L’âge décisif

Si l’école n’est pas seulement l’institution chargée de donner un enseignement collectif général aux enfants d’âge scolaire, mais aussi le mécanisme d’orientation des élèves dans la vie active alors se pose la problématique suivante : Quand s’opère le choix ? Quel est l’âge déterminant, celui qui n’admet pas, ou très difficilement de retour ?

Théoriquement, le cheminement brille par sa linéarité et sa clarté :  le choix entre une filière générale ou professionnelle s’effectue à la fin du collège (quant à lui unique depuis 1977), la précision de la dominante du bac (L littéraire, S scientifique, ES économique et sociale) voulue se décide en seconde, détermination renforcée en première par  le choix d’une spécialité à suivre en terminale. Le processus s’achève à l’aube du bac avec APB, orientation post bac, logiciel qui cache encore son code source.

La France opte ainsi pour un modèle progressif où l’étape finale entérine un choix mûri pendant plusieurs années. Quid du droit à l’erreur ? Si un bon bac S peut aussi bien prétendre à une prépa maths (MPSI) qu’à une licence de philosophie, les autres filières se ferment dès la première (et l’âge de seize ans !) la perspective d’une carrière scientifique. Mais l’âge décisif s’avère-t-il pour autant plus tardif pour les S ?

Derrière le parcours scolaire classique affiché par l’Education Nationale se cache d’autres voies, privées qui promettent à ceux qui les empruntent d’arracher les meilleures places. Les prépas pré-bac sciences po, écoles de commerce ou d’ingénieurs obtiennent d’excellents résultats (50% des admis à sciences po Paris à bac+0 sortent d’une prépa) qui ne doivent rien au miracle mais au formatage à des épreuves auxquels le système scolaire classique ne prépare pas.

Face à cette menace pour la méritocratie, l’enseignement public a su contre-attaquer : tutorat en médecine, prépa sciences-po dans les lycées publics, terminale préparatoire pour ceux qui se destinent à une prépa scientifique… Dès leur mise en place, quelques uns se sont insurgés d’une sélection au sein d’une institution publique; ceux qui rejettent toute forme d’élitisme et prônent un modèle d’éducation coménien, d’une éducation universelle réveillant la “lumière naturelle” (telle que définie par Comenius) répartie en tout-à-chacun oublient que l’éducation se plie aux exigences sociétales : la classe dirigeante existera tant que la société la reconnaîtra. Or la conscience de classe demeure forte aux hautes échelles car “les élites savent qu’elles sont minoritaires consubstantiellement à leurs statuts” (Pinçon-Charlot, Sociologie de la Bourgeoisie). L’école ne pouvant détruire la “classe supérieure”, un frein à l’élitisme au sein du service public a pour seule conséquence de permettre une domination accrue de la part de ceux qui peuvent s’en passer. Comment nier cependant que de telles mesurent avancent l’âge déterminant ? Or plus ce dernier se fait précoce, moins l’individu dispose du libre-arbitre nécessaire et d’éléments en mesure de l’aider à mûrir une décision personnelle.

De telles initiatives pré-bac permettent cependant de démystifier un enseignement supérieur au vocable souvent abstrus. Qui peut se prévaloir de connaître les : MBA, BBA, bachelor, double-licence, prépa intégrée, CPGE (MPSI/MP, PCSI/PC, PSI, PT, BCPST, A/L, B/L, ECS, ECE, LSH …), CUPGE, IUT, BTS ect… ? Si ces formations, par leur pluralité, pourraient permettre à chacun de se réaliser, leur diversité se révèle au contraire un facteur d’inégalité sociale : seuls les privilégiés connaissent les alternatives qui s’offrent à eux et disposent d’une réelle liberté de choix.

Les alternatives publiques sont performantes : le tutorat accueille chaque année de plus en plus d’étudiants, se substituant ainsi aux prépas privées quand chaque promo de la TSP (Terminale Scientifique Préparatoire) du lycée Marcelin Berthelot (94100) propulse une petite dizaine d’étudiants dans des écoles d’ingénieurs de rang A. Leur meilleure vertu est l’engagement de l’élève à l’excellence sans détermination : puisque la famille n’y a rien investi, l’élève peut ainsi emprunter une autre voie sans remords. S’étant projeté dans un aperçu de l’enseignement supérieur, son choix final n’en sera que plus abouti : on compte ainsi des prépas sciences po se redirigeant vers une hypokhâgne ou une école de commerce. S’ils ont abandonné la prestigieuse école, leur préparation ne leur en sera pas moins profitable. De même, les TSP qui s’orientent en études médicales ou en ECS (prépa économique et commerciale destiné aux bac S) disposent, de par leur préparation d’une année à une classe préparatoire scientifique, d’outils précieux pour s’y épanouir. Loin de fermer des portes, le choix de l’excellence en ouvre et retarde l’âge décisif, en particulier pour ceux qui ne s’y seraient pas projetés seuls.
Ainsi, l’excellence publique s’avère non seulement souhaitable mais nécessaire car elle se révèle la seule garantie d’un ascenseur social, la seule empêchant l’endogamie au sommet (dont on ne peut nier l’existence, même si la critique n’est pas exclue), la seule porteuse d’une méritocratie républicaine  à l’image de notre devise : “Liberté, Egalité, Fraternité”.

Une réflexion sur “L’âge décisif

  1. A reblogué ceci sur Boycottet a ajouté:
    sauf que pour l’ heure et en ces lieux le système est devenu opaque !
    Ainsi, l’excellence publique s’avère non seulement souhaitable mais nécessaire car elle se révèle la seule garantie d’un ascenseur social, la seule empêchant l’endogamie au sommet (dont on ne peut nier l’existence, même si la critique n’est pas exclue), la seule porteuse d’une méritocratie républicaine à l’image de notre devise : “Liberté, Egalité, Fraternité”.

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