais remplaçant la rose par une représentation du virus du sida. Avec en guise d’explication, si la comparaison n’était pas assez claire, une sorte d’acrostiche :

Socialisme

Immigration

Délinquance

Affairisme.

De son côté, dans un livre paru en 1990, Bruno Mégret écrit : « La France est gangrenée par le cosmopolitisme, cette maladie qui agit à la façon du sida sur le corps humain et en détruit le système immunitaire ».

L’idée de l’immigré comme corps étranger à la Nation, est d’ailleurs reprise par Jean-Marie Le Pen, lors de son passage à L’Heure de vérité du 16 octobre 1985 : « Il y avait en Algérie-Tunisie-Maroc, trois petits pays coincés entre le Sahara et la Méditerranée, il y avait il y a vingt ans, 20 millions d’habitants. Il y en a aujourd’hui plus de 50 millions, ils seront plus de 100 millions dans quinze ans, dont la moitié auront moins de 18 ans. Mais ce sera le cas aussi pour le Pakistan, pour le Bangladesh, les Indes, l’Afrique noire, la Chine. Or, de tous ces pays, déjà, des courants viennent en France, qui constituent autant de cellules qui sont, dans notre pays, des cellules étrangères ».

La lutte contre les naturalisations et le droit du sol fait également partie de l’identité de l’extrême-droite. En 1991, à Marseille, Bruno Mégret présente « 50 mesures concrètes pour régler le problème de l’immigration ». Il y explique « Nous instaurerons des quotas d’immigrés par classes, nous bannirons le cosmopolitisme de l’éducation nationale, nous élargirons le principe de déchéance de la nationalité, nous établirons le droit du sang, nous supprimerons toute acquisition automatique de la nationalité, nous remettrons en cause les naturalisations accordées depuis 1974 ».

Le 16 octobre 1985, invité de L’heure de vérité, Le Pen reprenait : « Est-ce que pour autant, parce qu’on naît sur le territoire français, on est un français ? On l’est peut-être sur le papier, on ne l’est pas si l’on refuse […] ».

Cette idée s’inscrit dans l’ADN de l’extrême-droite. Ainsi, Maurice Barrès écrivait « L’identité nationale, c’est la terre et les morts, une commune manière de sentir et de réagir. Les caractères propres ethniques et nationaux nés de variations séculaires différencient le Français de l’étranger ; c’est pourquoi tant de naturalisés qui n’ont pas avec nous cette communauté de race, de sang et d’histoire ne sauraient sentir comme nous sentons les questions nationales ».

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Evolution des dirigeants VS stagnation des idées ?

L’extrême-droite des années 1930 s’élève contre les naturalisations opérées par le gouvernement, près de 500 000 en vingt ans, entre 1919 et 1939. Léon Daudet, fustigeant ces « faux Français », s’interroge : « Une décision administrative peut-elle donner à l’étranger, ainsi étiqueté Français, un sang et un esprit de chez nous ? ».

Le Pen, un siècle plus tard, déclarait en meeting, en 1988, devant 10 000 personnes : « Cette terre de France qui a été tant labourée et tant pétrie qu’on peut dire que chacune de ses mottes a connu la main de l’homme ; que tant de ses terrains ont été arrosés de la sueur et du sang de ceux qui nous ont précédés. »

Une déclaration à rapprocher de celle de Marine Le Pen, le 20 mars 2017, à Lille : « Me voilà sur cette terre du nord si chère à mon cœur. Cette terre à laquelle notre pays doit tant. Une terre heureuse, laborieuse, généreuse mais aussi une terre pétrie de la sueur des mineurs, du sang de nos poilus et de larmes des générations de Français qui s’y sont succédé ».

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Marine le Pen à Lille le mois dernier (mars 2017)

En 2012, Jean-Marie Le Pen, lors de l’université d’été du parti à La Baule, déclare « quand une chèvre naît dans une écurie, ce n’est pas pour cela qu’elle devient un cheval ».

Autre thème de prédilection, celui de l’existence de plusieurs races humaines, voire de leur inégalité. En 1988, Le Pen confie « Mais oui, mais ça existe les races, cher ami, ça existe. Voyez-vous, il y a des noirs, il y a des jaunes, il y a la race kabyle, la race arabe, enfin bref, ça existe, oui. Vous ne croyez pas ? Alors je crois que cette espèce d’inhibition sémantique qui consiste à considérer ce mot heu c’est confondre le racisme et la race. Il me semble, oui. Non ? Vous ne croyez pas ? Vous ne croyez pas qu’il y a une race juive ? Qui d’ailleurs protège ses caractéristiques, son identité et sa pureté, par l’application de règles extrêmement strictes ».

«  Oui, je crois en l’inégalité des races, oui, bien sûr, c’est évident  ! Toute l’histoire le démontre, elles n’ont pas la même capacité, ni le même niveau d’évolution historique  », déclare Le Pen, en conférence de presse, à l’issue de l’université d’été du parti à La Grande-Motte, le 30 Août 1996.

Le même jour, Bruno Mégret affirme « Nous devons avoir conscience de la supériorité de notre civilisation. Nous autres, Français et Européens, avons créé la plus grande civilisation que la Terre ait connue, nous avons découvert l’essentiel des connaissances que les hommes ont acquises. Notre modèle de civilisation est bien supérieur à celui de ces peuplades qui voudraient nous coloniser. Nous devons encourager le retour de la fierté de ce que nous sommes, le retour à la conscience de la supériorité de notre civilisation

Le 17 février, opposé à Nicolas Sarkozy dans l’émission Franchement de France 2, le même Mégret confirme les dires de son chef : « les inégalités entre les races, c’est une évidence. Je ne vois pas où est le problème. »

Son épouse, Catherine Mégret, déclare, dans un entretien au Berliner Zeitung, en date du 24 février 1997 : « Effectivement il y a des différences entre les races, ce n’est pas être raciste que de dire cela. Il y a des différences dans les gènes. C’est ce que disait M. Le Pen : les Noirs sont plus doués pour le sport et la danse que les Blancs. Un vrai Français, c’est quelqu’un qui l’est par le droit du sang, qui se comporte en Français, aime son pays, aime sa patrie, qui va faire son service militaire pour son pays. »

Le 23 septembre 1996, Sophie Montel, cheffe de file du FN en Franche-Comté, déclare, au cours d’un conseil municipal de Besançon : « Rien dans les propos de Jean-Marie Le Pen sur l’évidente inégalité des races ne tombe sous le coup de la loi. Constater que la civilisation des Pygmées au XXe siècle, aussi nombreux que les Athéniens du siècle de Périclès n’est pas égale à celle de la Grèce Antique n’injurie pas les Pygmées. Constater que la civilisation des Esquimaux aussi nombreux que les Juifs n’est pas égale à celle d’Israël et n’a pas joué le même rôle dans l’histoire du monde ne constitue ni une injure aux Esquimaux ni une atteinte à la vérité. L’observation que les enfants d’origine vietnamienne s’adaptent généralement mieux aux études et au travail que ceux de l’immigration africaine est le fait de tous les enseignants, même de gauche. Nous affirmons que la civilisation française de notre grand siècle était supérieure dans tous les domaines de l’épanouissement de l’esprit, des arts et des lettres, à celles des Huns et des Bantous. Constater l’inégalité des civilisations comme celle des individus merveilleusement différenciés, ce n’est pas nier l’évidence d’une nature humaine. Ce n’est pas, bien au contraire, porter atteinte à la défense de la dignité humaine. ». Sophie Montel est actuellement députée européenne, et conseillère régionale de Franche-Comté.

Mais bien avant Le Pen et Mégret, François Brigneau écrivait dans National Hebdo, le 2 mai 1986 : « C’est vrai, je suis raciste, je crois que les races existent et qu’il y a des races supérieures à d’autres dans certains domaines ».

En 1991, lors d’un colloque du FN sur l’écologie, Mégret avait affirmé « L’écologie véritable pose comme essentielle la préservation du milieu ethnique, culturel et naturel de notre peuple. […] Pourquoi se battre pour la préservation des espèces animales et accepter, dans le même temps, le principe de disparition des races humaines par métissage généralisé ? »

D’après le panel électoral français de 2002, 46% de l’électorat lepeniste croyait qu’il existait « des races moins douées que d’autres ».

Chaque année, de 1981 à 2007, le parti organise la « Fête des Bleu-blanc-rouge ». Y est vendue la presse dite amie, National Hebdo, Rivarol, Présent, Minute, mais aussi beaucoup de livres, difficilement trouvables en librairie. Robert Brasillach, Maurice Bardèche, mais aussi Roger Garaudy, André Figueras et François Brigneau ; les deux derniers étant souvent présents pour des séances de dédicaces. Le parti n’oublie donc pas ses racines idéologiques, et en fait même la promotion, lors de ses événements internes. La fête des BBR a cessé en 2007, à cause des difficultés financières du Front. Toutefois, il est intéressant de constater que Marion Maréchal-Le Pen a, en juillet 2016, lancé une grande fête « Bleu Blanc Rouge » au Pontet, dans la périphérie d’Avignon, en Vaucluse. Une manière de renouer avec l’histoire du mouvement. Elle déclarait d’ailleurs, dans le Figaro du 9 juillet 2016 : « Les fêtes Bleu Blanc Rouge sont très ancrées dans l’inconscient collectif du FN. Je suis très fière de cet héritage qui incarne bien l’esprit du parti ».

Dernier point qu’il nous semblait important d’aborder dans cet article, celui de la violence.

Historiquement violente, l’extrême-droite a continué à l’être, au sein du FN. Le 25 octobre 1996, un groupe dont l’uniforme ressemble à celui des CRS, charge des manifestants anti-FN, avant un meeting de Bruno Gollnisch à Montceau-les-Mines. C’est sa première apparition. Son nom, le DPS. Organisation paramilitaire, dont les membres sont, pour la plupart d’entre-eux, d’anciens bérets verts ou bérets rouges (légionnaires et parachutistes), et sont passés par la case prison. Le jour, ils accompagnent les déplacements des cadres du FN, habillés en costume-cravate. On les voit, par exemple, autour de Jean-Marie Le Pen, à Mantes-la-Jolie, au cours de son bain de foule mouvementé. La nuit, la tenue est toute autre : tout en noir, permettant de se mêler aux gendarmes mobiles en toute discrétion. Dans un entretien à Libération, en date du 13 novembre 1997, un ancien membre du DPS explique le rôle de l’organisation : « Intégrer les groupes de manifestants anti-FN, repérer les meneurs et les casser. On n’agit pas en visu mais discrètement. On débarque par groupes de trois ou quatre dans les manifs, on chope les meneurs, on les emmène à l’écart, on cogne et on disparaît ».

Il donne également des détails supplémentaires : « En cas de problème avec des contre-manifestants, on charge et on dégage le terrain. C’est ce qu’on a fait à Montceau-les-Mines. Pour ça, on a des casques, des boucliers et des extincteurs qui envoient de la lacrymo sur dix mètres. On met les masques à gaz et on travaille en binôme: le premier porte l’extincteur et le second, derrière, appuie et gaze. Ensuite arrive une équipe de choc qui matraque. On a aussi des flash-guns, des pistolets qui tirent des balles de caoutchouc. On reçoit des ordres par talkie-walkie du type «Restez en place!», «Attention, manifestants en vue!», «Assaut!», etc. La devise, c’est rapidité, efficacité et, surtout, se replanquer avant que les journalistes arrivent. Pour le reste, on a les mains libres ».

Mais le FN n’a pas attendu la création de cette milice, pour user de la violence.

En février 95, à Marseille, où le FN a le vent en poupe, un jeune Français d’origine comorienne est tué, d’une balle dans le dos. Il n’a que 17 ans. Ses assassins sont des colleurs d’affiches du FN. Bruno Mégret, en conférence de presse, indique que l’un de ses militants « a été violemment agressé par une quinzaine de Comoriens, et [que] ses deux compagnons qui se trouvaient à 300 mètres plus loin, sont venus à son secours en état de légitime défense. Pour se dégager, les colleurs d’affiches se sentant menacés de mort, ont tiré en l’air, en direction de leurs agresseurs ». La légitime défense n’est pas retenue par le jury, et l’auteur du coup de feu est condamné à quinze ans de réclusion criminelle.

Le 1er mai 1995, près du Pont du Carrousel, en marge du traditionnel hommage à Jeanne d’Arc, des skinheads en fin du cortège du FN, jettent un passant, Brahim Bouarram, dans la Seine, où il meurt noyé. Ceux qui l’ont jeté à l’eau ne sont pas membres du FN, mais ils sont venus à Paris, pour la manifestation, dans un car affrété par le parti, depuis Reims. Le principal accusé, âgé de 19 ans au moment des faits, était déjà là le 1er mai 1994, et a également assisté à la fête des BBR en septembre 1994.

Plus tôt, en 1986, alors que la campagne des législatives battait son plein dans les Yvelines, un colleur d’affiches du PS avait été poignardé à mort par un militaire, encarté au parti lepeniste.

Le parti semble désormais purgé des négationnistes, des nostalgiques de Vichy, et des antisémites trop voyants. Une volonté affichée par Marine Le Pen, déclarait en décembre 2010 : « Je suis opposée à voir revenir dans le FN des groupuscules radicaux, caricaturaux, anachroniques. Entre les catholiques intégristes, les pétainistes et les obsédés de la Shoah, ça ne me paraît pas cohérent. Le FN ne servira pas de caisse de résonance à leurs obsessions.

Le parti, d’accord, mais quid de l’électorat ?

On le saura sans doute dans quelques années, quand des études auront été menées sur cet électorat en mutation.

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