Les femmes et la littérature, entretien avec Virginia Woolf

Condamnée à vivre le 25 janvier 1882, la plume imbibée d’humeur noire et de parfums musqués, que d’œuvres de grand style ses petites mains ne sculptent ! Douée d’une verve et d’un cynisme parfaitement britanniques, elle clame sans efficace pareille l’intellectuelle liberté de son sexe. Combat ! s‘enthousiasme d’entrevoir l’auteure du sublime réquisitoire Une chambre à soi (1929).

Combat : Virginia, nous vous remercions de bien bouloir vous entretenir, et de bien vouloir vous épancher…

Virginia Woolf : J’ose penser que l’exercice ne sera pas de trop dispendieux (rire)

C : Fondement d’Une Chambre à soi, la conférence à laquelle vous participez vous adresse ce vaste sujet : « Les femmes et le roman ». Vous déplorez son étendue…

VF : Effectivement, mais je ne suis point de complexion propice à l’abandon : je m’escrime donc à lui répondre. Espère-t-elle une ode aux tenancières des Lettres saxonnes ? Un magistral exposé sur la place dans le roman de notre sexe ? Je médite, j’hésite… je choisis in fine de questionner les conditions matérielles nécessaires aux femmes pour écrire.

C : Cependant qu’au terme de cet essai toutes ces questions sont élucidées, et d’autres encore que vous n’avez mentionnées.

VF :Ce n’est pas impossible (rire)

C : Que seul ce versant ne soit arpenté dans une œuvre si foisonnante, rien ne saurait m’affliger davantage ! De la frise historique au récit poétique, aucune page ne possède la même saveur que ses cadettes ! Le lecteur court d’étonnements en étonnements.

VF :Je m’en sais coupable… je l’ai introduite par la conclusion. Un lecteur trop exigeant pour apprécier ma prose en retient du moins le message essentiel : une chambre et de l’argent ! Voilà de quoi ont besoin les femmes ! Le titre résonne d’ailleurs comme une revendication.

C : Comment les justifiez-vous ? Maints écrivains demeurèrent pauvres et vagabonds…

VF :Vous me contraignez à vous contredire ! (rire) Pour les prodiges, la précarité n’est que ponctuelle : la reconnaissance est mère de l’assistance. Les mécènes ne permettent jamais que s’assombrissent les plus vives lumières, ils en ont trop besoin pour éclairer leur puissance ! À défaut d’être toujours riches, ils sont du moins fortunés. Le poète malheureux et sans le sou n’est pour moi qu’un préjugé : à l’endroit des plus illustres, les hommes se sentent obligés d’un écot. Ils souffrent parfois d’indifférence, mais jamais de calomnie !

C : Il me semble que le mythe romantique de l’artiste indigent, ainsi que l’aurait supposément été Tomas Chatterton, ait gardé un certain poids ! Les véritables dépossédés sont ceux-là même qui n’ont jamais été reconnus. Mais je reviendrai sur ce point…

VF :Vous me faites des énigmes ?! (rire)

C : Vous soutenez que « ce qui manque le plus aux hommes, c’est le pouvoir de suggestion » : comprenez que face à une telle assertion je défende mon sexe ! Revenons donc au pourquoi de la chambre et de l’argent…

VF :Sans revenu régulier et sans intimité l’Homme ne peut ni s’évader, ni se confiner : il est impossible de se consacrer à son ouvrage dans ces conditions ; c’est un exercice qui ne convient qu’aux oisifs. L’écriture implique une concentration aussi profonde que les plus impavides steppes, alors seulement le chant des Muses se fait entendre à nos oreilles. Cependant qu’au XVIIIième siècle les Anglaises issues de la bourgeoisie sont nombreuses à s’immiscer dans la vie intellectuelle et littéraire, se dressent d’innombrables obstacles. Exclues de la vie professionnelle, matrones au service du logis et de l’image sociale de leur mari, elles ne coudoient que les salons et leurs on-dit, leurs témoignages imprécis du monde extérieure. En somme : elles ne connaissent ni tranquillité, ni autre chose que les « frivolités » inhérentes à ces lieux. Presque un siècle après la professionnalisation du métier d’écrivaine, un siècle après Aphra Behn, la littérature anglaise reste exclusive. Les femmes n’écrivent  alors que de mauvais romans, mais nous constatons de lents progrès.

C : Justement, vous distinguez deux conditions immatérielles : la tradition et la légitimité morale. Ouf ! Vous passeriez pour une marxiste !

VF :Si vous le dites ! (rire) La chambre et la rente ne suffisent pas. Imaginons que Shakespeare ait une sœur aussi talentueuse, jouissant d’une aussi brillante éducation – un miracle pour le XVIième siècle ! Imaginons qu’elle parte à la ville se faire connaître comme comédienne ou dramaturge : outre la misère et la méfiance dont souffrent les petits artistes, jamais un directeur de théâtre ne l’aurait reçue ! Une femme n’a que peu de place dans l’art ! Cette sœur n’aurait jamais pu écrire Antoine et Cléopâtre ou Hamlet ; une jeune anglaise est alors destinée à se marier et à s’occuper d’une famille souvent nombreuse. Encore aujourd’hui, la femme n’est pas toujours encouragée à écrire, composer ou peindre ; apprécions l’enseignement d’un certain Oscar Browning : « la meilleure des femmes est intellectuellement inférieure au pire des hommes ». Cela laisse une idée de ce que doit être au siècle de Shakespeare l’état d’esprit ! Assurément, la sœur de Shakespeare n’aurait connu que la prostitution.

C : Je trouve cette démonstration pour le moins persuasive…

VF :Jusqu’au XVIIIième siècle, les rares femmes qui se consacrent à la poésie se font traiter de folles. Moquées et blâmées, elles écrivent dans l’effroi et la douleur. Rapportons plutôt ces quelques vers de la poétesse Winchelsea : « Et si quelqu’une d’entre nous s’élève au-dessus des autres/ Mue par une imagination plus vive et poussée par l’ambition ;/ Si forte la faction opposée toujours lui apparaît,/ Que l’espoir de réussir ne peut jamais contrebalancer la peur. » Et c’est loin de n’être que du théâtral dolorisme ! Cette langueur et cette indignation de la femme vis-à-vis du mépris des hommes dans ses écrits se font ressentir : les traits en deviennent grossiers et détournés. Les écrivaines se réfugient alors dans l’anonymat ou la correspondance ainsi que Dorothy Osborne, et seraient à l’origine d’un grand nombre d’odelettes et de chansons populaires.

C : Je suppose que les hommes par les femmes sont alors fascinés : à l’appétence se mêle la crainte. Votre personnage constate combien les auteurs masculins divergent à leur propos ! Il s’étonne de la masse considérable de ce que les hommes ont pu écrire sur l’autre sexe, et relève un curieux paradoxe : tandis que les femmes sont omniprésentes dans la littérature – que l’on songe à Bérénice, Emma Bovary ou Camille – elles demeurent absentes de l’Histoire, sauf quelques brèves apparitions…

VF :Oui, c’est très étrange !

C : Vous supposez que la supériorité qu’éprouve l’homme sur la femme fonde cet oubli…

VF : Je pense en effet que les femmes ont pendant des siècles servies aux hommes de miroirs grossissants : il tire sa grandeur de la supposée petitesse de son épouse. Prenons un quotidien en ce début de XX ième siècle, et nous constaterons combien l’homme a toujours une place proéminente dans la société: il entreprend, professe, et juge en dépit des capacités de notre sexe à s’y employer. Il se persuade encore de lui être supérieur. Il me semble qu’il éprouve une « colère déguisée et complexe » : il doit s’agir des rémanences des complexes de la petite enfance… Mais là encore la situation s’est beaucoup améliorée malgré les interdits de l’époque victorienne. Se sont ouverts à la fin du siècle dernier des collèges pour filles, le monde professionnel inclut davantage les femmes, et nous disposons depuis 1919 du droit de vote…

C : Vous écrivez cependant que « de ces deux choses, le vote et l’argent, l’argent, je l’avoue, me sembla de beaucoup la plus importante. »

VF :Je l’assume (rire) Je ne dénigre en rien toutes ces années de luttes qu’ont mené les suffragettes, mais l’argent me paraît essentiel à la liberté intellectuelle. En revanche, il me semble qu’elles ont éveillé chez l’homme et la femme un irrépressible désir d’affirmer leur sexe, et ce au détriment de la qualité littéraire…

C : « Il est néfaste pour celui qui veut écrire de penser à son sexe » concluez-vous. Vous estimez que l’opposition sociale entre l’homme et la femme ont longtemps interdit la qualité littéraire chez ces dernières, et l’empêche toujours chez les… disons féministes.

VF :C’est également vrai pour les hommes ! c’est avec moins de plaisir que je lis mes contemporains : ce désir d’affirmation gâte cette part de féminité présente en chaque homme, ainsi qu’il gâte cette part de masculinité présente en chaque femme. Cette tension altère la crédibilité, la fluidité, et la sincérité de toute œuvre ! Je ne voudrais cependant que notre lecteur se méprenne sur ce que je veux signifier : coexistent il me semble un style féminin et un style masculin, avec leurs spécificités propres ; les grands esprits sont androgynes mais les auteurs sont hommes parce qu’ils ont en eux plus d’homme que de femme, et les auteures sont femmes parce qu’elles ont en elles plus de femme que d’homme. Je ne souhaite confondre les sexes ! Cet état de fait est pour moi une malheureuse régression : ce style particulier aux écrivaines est hérité d’une tradition longuement et chèrement acquise !

C : Il faut attendre selon vous les romancières du début du XIXième siècle pour en observer les prémisses.

VF :Les femmes ne peuvent écrire comme les hommes…

C : Vous l’illustrez par l’exemple de Balzac me semble-t-il…

VF :Oui ! Elles ne peuvent par exemple imiter les phrases d’un Balzac : cela serait vain et risible parce qu’elles n’ont ni les mêmes valeurs, ni les mêmes caractères physiques et physiologiques que son sexe. Jane Austen, les sœurs Brontë et George Eliot sont les premières à faire reconnaître leur regard de femme et leurs valeurs aux critiques masculines ! Bien que leurs romans restent sur ce point lacunaires, nous leur devons une fière chandelle ! Songeons aux premiers succès de la littérature féminine britannique, que se soit Orgueil et Préjugés ou Les Hauts de Hurlevent ! Mary Carmichaël, femme de Lettres trop méconnue, parachève cette identité : elle oublie son sexe, n’a plus peur des hommes ; elle se concentre seulement sur les détails de l’existence. Elle s’affranchit pour de bon du psychologisme de salon, et s’applique à explorer la réalité, à exposer l’ensemble de ces facettes, même dans ce qu’elle a de plus banal. Elle introduit même le saphisme ! Imaginez l’esclandre !

C : Cette Mary Carmichaël est-elle réelle ou purement idéale ?

VF :Cela dépend de vous! (rire)

C : Je dois vous faire part d’une légère déception : vous n’évoquez jamais la préciosité…

VF :Je vous laisse le soin de me rattraper (rire) mais ce sujet mériterait un essai à lui seul !

C : À la dernière moitié du XVIIième siècle les Précieuse fondent une véritable littérature féminine, et dans l’intellectuel cénacle de l’époque une gynocratie : mêmement que les sièges de l’Académie, sinon davantage, leurs assises et leurs ruelles aux plus grands inspirent égards et crainte. Richelieu, La Bruyère, Molière, même Corneille ! Ces mesdames de Rambouillet vont jusqu’à oser souligner de son Polyeucte l’imperfection ! Cela démontre, il me semble, leur mauvais goût…

VF :Je ne vous permets pas ! (rire) Et les Précieuses sont accompagnées de Précieux…

C : Certes, mais en restent-elles les tenancières ! Les Précieuses ont développé un style propre, marqué par l’afféterie, l’amour pure, la multiplication des sous-genres littéraires tels que l’énigme ou le madrigal, un langage oral caractéristique dont se moque allégrement Molière dans Les Précieuses ridicules : « Mon Dieu ! Ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière ! Que son intelligence est épaisse et qu’il fait sombre dans son âme ! » Madame de La Fayette, la marquise de Sévigné, Madeleine de Scudéry : voilà des noms qui ne sonnent pas inconnus ! Et qui contrairement à Louise Labé ne peuvent être soupçonnés de dol ! Cette période n’est que trop brève ! C’est d’ailleurs à ce titre que je conteste votre prédiction selon laquelle les auteures ne vont que davantage s’émanciper, et que la condition des femmes ne peut aller qu’en s’améliorant. Je ne partage pas cette vision progressiste ! Remarquez l’essor du futurisme dans l’Italie de Mussolini, cette « morale-religion de la vitesse ». Ce mouvement machiniste, mécanique, centré sur la voiture, l’avion, le train ne laisse que peu de place aux femmes. Sans compter les mesures misogynes du Duce…

VF :Je ne crois pleinement à cette prédiction. Malgré que les femmes mariées aient dernièrement connu de franches améliorations telles que l’accession à la propriété ou le droit de demande en divorce, que les anglaises écrivent aujourd’hui presque autant de livres que les hommes, s’adonnent à l’ensemble des genres littéraires et non plus seulement au roman, je m’inquiète des excès du féminisme et de leur pendant masculin. Et je suis la première, dans mon essai, à m’inquiéter du fascisme italien.

C : Et bien ! Nous sommes d’accord !

VF :Il semblerait ! (rire)

C : Deux dernières questions : une femme peut-elle aujourd’hui écrire comme Shakespeare…

VF :J’en doute, mais un homme non plus !

C : Vous jouissez d’une intuition psychologique détonante ! Vous avez publié avec votre maison d’édition les premiers ouvrages de psychanalyse que connaissent les anglais, notamment des essais de Freud : comptent-ils parmi vos références ?

VF :À n’en pas douter ! Vous visez juste ! (rire)

C : Merci encore d’avoir accepté notre invitation, et de cet échange pour le moins fructifiant !

Le plaisir est partagé, n’en doutez point !

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