La Peste ou le Choléra

 

« Laissons le choix au Hasard, cet homme de paille de Dieu » – Marguerite Yourcenar

Hier soir, Rastignac était en tête à tête avec Falcoche. Jeune arriviste aimé des femmes mûres et goûtant pouvoir et argent comme d’un élixir olympien, il se retrouvait confronté à cette effigie caricaturale de l’opiniâtreté gratuite et de la haine injustifiée. L’un avait su séduire par son regard encore naïf de jeune coq politique, l’autre était parvenue à plaire par son caractère bien trempé et son patriotisme confortant. Le premier était sûr de lui, arrogant –beaucoup- blanc -un peu- ; la deuxième ébahissait par l’assurance vindicative secouant ce corps de femme et qui, plutôt que de la viriliser, suffisait à la déshumaniser. Femme ou homme providentiels, leur principale qualité était la médiocrité des autres. La rencontre était étrange. Prévisible et inattendue à la fois. Décevante aussi ; un peu comme un rendez-vous raté d’où l’on ressort éreinté sans trop savoir quoi en penser.

Un séisme politique. Les résultats du premier tour n’en étaient qu’à leur estimation que déjà les médias nationaux ressortaient leurs plus belles tournures : séismes, tsunamis, ouragans ; il aurait fallu croire que les résultats d’hier témoignaient d’un sursaut virulent, et il s’en est fallu de peu que l’on parle de révolution. Il serait évidemment faux de réfuter que les résultats d’hier ne constituent pas une nouvelle page de la vie politique française. L’absence des partis traditionnels au second tour, l’essor des partis-sanction, l’ascension inattendue d’Emmanuel Macron, tous ces éléments constituent bien une raison de penser que la Cinquième République est de plus en plus tangible. Mais en réalité, les résultats annoncés hier au soir sont loin d’avoir suscité de tels bouleversements. D’abord, parce que contrairement à l’émotion palpitante de 2002, la présence du Front National au second tour était plus qu’envisageable, et que l’effroi ressenti alors quinze ans plus tôt s’est transformé aujourd’hui en une froide amertume. Le défaitisme a pris le pas sur la passion de la révolte. Ensuite, parce qu’à force d’avoir prédit le pire comme le mieux, les noms annoncés avaient une résonnance de défaite générale. Ni de grande manifestation, ni de grande ferveur ; la France semble avoir atteint le point mort de sa sensibilité politique ; le voilà à présent aussi lisse qu’un parfait ectoplasme. Où est le séisme politique dont on nous parle tant ? Loin de là les barricades et les cris de joie, les révoltes comme les exaltations, la ferveur des rues comme les effrois virulents ; tel le rivage des Syrtes, la France toute entière est un horizon pâle et vide où une ombre remue parfois avant de s’évanouir aussitôt. Entre le discours du vent et le discours extrémisme, les propositions hasardeuses et les promesses pleines de hargne, l’enfant chéri du système et la femme choyée d’un conservatisme hargneux, nul ne peut prétendre savoir ce que sera la France de demain.

Les sondages cette année auraient donc été efficaces ; à moins qu’ils n’aient fait qu’inspirer les derniers indécis. Dans tous les cas, ils sont les véritables vainqueurs de cette élection barbotante.

En réalité, ces résultats distillés, effigie d’une France éclatée que tout semble diviser, finit de prouver l’échec des campagnes dans leur ensemble. Optimiste précoce, Benoit Hamon avait tôt fait de laisser flotter sa campagne entre les mains fallacieuses du destin. Grisé par une victoire écrasante aux primaires du Parti Socialiste, l’Elysée lui semblait beaucoup trop proche. Mal lui en a pris ; le score ridicule marqué par le candidat ex-frondeur est le résultat d’une cécité politique. Comme si cette déception ne leur suffisait pas, voilà les électeurs socialistes attaqués de toutes parts par leurs homologues radicaux. Scandalisés, l’on se calfeutre dans le giron de Jean-Luc Mélenchon pour dénoncer ces traitres qui, en refusant d’offrir leur voix à leur candidat, ont signé la défaite de la gauche. Soyons réalistes : l’absence de l’aile gauche au Second Tour n’est pas (exclusivement) due à la loyauté des hamonistes envers leurs convictions, ni même au caractère égocentrique de deux candidats refusant de s’unir en vue d’une victoire. Fragilisée par une pluralité qui n’en finit plus de s’étendre, la gauche ne doit sa défaite qu’à son éclatement évident. Parce que la gauche de Benoit Hamon n’avait plus rien de commun avec la gauche mélenchonniste, il est à parier qu’une alliance n’aurait pas davantage permis un score compétitif. A force de creuser sa propre tombe, la gauche toute entière finit par se démettre.

François Fillon quant à lui ne doit son éviction qu’à son obstination farouche face à une droite qui lui tournait le dos. Du Penelopegate à l’affaire des costumes en passant par des accusations diverses, le candidat de la droite traditionnelle a signé lui-même son arrêt de mort à force de rejets et de mépris politiques. Difficile de prétendre que la justice prendra enfin conscience de son rôle éminent ; dans tous les cas, la crédibilité fillonesque a depuis longtemps déserté les camps des Républicains. Et il est à parier qu’un Juppé aurait eu de quoi dépasser les 19%

Même le Front National, malgré sa qualification au Second Tour, réalise un score moins élevé que celui auquel il s’attendait. Dans l’entourage de Marine Le Pen, la fête a déjà un arrière-goût de défaite. Difficile de mener une campagne remarquée lorsque celle-ci ne s’était pas arrêtée depuis 2012. Une campagne peu fructueuse donc, une candidate au débat globalement médiocre, des faux pas à répétition ; il serait faux d’assimiler cette victoire à une stratégie de campagne brillante.

Evidemment, le grand mystère de cette présidentielle restera l’ascension vertigineuse d’Emmanuel Macron, inconnu de l’opinion publique il y a trois ans encore et aujourd’hui à la tête d’une élection présidentielle. Cette hausse fulgurante, en quelques mois à peine, est une première dans l’Histoire de la Cinquième République. Que les macronistes cependant calment leurs ardeurs : l’option Macron ressemble en effet bien plus à un choix par défaut qu’à une adhésion pleine et entière.  Face aux candidats du « déjà-vu » et à la peur des extrêmes, le nouveau bulletin a pour beaucoup représenté « le moindre mal » de cette présidentielle. De plus en plus attachés au vote utile, nombreux sont ceux qui ont vu dans le candidat d’En Marche, plutôt qu’une incarnation de leurs valeurs, l’unique solution pour lutter contre les extrêmes. Il n’y a d’ailleurs guère qu’au QG en question que l’excitation est à son comble : la ferveur macroniste n’est qu’une illusion cachée sous le déguisement du vote utile. La victoire d’Emmanuel Macron n’est rien de plus que celle de l’incertitude.

L’une des leçons à tirer de ce résultat indécis du premier tour sera certainement le rejet d’une République qui commence à prendre de l’âge et la lassitude populaire généralisée face aux élites traditionnelles. Rien de tel que la désignation d’un bouc émissaire pour rassembler les troupes en vue d’une élection. A l’instar de François Hollande triomphant grâce à « mon ennemie la finance », le vainqueur de ces élections se sera appuyé sur « le système mon ennemi. » Et pour cause, 2017 restera la date historique où les partis traditionnels, de droite comme de gauche, auront quitté la course dès le premier tour. Jubilant à se considérer comme des « anti-systèmes », les candidats retenus pour le second tour ont su tirer profit des faux pas d’une élite rapiécée. L’un séduit par sa jeunesse que l’on voudrait novatrice ; il n’a jamais été élu, parle plutôt bien, pourrait être un vent de fraîcheur dans ce tableau politique immuable. L’autre a le verbe haut ; son franc parler choque autant qu’il plaît. En France en 2017 être contre tout n’a jamais été aussi efficace.

Les candidats du « hors-système ».  Voilà comment les deux candidats en lice se plaisent à se considérer. Parce qu’ils viennent brouiller les listes traditionnelles, parce que leur discours se veut novateur et leur structure politique différente, il faudrait comprendre que le paysage politique français serait bouleversé par l’élection de l’un d’entre eux. Il est essentiel cependant de se rappeler que l’un comme l’autre ne font que séduire les foules par des discours en apparence audacieux.

Il n’est plus temps de passer des heures à débattre sur le cas d’Emmanuel Macron ; nos plumes se lassent d’avoir à expliquer en quoi le candidat n’est rien d’autre que l’enfant fétiche du dit système. Diplômé de l’ENA, introduit dans les hautes sphères de la politique par Jacques Attali, banquier d’affaires chez Rotschild, avant d’entrer véritablement dans les rangs du gouvernement, Emmanuel Macron n’incarne rien d’autre qu’une continuité libérale dissimulée derrière un visage encore pubère mais dont le programme sans fond et la politique sans âme décevront dès les premiers mois. Il est peut-être bon cependant de revenir sur la dernière étude de l’ONG SumOfUs qui, après s’être penchée sur le cas des onze candidats à la présidentielles, finit par constater qu’Emmanuel Macron est le plus concerné par les conflits d’intérêts. La liste en effet est longue : banquier à Rotschild, il aurait travaillé sur des dossiers concernant des entreprises privées françaises et étrangères avant de profiter de son poste de ministre pour faire voter des lois en faveur des acteurs du privé. Le candidat hors-système sait également s’entourer de milliardaires bien connus : De Marc Simoncini (Meetic) à Alexandre Bompard (fnac-Darty) en passant par Frédéric Mazzella (Blablacar), le candidat choisit ses amitiés. Il suffit de se souvenir de l’affaire Mourad, obligé de démissionner à cause de ses liens avec les laboratoires pharmaceutiques Servier, pour avoir un aperçu des conflits d’intérêts macroniens. Quant aux conseillers d’En Marche, susceptibles d’entrer au gouvernement en cas d’élection, ils sont loins d’être inconnus : Audrey Bourroleau, conseillère en matière d’agriculture, n’est ainsi autre que la déléguée générale de Vin et Société, soit l’un des plus grands lobbys de l’alcool quand Didier Casas, conseiller des dossiers régaliens, est avant tout le Directeur général adjoint de Bouygues Télécom. Suite à cette liste encore brève des révélations de SumOfUs, nul doute qu’Emmanuel Macron fera sortir l’Elysée du système…

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Quant à Marine Le Pen, il y a fort longtemps que l’étiquette de l’anti-système se détache de son parti. Est-on encore anti-système lorsque l’on pose en robe de soirée pour le gala du New York Times ? Est-on encore anti-système lorsque les médias vous mangent dans la main et qu’ils vous sont vos plus fidèles alliés ? Est-on encore anti-système lorsque, après avoir crié au « tous pourris », le parti se retrouve lui-même embourbé dans des affaires financières à l’instar de ses concurrents ? Car à cette heure, Marine Le Pen a perdu la légitimité de reprocher à ses concurrents leur passion française pour les conflits d’intérêts. Alors que le parti Jeanne est toujours l’objet d’enquêtes, la candidate est elle-même visée par une enquête pour financement illégal. La Justice d’ailleurs, très peu pour elle. Elle est bien mieux chez les autres…

Etre hors système, ni de droite ni de gauche, éminemment au-dessus d’eux tous, passionnés par le peuple et méprisant tout le reste. Comme Ulysse tâchant d’échapper à Polyphème sous sa peau de mouton, les partis arrivistes essaient d’éviter la poigne populaire sous une peau bien trop lisse. Le fruit est bien lustré ; mais le vers s’endort déjà à l’intérieur.

Des deux candidats élus par défaut, reste à savoir lequel fera barrage à l’autre. Contre le Front National toute ? Méfiez-vous. A tous ceux qui estiment déjà la victoire d’Emmanuel Macron comme une évidence, n’oubliez pas qu’Hilary Clinton était donnée gagnante face à un Donald Trump effrayant. Si Benoît Hamon et François Fillon ont d’ores et déjà appelé à voter Emmanuel Macron, d’autres comme Jean Luc Mélenchon prendront certainement le risque de se taire. Il serait temps cependant de se souvenir que la politique n’est pas un jeu, et qu’à jouer avec le feu, l’on finit par se brûler. Le choix, certes, devra se faire entre la peste et le choléra. Entre un libéralisme qui s’ignore et une voix aux racines pétainistes, entre la finance et la haine, entre le néant ou bien l’excès, le choix sans doute risque d’être cornélien. Le premier est un opportuniste épatant : un pied à droite, un pied à gauche, il gigote sans cesse pour absorber toutes les voix. L’autre se nourrit du mal de son siècle : des attentats aux erreurs politiques, elle joue sur les peurs et absorbe chaque faux pas. A choisir cependant, peut-être vaut-il mieux un Président qui danse qu’une Présidente qui exècre.

Il y a quelques mois, le Canard Enchaîné titrait en vue des élections américaines : « la Femme, pas l’Infâme. » Des deux, je ne saurais nommer le plus infâme. Mais il me paraît essentiel d’éviter la femme.

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