Macron, Le Pen et la Liberté

C’est le premier mot de la devise française, et peut être l’un des mots les plus politisés, lourd de sens et le plus philosophique du dictionnaire : Liberté. Demandez à deux personnes leur définition de la liberté, vous aurez 3 définitions. Tout le monde est d’accord pour dire que c’est un idéal social important, mais personne n’est d’accord sur sa définition.

Et dans cette élection, la liberté a une place importante. « C’est le bulletin de vote ou la balle, la liberté ou la mort, la liberté pour tous ou la liberté pour personne. » Disait Malcolm X. La liberté dont il parle, on l’a, reste à savoir quel candidat choisir pour favoriser quel type de liberté.

Parce que, à la fin, qu’est ce que la liberté, en tout cas quelle est la version de la liberté défendue par les deux camps dans cette élection ? Les deux candidats ont tous les deux leur définition bien à eux de la liberté.
Pour Emmanuel Macron, la liberté c’est d’abord celle d’avoir le moins d’obstacles possibles pour que chacun puisse réussir sa vie en travaillant afin que la « France soit une chance pour tous« . Alors cela a un coût, puisque la réussite des uns fera le malheur des autres, mais ce système se tient. Même si les inégalités créées finissent par poser un problème moral.

La liberté défendue par Marine Le Pen, c’est la liberté de pouvoir se réaliser et de poursuivre un idéal fantasmé de ce qu’est un bon Français. L’idée est de donner à tout le monde une identité identique, un but commun et une façon unique de vivre ensemble pour s’approcher de cet idéal de société de Français, de préférence blancs et chrétiens de culture. Le tout avec des frontières bien marquées pour justifier le rejet de la différence. C’est la liberté de se réaliser en accord avec la définition voulue par le FN d’un français.

Emmanuel Macron et Marine Le Pen présentent donc chacun une façon très différente de concevoir la liberté. Le philosophe politique Isaiah Berlin dessine ces deux grands types de liberté. Il parle de la liberté dite positive, et l’autre dite négative.

La liberté négative c’est la liberté de ne pas être empêché par les autres de réaliser ce que j’aurais pu faire autrement. C’est à dire la liberté qu’aucun obstacle ne soit en travers du chemin que je choisis, peu importe lequel. C’est la liberté d’avoir le plus d’opportunités possibles.

La liberté positive, au contraire, c’est être libre de réaliser son idéal et d’avoir autour de soi les outils pour réaliser ces choses. En d’autres termes la liberté positive c’est la liberté d’accomplir ce que l’on veut accomplir dans son for intérieur.

Pour faire simple, imaginons que vous êtes addicte aux jeux de paris. Vous aimez ça et il y a un tabac avec des jeux de pari juste à côté de chez vous. Si le tabac est ouvert et que rien ne vous empêche sur le chemin d’y aller, alors vous avez la liberté négative d’aller faire votre pari. Mais si vous êtes addicte à ces jeux, êtes-vous réellement libre d’y aller ? Après tout, si vous êtes addicte, votre addiction ne vous laisse pas le choix. Si vous suivez un programme qui vous libère de cette addiction, et bien justement on dit que vous vous êtes libéré de cette addiction. Vous vous êtes donc libéré positivement car votre désir intérieur profond est réalisé.

Dans cet exemple, la liberté positive semble meilleure car vous avez le contrôle, et le choix de ne pas être addicte est objectivement meilleur. Mais le problème de la liberté positive que Berlin décrit c’est que justement, l’Etat ne devrait pas encourager cette liberté. Car ce désir profond peut être manipulé par un Etat fasciste. Un tel Etat promet par exemple que la conquête d’un territoire ou que l’épuration ethnique ou religieuse d’un groupe va libérer la population. C’est d’ailleurs la conclusion que Berlin atteint : la liberté positive est dangereuse quand c’est le pouvoir qui décide de ce qu’il faut accomplir pour être libre. C’est aussi pour cela que la religion est dangereuse, en décidant pour les autres ce qu’il faut qu’ils fassent pour être libres.

La liberté positive a ses avantages bien sûr, si l’accomplissement final est moralement juste, comme par exemple la réalisation de votre potentiel intellectuel. D’ailleurs c’est pour cela que l’école est toujours un sujet sensible. On veut que les enfants développent leur potentiel maximal, c’est pour cela que l’Etat donne une éducation libre de dogmes religieux et essaye au mieux d’avoir une vision neutre de l’histoire. Avec une Marine Le Pen (ou avec un François Fillon s’il avait rendu l’argent), le programme serait instrumentalisé et donc la liberté positive aussi.

Et qu’en est-il de la liberté négative d’Emmanuel Macron ? Emmanuel Macron défend cette façon de voir la liberté. La liberté d’entreprendre, de faire et défaire, et de monter l’ascenseur social tant qu’on travaille. Alors en principe, sur les grandes lignes, on préfère cette liberté-là, mais elle a des conséquences.

Il faut en effet, différencier entre la liberté effective et formelle, deux sous-catégories. Par exemple, vous êtes libre de prendre l’avion pour aller dans un autre pays, rien ne vous empêche de prendre l’avion et de partir en vacances. Vous avez donc la liberté négative et formelle de partir. Formellement, sur le papier, vous avez cette liberté. Mais imaginons que la société dans laquelle vous évoluez ne vous permette pas d’avoir assez d’argent pour acheter le billet d’avion. Vous n’avez pas la liberté effective de voyager. Vous pouvez aller dans l’aéroport, mais des obstacles vous empêcheront de monter dans l’avion parce que vous n’aviez pas l’argent pour payer un ticket (Et comme on l’a vu, certaines compagnies comme United vous empêcheront de partir même si vous avez payé… mais c’est un autre débat.).

Le problème de la liberté négative c’est donc qu’il y a une certaine hypocrisie derrière, en effet, s’il n’y avait aucun moyen pour vous de gagner plus d’argent en travaillant parce que votre travail, même avec des heures supplémentaires, est mal payé, alors vous n’êtes pas libre de partir. Mais on vous dira que vous l’êtes, vous n’avez qu’à acheter un billet après tout, aucun obstacle ne vous en empêche techniquement. L’idée de liberté que défend Emmanuel Macron n’est donc pas parfaite, même si elle est préférable à celle de Marine Le Pen.

On a parlé de la peste contre le choléra, d’autres ont parlé de la peste et du burn out pour minimiser l’horreur d’une des deux options, je pense qu’il est encore plus juste de parler de peste et de grippe. Avec la grippe, on est mal, mais on a au moins le temps de penser et notre vie n’est pas en jeu. La grippe c’est Emmanuel Macron, on souffre un peu, mais au moins on fait des projets pour l’après, et quand la maladie passe, on en profite pour faire les choses qu’on ne pouvait pas faire pendant qu’on était malade. La peste, une fois présente sur un territoire c’est là pour rester, ça arrive doucement, mais ça infecte toute une population et ça laisse des marques à l’humanité à jamais.  

Le jour où les gens mettent le fascisme et les défauts du système à égalité, c’est que c’est fini. Le jour où on oublie la bonne définition du mot liberté, c’est que c’est fini.

Alors faites ce que vous voulez dimanche, mais ayez au moins la prétention d’avoir un avis justifié, et de vous être confronté à des contres arguments. Et malgré les débats passionnés de ces derniers jours, on est sans doute tous d’accord pour dire que la liberté est importante, choisissez bien la vôtre.

Photo de couverture : © La Croix

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