La démocratie bafouée, ou du courage en politique

« Tant qu’il y aura des dictatures, je n’aurai pas le cœur à critiquer une démocratie. » – Jean Rostand

Et pourtant, à l’heure où l’on s’en va dépouiller, aurions-nous tort de nous plaindre de l’état de la nôtre ? Demain, la démocratie française s’éveillera avec la gueule de bois. Depuis des semaines qu’elle se voit tirée de tous les côtés, maltraitée, chamboulée, caressée, apaisée, puis reprise au sein de discours antagonistes, retournée, battue, violée, violentée, arrachée, blessée et laissée pour compte, le peuple français aurait de quoi se morfondre. En France aujourd’hui, la démocratie n’aura jamais autant souffert qu’au cours de ces deux dernières semaines. Entre rejet des candidats puis du candidat, refus du bulletin et de l’urne, refus du choix, du doute, de l’opinion, la migraine politique semble frôler ses limites.

La question qui sévit le plus et qui, depuis des semaines, parait existentielle, est celle qui concerne le choix du candidat ou celui de l’abime : Marine Le Pen, Emmanuel Macron, vote blanc ou abstention, la guerre pour un consensus s’est avérée vaine, et pour cause : comment parvenir à un modus vivendi lors d’élections aussi désabusées ? Comment s’accorder à choisir entre deux candidats qui, à eux deux, ne représentent pas même 50% de la population ? Comment s’accorder à voter blanc ou ne pas voter quand l’extrême droite est aux portes du pouvoir ? Et, de la même façon, comment s’accorder à voter contre lorsque le candidat potentiellement sortant ne fera que perpétuer le système que nous subissons depuis tant d’années ?

Le seul point sur lequel nous pourrions tous convenir aujourd’hui est que nulle élection ne fut aussi pitoyablement folklorique que celle de 2017. Après un premier tour confus où les médias et les sondages se rendirent aux urnes bien avant les citoyens, face à des candidats aux programmes clivants lorsqu’ils n’étaient pas tout simplement extrêmes, et où le vote utile l’emporta sur le vote du cœur, il fallut encore subir les déroutes de deux candidats s’invectivant publiquement au risque d’oublier qu’ils étaient, somme toute, un peu là par hasard. Le débat de mercredi soir, qui se rapprochait davantage d’une guerre puérile comme on en voit dans les cours de récréation qu’à une discussion fructueuse entre deux candidats politiquement mûrs, avait de quoi écœurer tout un chacun. Entre un candidat perdu qui ne parvient pas à s’imposer et son homologue au féminin s’animalisant dans des propos injurieux, les quelques heures de débat télévisé ont suffi à clore l’humiliation que la France subit à l’international depuis des mois.

Plus que tout, la campagne d’entre deux tours a été placée sous le signe de la culpabilisation mutuelle, où chacun se légitime à s’approprier la bien-pensance dans l’objectif de décrédibiliser l’autre. Du vote Macron pour éviter la sortie Le Pen au vote blanc par conviction politique, tout argument était bon pour diviser davantage un pays déjà confondu. Cette année, la France ne se divisera pas pour, elle se sera divisée contre : antagoniste jusqu’au bout, par tout et pour tout, merveilleuse manière de rallumer une démocratie depuis longtemps éteinte.

Se pose alors la question du courage politique. En 2017 en France, le courage politique est-il encore possible ? Ne sommes-nous pas tous atteints par le défaitisme politique, la lâcheté démocratique, l’abandon citoyen ? Au fond, n’est-ce pas le contexte politique qui étouffe le courage sous des imbrications douteuses ? Face aux loups déchaînés qui se dévorent, faut-il en sauver un des deux pour punir l’autre au risque de se faire dévorer à son tour, ou bien fuir en sachant que l’un d’eux finira par vous poursuivre ?

Voter Emmanuel Macron était l’unique moyen de faire barrage au Front National. Devant l’avenir d’une France divisée sur tous les plans, un horizon volontairement flou offert par un parti aux racines pétainistes, où la haine de l’autre l’emporte et où les promesses économiques effraient, le vote Macron était peut-être protecteur. Il avait du moins le mérite de retarder la dangereuse crise nationale qui s’annonce et d’éviter l’entrée dans une nouvelle dimension politique et sociétale. Si la France lepeniste est la même que celle que nous présage François Durpaire dans sa trilogie La Présidente, alors cette France-là est évidemment à éviter.

Pour autant, le vote Macron n’était rien d’autre qu’un vote utile destiné à lutter contre le pire. Comme l’écrivait Raymond Aron : « le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable. »  Or, plutôt que le préférable, Emmanuel Macron est aujourd’hui le choix du « moins détestable. » Celui qui ne fera que retarder la bombe Le Pen pour 2022, préféré par 23% des Français, devrait donc avoir la légitimité de gouverner au nom de tout un pays en perpétuant le système dont l’extrême droite se nourrit. Emmanuel Macron n’est rien d’autre que la continuité des politiques libérales qui nous détruisent à petit feu ; son nom rime avec « Rothschild », « capitalisme », « finance mon amour », « El Khomri », et « paupérisation ». Voter utile cette année signifiait fertiliser le terreau qui engrosse le Front National. Aujourd’hui, ceux qui manifestaient il y a quelques mois contre la loi Travail se retrouveront à déposer dans l’urne le nom qu’ils avaient tant vilipendé. Cherchez l’erreur.

Le vote blanc était-il synonyme de courage politique cette année ? A défaut d’entrouvrir la porte au Front National, n’avait-il pas le mérite de suivre les convictions de l’électeur déposant sa complainte dans l’urne ? « Il est préférable de voter pour ce que vous voulez et non pas voter pour ce que vous ne voulez pas » écrivait Eugène Debs. La France courageuse en 2017 aurait-elle dû être une France immaculée ? D’aucuns prétendront que le vote blanc est celui de la lâcheté, de celui qui s’enfuit face à son devoir d’écraser le pire ; et au fond, cet argument n’est peut-être pas tout à fait erroné.

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Face à ce tableau constant, il semblerait que bouder les urnes soit finalement plus crédible. Entre la terreur et son retardement au profit d’une politique creuse, il est vrai que l’abstention est source de tentation. Une idée qui se renforce suite au débat de cette semaine où la France toute entière, devant sa télévision, n’a fait que subir coup après coup l’admission que les deux candidats préféraient s’invectiver plutôt que de parler de la France. A ce rythme-là, sans doute, il fut utile de se demander si l’un valait mieux que l’autre qu’on glisse son nom dans l’urne, si « Hollande Junior » et « l’héritière indigne » avaient une réelle légitimité à nous pousser jusqu’à l’isoloir quelques jours plus tard. Le dialogue de sourd qui eut lieu mercredi soir n’était que l’humiliation ultime d’un pays qui ne sait plus se gouverner. Il n’a fait que révéler les failles de plus en plus profondes d’une démocratie que l’on meurtrit, des aspirations sociales que l’on écrase, et surtout, du sort populaire que l’on méprise. Car il n’était question de rien d’autre que d’ego ce soir-là. Des selfies de Whirlpool au Grand Soir, entendons-nous, le nouveau Président de la république ne sera pas le vainqueur, mais le rescapé de cette politique qui se noie et se meurt. Quant à la France, quant aux électeurs, quant à ceux qui devraient être au centre des attentions, elle est seulement manipulée dans le discours et elle sera victime ; elle perdra dans les deux camps. Au fond, la France est perdante depuis le premier tour des primaires.

Voilà où nous en sommes, à quelques heures des délibérations. Aujourd’hui, chaque électeur a eu tort, ou peut-être avions-nous raison. De celui qui trahit ses convictions par peur du pire et celui qui les poursuivit au risque du pire, le courage s’évanouit à travers les failles de notre démocratie. 2017 sera définitivement l’année de la lâcheté politique.

« Les élections sont aristocratique et non démocratiques : elles introduisent un élément de choix délibéré, de sélection des meilleurs citoyens, les « aristoï », au lieu du gouvernement par le peuple tout entier. » – Aristote (Politique, IV, 1300b4-5)

Quel que soit le résultat annoncé dans quelques heures, il est temps de se souvenir que la démocratie ne doit plus se cantonner aux urnes. D’ailleurs, il suffit de revenir à certains fondamentaux pour se rappeler que l’urne aurait de quoi être remise en question lorsqu’il s’agit de démocratie : « aristocratiques » selon Aristote, « monarchique » selon Samuel Williams, nous ne serions pas les premiers à remettre en cause un système douteux. Lorsqu’une élections ne sert plus qu’à choisir « le moins détestable » des oligarques à défaut d’aller dans le sens du peuple, la démocratie n’est plus qu’une façade et les élections ce que Coluche appelait un « piège à con » avant d’argumenter : « Quand je vois un mec qui n’a pas de quoi bouffer aller voter, ça me fait penser à un crocodile qui se présente dans une maroquinerie. » Nul besoin d’être aussi poétique qu’Aristote pour être la voix de la raison.

De fait, la question n’est plus de savoir s’il faut voter blanc, Emmanuel Macron, Front National, ou même s’abstenir. Dans tous les cas, la démocratie est à reconstruire. Il ne s’agit plus de se fixer aux élections de dimanche, aux cinq ans à venir, ni même de se rassurer en se projetant en 2022 – projection qui, d’ailleurs, n’est pas plus enthousiasmante. Il s’agit plutôt de se remettre au travail pour (re) conquérir une démocratie balbutiante, la refaire depuis ses fondations les plus profondes. A partir du moment où le vote est protestataire, la démocratie n’est déjà plus entière.

« Mal nommer les choses, c’est rajouter au malheur du monde. » Nommer démocratie ce qui se joue sous nos yeux depuis des mois ne serait-il par un leurre ?  La démocratie ne doit plus se réduire à un fonctionnement quelconque des institutions politiques et, dans ce cas, ne peut plus se cantonner à une carte à jouer tous les cinq ans pour décider qui est « le moins détestable de tous » ou, plus précisément, pour abattre « le plus détestable » de deux pâles concurrents. Manque de représentativité réelle à l’Assemblée Nationale, scrutin majoritaire à deux tours qui valorise les grands partis ou les derniers oligarques, médias qui sélectionnent l’information et le président avant l’heure ; force est de constater que nous sommes loins d’exceller dans la matière. Lorsque la presse se retrouve dans le lit du pouvoir, la démocratie trompée se meurt. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’un terme vague que l’on harangue à tour de bras dans l’espoir de galvaniser les masses. Après avoir été un objectif populaire à tendance onirique, elle devient l’arme asservie d’une oligarchie qui la brandit pour mieux la piétiner ensuite. Telle les âmes solitaires baudelairiennes se fondant dans l’ombre, la démocratie rase les murs, tête basse et yeux vagues ; sans doute rêve-t-elle encore à cette époque où les fers pour elle s’entrechoquaient et où son nom sur toutes les lèvres était un élixir.

« Je ne crains pas le suffrage universel : les gens voteront comme on leur dira. » – Alexis de Tocqueville

La démocratie ne se fera jamais par les urnes ; c’est dans la rue qu’elle est née et c’est dans la rue qu’elle continuera d’exister. La révolution islandaise de 2012, bien qu’avortée et volontairement dissimulée par les médias à l’international, ne peut que témoigner d’un peuple prêt à reprendre le pouvoir pour son bien et non pour celui de la finance. A l’heure où notre démocratie est rouillée et verrouillée, il n’y a d’autre solution à faire que de bouleverser la société pour la remettre sur les rails.

Il est temps que nous décidions, sans eux, au-delà de leurs prérogatives mensongères et dramatiques, dans quel monde nous voulons vivre, quelle démocratie nous voulons bâtir, quelles aspirations seront les nôtres.  A ceux qui culpabilisent tout un chacun sur principe du vote utile, à ceux qui s’abstiennent ou qui votent blanc pour ne pas trahir leurs convictions, à ceux qui voteront Emmanuel Macron pour éviter le vote Le Pen, et à ceux qui voteront Marine Le Pen pour éviter le capitalisme macronien, votre apport démocratique ne doit pas s’arrêter ce soir à l’annonce des résultats. La démocratie est une passion sans fin et aujourd’hui, elle est encore à conquérir. Le courage politique ne se limite pas non plus à un vote. Les deux marchent main dans la main ; ou souffrent l’un contre l’autre à l’heure où je l’écris. Si la démocratie est encore le pouvoir du peuple par le peuple, alors il est temps de mettre cette formule en œuvre. Il n’y a qu’en montrant qui est au pouvoir que nous ébranlerons un système verrouillé qui ne nous convient plus, des dirigeants corrompus qui nous font aller aux urnes à reculons et des médias serviles qui votent bien avant nous. Dimanche, votez qui vous voulez, ou bien ne votez pas. Aujourd’hui aux urnes, demain dans la rue.

Demain, tout est à refaire.

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