« Médiocrité, j’écris ton nom »

    « On s’étonne du succès de la médiocrité ; on a tort. La médiocrité n’est pas forte par ce qu’elle est en elle-même, mais par les médiocrités qu’elle représente; et dans ce sens sa puissance est formidable » Maximes et pensées de François-René de Chateaubriand.

En cette veille du scrutin final qui déterminera le vainqueur de l’élection présidentielle, mes pensées se tournent aujourd’hui vers ces millions de femmes et d’hommes, ces citoyens de bonne volonté, ayant eu l’audace, sans doute naïve et inconsciente, d’avoir suivi sur leur chaîne de télévision le mercredi 3 mai 2017, la rencontre opposant les deux candidats qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle française. Ces pensées sont d’autant plus sincères qu’elles valent également pour nous, rédacteurs et spectateurs engagés de notre temps, observateurs sans mot face à ce spectacle honteux et dérisoire auquel se sont livrés les deux finalistes de l’élection nationale suprême. Si votre incompréhension est grande, sachez bien chers lecteurs, que vous n’êtes pas les seuls. Vous n’êtes pas seuls à vivre ce véritable désarroi, à ressentir au plus profond de vous cette indignation légitime et à sentir monter irrésistiblement, dans chaque parcelle de votre être, cette colère plus que naturelle d’un rendez-vous manqué, d’un instant démocratique bafoué, d’une véritable discussion mature éludée par des querelles de personnes inappropriées.

Cette confrontation télévisuelle traditionnelle de la vie politique française constitue, depuis 1974, une étape essentielle du jeu démocratique dans le cadre de la Vème République. Vision contre vision, programme contre programme, les acteurs de cette rencontre incontournable ont le devoir d’afficher une certaine cohérence, une certaine hauteur de vue. Or, le « débat » de 2017 a constitué à bien des égards un véritable naufrage, une réelle souffrance, non seulement pour l’ensemble de nos sens, mais également pour une certaine idée que nous nous faisons de la France. Aussi, disons-le d’emblée, ce véritable pugilat constitue une trahison non équivoque du pacte démocratique et républicain que le peuple est en droit d’exiger envers les prétendants à la fonction suprême.

A l’élégance, la noblesse et la tenue des hommes d’entant, s’est substituée une guerre des égos, une représentation paroxystique assumée du complexe de Narcisse dans le miroir.

Les jeunes observateurs et spectateurs engagés que nous sommes, indifféremment de nos convictions politiques et de nos préférences partisanes, avons le devoir de dénoncer sans détour et sans complaisance les insuffisances, les non-dits, et le règne désormais irréversible de l’empire du vide idéologique qui domine cette élection présidentielle. Ce dernier, bien que s’étant exprimé différemment selon les candidats, ne constitue pas moins la grande révélation de cette confrontation.

Chez la candidate du Front National, et cela n’est pas réellement une surprise, le champ lexical populiste et anti-système ne s’est pas fait attendre. Mais, pour ne pas tomber dans le piège et les méandres de la bien-pensance ou du « politiquement correct », véritable terreau fertile à l’expansion des idées frontistes, il est nécessaire d’analyser, comme le font les commentateurs d’ordinaire, c’est à dire froidement et lucidement, ce qu’il s’est passé. Sur la forme, nul besoin d’analyse développée et argumentée: la voix stridente, les rictus de visage, les sourires de façade, l’agressivité déconcertante et les paroles de convenance électoralistes ont finalement donné aux auditeurs la vision d’une candidate non préparée, manquant de stratégie, d’arguments, mais surtout – et c’est bien cela le drame –  de dignité. Certes, ces éléments sont bien connus dans la dynastie des Le Pen, même s’il faut avouer, avec toutes les précautions qu’une telle affirmation exige, que le père était, lui, en capacité d’aligner des propos cohérents et construits. Par un tel manque de préparation, de maîtrise des dossiers mais aussi la légèreté déconcertante avec laquelle Marine Le Pen développait son argumentaire, le Front National a fait la démonstration éclatante de son incapacité à proposer à la Nation une vision, un projet global de et pour la société. Ce qui nous amène à parler du fond. Dénoncer la médiocrité de la consistance du discours et du niveau général de l’argumentaire, serait en mon sens une insulte à la notion même de niveau. C’est dire où nous sommes tombés ! La candidate de la France « apaisée » a revêtu mercredi soir le masque du pessimisme ambiant, de la politique d’opposition stérile et systématique. Brandissant l’étendard de la candidate du Peuple, la présidente du Front National l’a pourtant bel et bien occulté pendant ces deux heures. Récupérant ici et là les thèmes de campagne abordés par le candidat de la France insoumise, madame Le Pen semble avoir découvert il y a peu les inégalités manifestes du libre-échange et du « laisser-faire économique et financiers », les inégalités socio-économiques et fiscales, l’augmentation de la précarité, notamment chez les jeunes actifs et étudiants. Sous une campagne placée sous le drapeau de la régulation de l’immigration, de l’identité et de la sécurité, tout se passe en définitive comme si l’ensemble des thèmes précités venait d’éclater au grand jour pour un parti ayant, il est vrai, conditionné la réussite de son programme de redressement économique par la sortie de l’union européenne et de l’Euro. Ce qui nous amène à une nouvelle incohérence. Sur cette question ayant pourtant constitué la pierre angulaire, que dis-je, la véritable « clef de voute » de sa réussite quinquennale, les confusions et approximations régnaient en maître : dates, mécanismes de négociation, ou encore modalités d’application : Referendum? quand, comment, quelle question ? Sortie brutale ? oui, non, peut-être bien? Retour au Franc, création d’un Euro-franc , d’une double monnaie applicable sur le plan du commerce intérieur et extérieur, ou monnaie unique? Ce passage du débat constitue pour beaucoup d’électeurs de Marine Le Pen une véritable source d’interrogations. En effet, un certain nombre d’économistes de renom, aussi bien sur le sol français qu’à l’international, ont développé de manière rationnelle et scientifique les modalités, les possibilités mais aussi les avantages et inconvénients d’une sortie de l’Euro pour un pays membre de l’Union européenne. Et même si les avis divergent dans la sphère économique et politique, un certain nombre de personnes attentives et sensibles à ces questions s’attendaient, du moins me semble t’il, à une véritable confrontation de données chiffrées, de statistiques, à un débat sur la dévaluation, la balance des paiements, les mécanismes de crédit et d’investissement, le rôle majeur de la banque centrale dans la gouvernance économique de la zone euro, l’épargne, les taux de changes, l’épargne, les taux d’intérêt…la liste est longue et pourtant, aucun de ces sujets, tous aussi primordiaux et intéressants soient-ils les uns que les autres, n’ont pu s’incarner en la « candidate du peuple contre les banques » ayant préféré l’émotionnel au rationnel.

Cette vacuité a évidemment permis à son concurrent Emmanuel Macron, ayant été préalablement mis en difficulté sur les questions régaliennes et plus spécifiquement sur le terrorisme islamiste, de rebondir et de montrer sa relative maîtrise des dossiers. Il n’en demeure pas moins que l’ancien ministre de l’économie n’est pas pour autant exempt de toute critique, bien au contraire. Autant de défauts de forme et de fond sont à noter dans sa prestation de mercredi soir. L’attitude vindicative adoptée par sa rivale lui a permis d’engranger des points et de se montrer plus « présidentiable ». Certes. Néanmoins, une attitude ne suffit pas à définir une politique, et un champ lexical dépourvu de toute vision à long terme ainsi que de programme précis ne fait malheureusement pas avancer le débat d’idées. Novice dans ce genre d’exercice, le jeune Leader du mouvement En Marche semblait pourtant disposer de toutes les conditions favorables. L’alignement des astres partisans gravitant autour de lui laissait présager un discours de rassemblement et d’ouverture. Il n’en est rien. Les résultats de premier tour, loin de signifier une victoire acquise, ont donné l’image d’un candidat sûr, trop sûr de lui-même,  ne prenant pas assez de risque en propositions et en projets, un candidat se limitant au rôle de rempart contre le « péril fasciste ». Or 2002 est une époque lointaine, les cartes sont rebattus, cela ne suffit plus. Ainsi, après avoir commis les erreurs consistant à répondre, la plupart du temps de manière maladroite, à chaque pic lancé par son adversaire, Emmanuel Macron a perdu un grand nombre de points sur le plan de la rhétorique, notamment sur les points ou il était particulièrement attendu. A une adversaire aux dents aiguisées souhaitant en découdre, s’est en effet trouvé en face une véritable caricature de ce qu’il convient d’appeler la nouvelle « technocratie des notables ». En développant certes un contenu significativement plus consistant que son adversaire sur de nombreux points, des imprécisions sont apparues au grand jour dans l’argumentaire macroniste. Elles tiennent majoritairement à la ligne politique du candidat : s’ancre t-il à droite, à gauche? Quelle est sa vision de l’Europe ? Avec qui gouvernera t-il? En effet, un éventail de soutien allant des communistes aux Républicains mérite de s’arrêter sur cette question… Quel est sa position sur le rôle de la France à l’international, dans le « concert des nations » ? Sa position sur l’école, l’agriculture, le numérique ?…

Ces d’interrogations restées sans réponse alimentent les critiques et donnent finalement la vision d’un homme sans grande conviction, uniquement présent par un concours de circonstances, mais aussi insuffisamment préparé aux grands défis de notre temps.

A ces imprécisions, les éléments les plus fondamentaux, les plus cruciaux pour l’avenir du pays et sa place dans l’Europe puis dans le monde sont en définitive les grands absents de cette confrontation : la réforme nécessaire de la fiscalité, la mise en place d’une réelle politique diplomatique face à une situation internationale en ébullition et en proie à chaque instant à la guerre et à la destruction, l’encouragement au développement d’une politique industrielle de la France, les réformes nécessaires dans l’enseignement primaire, secondaire et universitaire, la santé, l’environnement, les collectivités territoriales, le chômage de masse, les inégalités d’accès à la culture….

Vous l’aurez compris, ce spectacle dramatique dépourvu de tout intérêt et pire, de toute considération pour vous, moi, c’est à dire le peuple, démontrent au final l’abaissement drastique et catastrophique des niveaux de nos gouvernants, de leur capacité d’écoute, de leur considération et finalement, et là est le plus triste, de leur manque d’ambition pour la nation française.

Comme l’a si bien écrit Chateaubriand dans ses mémoires d’outre-tombe, « En général, on parvient aux affaires par ce que l’on a de médiocre, et l’on y reste par ce qu’on a de supérieur ». Le « médiocre » , mercredi soir s’est dévoilé dans toute sa splendeur, mais le « supérieur » ne sera sans doute pas plus  enviable quand viendra son heure.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s