Adeline Fleury, Femme Absolument

« ô femme ! ô femme ! Tu es un abime, un mystère et celui qui croit te connaître est trois fois insensé. » – Colette 

Ecrire sur la femme, sans retenue et sans censure, écrire la femme dans toute son intimité et toute son authenticité ; écrire le féminisme mêlé à la féminité, c’est le défi que s’est fixé Adeline Fleury dans son nouvel essai. Entre romans, comme Rien que des mots, et essais, comme le Petit éloge de la jouissance féminine, l’auteure touche à tout et se refuse des limites.

Femme Absolument est un livre intense, sans pudeur. Du bout de la plume, Adeline Fleury fait s’écrouler les frontières de la femme pour la laisser à voir, à elle et aux autres, de tous les sexes, de toutes les générations, dans toute sa liberté. Une liberté qu’elle ose exprimer : féminité et féminisme, corps, sexe, passion, fantasmes, sans retenue et avec une sincérité bouleversante. Elle met à nue sa vie de femme, hors artifices au –delà des principes moraux et calomnies véhiculées par notre société. Dans un monde où l’on zappe, où la femme est soit objet soit cruelle, Adeline Fleury s’impose tout simplement comme femme, et d’ailleurs « c’est bien suffisant. » Une femme qui aime les robes, le vernis flashy et les chemises d’homme ou encore trinquer des bières devant un match de foot. Humaine avant tout, elle raconte sa vie de femme pour mieux la faire comprendre. Plus précisément, elle raconte ce monde où encadrer la liberté féminine est plus rassurant que de l’assumer complètement, où il suffit de porter un short pour que vous soyez une allumeuse et que vous subissiez les insultes des uns ou des autres. Oui, l’on peut être féministe et aimer être femme en toute féminité ; c’est là le message qu’elle tend à faire passer. Dans son âme, dans son corps et dans son cœur, elle est une femme et elle ose le dire.

Le livre déroule la vie féminine de l’auteure : de son enfance pleine de questionnements à sa maturité libératrice, Adeline Fleury se raconte dans les moindres détails ; naissance de l’intimité, désir, viol, rupture du désir, amour, recherche de soi, elle pose les mots justes sur tous les passages de sa vie qui, au fond, sont aussi ceux de toute une femme. L’idée de l’essai a germé il y a environ un an où, alors que le corps de la femme se retrouvait au cœur des polémiques, il se murmurait que le retour sur certains droits, notamment l’IVG, pourrait être évoqué. Absolument Femme, c’est l’histoire d’une note d’intention, écrite un soir, finalement devenu un livre personnel et étoffé : « c’était une écriture tripale, explique Adeline Fleury, d’autant plus que le matériau principal n’était rien d’autre que ma vie, même si je me sers de références pour mieux la mettre en lumière. » Ainsi, tout le livre est écrit à la première personne, plongeant directement le lecteur dans cette existence amoureuse de femme féministe, féminine et libre avant tout, qui aime les hommes et n’hésite pas à s’affirmer dans son intégralité. Pourtant, l’intimité peut-être douloureuses; en témoigne la scène où, encore adolescente, la jeune femme perd sa virginité par un viol. Un moment qui la fera rompre de longues années avec le désir amoureux, qui, trop jeune, la plongera dans « le règne du dégout et de la méfiance, de la gravité, de l’âge adulte, de manière prématurée. » Ce moment, elle dit le décrire autant pour elle que pour les autres ; d’une part pour montrer où se situe le consentement, mais aussi pour prouver que ce qu’elle a longtemps appelé « une première fois forcée » n’était rien de moins qu’un viol, quand bien même l’acte venait d’un être proche. « Il était important que j’évoque ce sujet, même intime. C’est un événement qui m’a été aussi destructeur que constructeur, en quelques sortes. (..) Toute ma construction de femme vient de là.»  La douleur de sa féminité, c’est aussi sa grossesse. Parce qu’Adeline Fleury ose le dire : ce n’est pas parce qu’on aime à la présenter comme une phase sublime de la vie de la femme que l’auteure l’a ressenti comme tel. « Il y a d’abord le regard qu’on porte sur soi, comme une maladie, dit- elle. C’est dur de donner la vie, c’est même violent. » Loin des clichés culpabilisants véhiculés dans les magazines féminins ou de l’exemple de Rachida Dati clamant qu’elle n’a aucun mal à reprendre le travail seulement deux semaines après son accouchement, Adeline Fleury évoque la souffrance de la femme enceinte et de celle qui vient d’être mère, entre un amour profond surgissant et un mal être profond provenant de ce corps déchiré qui a encore souffert. Femme Absolument, c’est aussi l’histoire de son corps ; « une histoire de corps que l’on cache, expose, dissimule, caresse, frappe, griffe, accepte, renie, dénie, malmène, aime, mal aime. »

L’attrait novateur de l’essai est avant tout la redéfinition d’un féminisme plus moderne, évolué, celui d’une femme qui s’assume. « Le féminisme ne doit pas être une religion ou un dogme ; c’est une vision du monde, mais qui ne doit pas être contraignante. » Telle est la vision du féminisme par l’auteure ; un féminisme incluant et non pas excluant, où l’homme est un allié plutôt qu’un ennemi à abattre et où la notion de séduction a toute sa place. Pas besoin d’être militante pour être femme et féministe. Etre féministe ne suppose pas d’avoir à rejeter sa féminité. Adeline Fleury construit l’image de la femme déculpabilisée, de la féministe qui ne s’interdit pas d’être femme et rejette tous les on-dit ; « comme si être sexy était une façon de trahir le féminisme. »

L’ouvrage d’Adeline Fleury est un livre qui se lit un crayon à la main ; non seulement pour la beauté des mots et de la délicatesse des phrases, mais aussi pour l’ensemble des références qui s’immiscent dans son récit intime. Virginie Despentes, Judith Butler, Camille Froidevaux-Metterie, ou encore Ovidie font partie de cette fresque de femmes rencontrées tout au long de ces pages. Mais celle qui revient plus que toute autre, qui l’a guidée dans la construction de son livre, reste évidemment Simone de Beauvoir. « Même si elle a une certaine désillusion de la situation de la femme, j’aime son côté de femme de tête, de cran. C’était une audacieuse qui n’hésitait pas à mettre ses idées et ses actes en adéquation. » Alors que dans le Deuxième Sexe, la philosophe pointait le côté négatif de chaque âge de la femme, Adeline Fleury leur offre un côté plus lumineux. Une Simone de Beauvoir inversée, en quelque sorte.

Au-delà de son statut de femme, l’auteure explore aussi notre époque où les mœurs évoluent et où la condition féminine oscille, progresse, recule, transgresse, hésite parfois puis s’insurge. Loin de ses jeunes années où la sexualité était réellement taboue, elle décrit une société « sexuellement démonstrative » où « l’orgasme comme injonction s’affiche partout. Je « jouis » dans les journaux, je « jouis » dans la pub, je « jouis » au cinéma. » Paradoxalement, écrit-elle dans son livre, alors que notre société étale femmes nues et libération sexuelle à tous les coins de rue, il semblerait que le sujet, dans la vie intime en tout cas, soit volontairement préservé. L’évolution de la société se voit aussi au travers des adolescents : l’accès aux réseaux sociaux ou aux livres érotiques que l’on s’interdisait quelques années plus tôt, leur offre une version de la sexualité bien différente de celle connue par sa génération. A travers ses lignes, Adeline Fleury s’interroge sur cette génération de lolitas qui n’hésitent pas à dévoiler leur corps sur internet, à zapper sur youporn, sans pour autant que l’âge de leur première fois n’évolue. Puis, notre époque est aussi celle du « mythe de la femme seule », cette « célibatante » qui effraie, qu’on jalouse aussi, et qui ose s’affirmer comme femme seule. Parce qu’« on ne refait pas sa vie ; on la poursuit », l’auteure ne vit pas le célibat comme une tare, comme un poids. Au contraire, sa situation lui a permis de découvrir la solidarité entre mère célibataires et à vivre ses premières vraies amitiés féminines. Enfin, notre époque bouleverse les codes de la séduction. Alors que les hommes hésitent jusque dans les rapports intimes, ne sachant plus comment se comporter sans passer pour un « macho », la femme gagne de l’audace et prend même l’initiative d’aborder les hommes dans la rue. C’est d’ailleurs avec un sourire charmé, un peu envieux, que l’on lit cette scène aussi belle que fugace où l’auteure s’enhardit à complimenter un homme rencontré dans le métro. Moment hors du temps, temporellement insignifiant et pourtant profondément touchant, il montre la libération de la parole féminine, celle qui n’est plus seulement la séduite mais aussi la séductrice. « Ça n’a peut-être abouti sur rien, mais c’était un moment poétique. » En effet, en quoi aborder un homme tiendrait-il du scandale ? Même si, comme l’écrit joliment l’auteure « nous sommes toutes des scandaleuses. » En chaque femme, même timide en apparence, subsistent audace, richesse, et originalité, qui les délivrent dans leur vie intime. Toutes, même Simone de Beauvoir, nue devant sa baignoire, immortalisée par l’œil espiègle de la caméra d’Art Shay. Une photo qui avait hérissé le collectif des Chiennes de garde voyant là l’humiliation de la « papesse du féminisme ». Et pourtant, dit Adeline Fleury « voilà la preuve qu’être féministe ne nous empêche pas d’être féminine. » D’ailleurs, Simone de Beauvoir n’écrivait-elle pas elle-même que « renoncer à sa féminité, c’est renoncer à une part de son humanité » ?

La fameuse photo de Simone de Beauvoir par Art Shay

L’une des figures primordiales du livre n’est pas une femme ; et pourtant, la littérature comme la vie d’Adeline Fleury tournent en grande partie autour de lui ; il s’agit de son fils. A travers sa propre histoire, l’auteure nous fait rencontrer cet enfant qui pose des questions sans cesse, lui demande comment sa mère a su « qu’elle était une fille », s’indigne devant les revendications de la Manif Pour Tous, s’interroge sur l’IVG et, dit-elle « connait autant la masculinité de sa mère que la féminité de son père. »  Un enfant auquel elle apprend chaque jour la tolérance à travers son discours de femme libre et qui, certainement, « sera respectueux des femmes.

« J’aime être femme avec tout ce que cela comporte de force et de fragilité, d’audace et de prise de risque, j’aime être femme avec tout ce que cela comporte de remises en question, d’échecs, de doutes, d’avancées. »  Cette phrase à elle seule pourrait suffire à résumer le livre tout entier. Du bout de sa plume, c’est un fracas qui s’opère pour qui ouvrira ses pages. Chaque ligne oblige le lecteur à prendre conscience de ce qu’est la femme dans toute son intimité, à la déculpabiliser, à l’autoriser, et même à la pousser à Etre. Etre Femme quoi qu’il arrive, être humaine aussi et avant tout, « pas Wonder woman, mais une femme avec ses failles, absolue pourtant » telle est la matrice qui s’impose. Adeline Fleury ose. Au-delà des on dit, des codes de la société où la libération intime de la femme fait pousser des hauts cris. Elle a osé prouver que l’on pouvait exister en tant que femme, dans tous les sens du terme. Sa pensée de vie ? « Devenir femme. Avancer dans l’existence. S’imposer dans le monde du travail. Réfléchir à sa condition. Être à l’écoute de ses sens. Fonder une famille – ou pas. Inventer son propre féminisme. S’engager. Conquérir le monde. Être heureuse. Déprimer. Vieillir. Se réinventer. Et aussi : écrire. »

©  Éric Dessons

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