Emmanuel Macron et l’Europe ou la désintégration actée de l’Etat-Nation

«  Ce n’est pas en fusionnant les souverainetés au bénéfice des technocrates, en prétendant ignorer la réalité séculaire des nations que l’on construira l’Europe. Les institutions aideront à faire naître le sentiment commun, elles ne sauraient le remplacer » (Raymond Aron, « La possible révision », Le Figaro, 24 novembre 1952).

Il est pour le moins déconcertant qu’aux prémices de la seconde moitié du XXème siècle, certains sociologues, historiens et philosophes, aient pu anticiper de manière aussi claire et lucide ce que constituera, près de cinquante ans plus tard, l’unité fondamentale, l’élément structurel et structurant des querelles doctrinales, politiques et idéologiques de notre temps : la place de l’Europe vis à vis des nations européennes, celle des institutions supranationales par rapport aux structures constitutionnelles étatiques souveraines, celle de la primauté du droit issu des citoyens face à celui édicté par le législateur communautaire. C’est dire à quel point l’Homme Européen est prévisible. Cette querelle historique opposant les partisans d’une Europe des confédérations à celles des fédérations européennes, bien que paraissant aux yeux de certains désuète, prend un tournant tout particulier avec l’élection d’Emmanuel Macron à la tête de la République française.

Analysons rétrospectivement la mise en scène particulièrement soignée de l’arrivée du nouveau locataire de l’Elysée sur la place du Louvre à Paris le soir du 7 mai 2017: un ciel dégagé, laissant apparaître par delà les rares nuages une nuit étoilée, la pyramide de verre brillant modestement mais avec audace devant une foule enthousiaste, éclairée par les projecteurs, laissant entrevoir à travers le mouvement et l’agitation, de nombreuse femmes et hommes de toute génération, brandir tel un soldat victorieux, le drapeaux bleu aux étoiles d’Or. Oui, sans aucun doute, le prochain quinquennat se placera sous la prédominance de l’Union Européenne. Mais là est la question : quelle union ? Quelles sont ses ambitions, ses projets ? Certes, ces questions peuvent surprendre tant le jeune ministre de l’économie, candidat et président élu a fait de la question de l’Europe l’élément cardinal de sa campagne et, de fait, de son engagement politique. Mais cela reviendrait à insulter l’intelligence du lecteur de considérer que le projet est clair, que sa ligne directrice est précisée, bref que le loup de l’ambiguïté est sortie de sa tanière pour se dévoiler. Quelques points de son programmes donnent cependant, ici et là, des indications sur une certaine idée que se fait le nouveau Président de la République sur l’Europe. En effet, à l’eurobéaitude automatique et inconsistante du quinquennat précédent, les cinq années qui s’ouvrent seront sans nul doute possible placées, comme l’avait souligné Philippe Seguin devant l’assemblée Nationale en 1992 lors du dépôt d’une exception d’irrecevabilité, sous la tutelle des secrets des cabinets, dans la pénombre des commissions, dans le clair-obscure des cours de justice. Vous l’aurez compris, une Europe placée sous l’emprise de la technocratie, éloignée, très éloignée des idéaux fixés par les pères fondateurs de l’idée européenne contemporaine, à la sortie du chaos de la seconde guerre mondiale.

Elu, Emmanuel Macron se présente toujours comme « le plus européen des candidats.« 

Pour ne pas tomber dans le piège de la dénonciation gratuite et systématique, il est nécessaire d’étudier clairement et méthodiquement ce que nous propose le nouveau chef de l’Etat, d’en expliquer les failles, et d’en démasquer les incohérences. La politique, à l’image de la science médicale, c’est avant-tout une affaire de diagnostic: on ausculte, on examine, nous faisons l’anamnèse du patient pour tenter de sonder ce qui ne va pas, nous tentons de comprendre les évènements imprévisibles qui se sont déclenchés, et même ceux dont la survenance aurait pu être évitée. En l’espèce, ce diagnostic repose sur deux idées fondamentales, à savoir que « l’Europe est un acquis essentiel », et que la décennie qui vient de s’écouler depuis le Referendum portant sur le projet d’une constitution européenne, est « une décennie perdue » ayant engendré « un sentiment de distance et de défiance entre l’Europe et les citoyens ». C’est en analysant plus profondément ces deux socles d’idées que l’on peut conclure, à notre plus grand désarroi, à l’inévitable biais structurel de sa futur politique, à supposer bien évidemment que ses promesses soient respectées. En effet, à bien des égards et pour beaucoup, l’Europe est un acquis essentiel. Mais le programme insiste sur 3 éléments cardinaux que sont la libre circulation, la garantie de la paix sur le continent, et la souveraineté monétaire. N’a t’on jamais envisager un jour de définir l’Europe autrement, qui plus est sans contre vérités historico-économiques flagrantes ?
Il est de notoriété publique que la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux est une réalité acquise et généralisée à et pour l’ensemble des peuples européens. Certes. Mais à quel prix ? La libre circulation des hommes, élément qu’il convient de définir comme essentiel pour vous et moi, c’est à dire le citoyen français, dans cet espace géographique s’étendant de l’Atlantique à l’Oural, ne montrerait elle pas ses limites en raison des inégalités manifestes subsistant entre nos différents peuples, sur le plan de l’accès à l’emploi, des prestations sociales, des soins accessibles et efficaces ? Les mouvements et flux migratoires de ces dernières décennies semblent bel et bien montrer, de part la création de véritables centres névralgiques d’immigration et d’émigration, des disparités flagrantes et des inégalités manifestes entre les peuples du vieux continent. À cela s’ajoute l’argument désormais séculaire de la paix. L’Europe c’est la paix, ou plutôt sans l’Union (Européenne) c’est la guerre, le chaos, la destruction… Si l’on se réfère à l’ensemble des déclarations politiques pro-européenne qui ont été brandies durant cette campagne, nous pourrions rester là, à écouter et ne pas discuter cet « état de fait ». En réalité, vous et moi savons pertinemment que la situation est un peu plus complexe que cela. Mais les politiques, toujours enclins par définition à jouer avec les passions humaines, ne s’embarrassent guère de tels détails pour convaincre un électeur potentiel. Ne leur en déplaise, la réalité historique est tout autre. S’il est vrai que les rapports inter-étatiques des communautés européennes se sont améliorés par le développement de l’échange économique, de produits, de services, mais aussi de culture et d’éducation, avec comme point départ l’instauration de la CECA de 1957, il n’en demeure pas moins que cette Europe là est la conséquence de la paix et non sa cause.
Affirmer le contraire constituerait une aversion totale des valeurs. Autrement dit, cause et effet seraient confondus pour donner l’impression d’une réalité établie, et cela en vue d’une légitimation du pouvoir institutionnel des différents organes composant l’actuelle Union Européenne. Ce qui nous amène une nouvelle fois au philosophe Raymond Aron et à son cours intitulé « Y-a t-il une civilisation européenne? » qu’il donna lors des  semaines étudiantes internationales le 5 août 1947. Dans le cadre de cette conférence, il employa une formule qui devrait faire mouche aux yeux des jeunes observateurs que nous sommes: « Ne nous dissimulons pas, l’idée de l’unité européenne est d’abord une conception d’homme raisonnable, ce n’est pas d’abord un sentiment populaire« . C’est à se demander aujourd’hui qui a pris la place de l’homme raisonnable dans l’infernal concert des Nations qui est en train de se dessiner; le juriste technicien ou le citoyen lambda, c’est à dire vous et moi ? A dire vrai, et sans aller jusqu’à bercer dans un sentimentalisme hors de propos sinon totalement déplacé, mon coeur balance pour la seconde option.

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Raymond Aron pose en 1947 la question de la civilisation européenne

Le troisième pilier du diagnostic établi par l’équipe d’Emmanuel Macron constitue de loin le plus aberrant et le moins censé de toute sa structure argumentaire. Il consiste à dire que l’Euro, monnaie unique instituée par le traité de Maastricht en 1993 et mise en circulation depuis 1999, constitue un rempart contre la guerre des monnaies et une arme de pointe dans le champs de bataille économique mondial. Une fois encore, l’histoire mais aussi les recherches économiques, sociologiques, politiques et statistiques viennent déconstruire, sinon nuancer radicalement cette vision unilatérale, et unanimement partagée dans les hauts milieux de réflexion économiques et financiers. Selon ces derniers, et cela est repris dans le diagnostic établi par l’équipe programmatique d’En Marche, cette monnaie aurait eu pour vertu d’arracher la France à sa situation de « vassalité » vis à vis de la Bundesbank, donc de l’Allemagne. Or, sans repartir dans les méandres des débats relatifs au changement de monnaie, il commence à être relayé, dans certains milieux économiques, notamment par Joseph Stieglitz, Jacques Sapir, et même en son temps Milton Friedman, père de la théorie Monétariste, que la conversion du franc à l’euro a eu pour effet dramatique d’aligner la nouvelle monnaie sur l’ancien Mark allemand, largement surévaluée par rapport au dollars. Les conséquences de cette conversion n’ont pas eu d’effet immédiats mais ont eu, à moyen et long termes, d’importantes répercutions négatives sur les exportations (qui ont baissé) et l’inflation (qui a augmenté). Ce diagnostic posé, marquant de façon claire une vision et un projet d’union fédérale, s’accompagnent, et cela est bien naturel, de propositions. Mais peut-on remédier à une situation qui, d’emblée, se trouve biaisée par l’idéologie communautaire sinon supranationaliste ?
Les trois objectifs du nouveau Président de la République semblent de toute évidence répondre par la négative à cette question. Au trio problématique vient répondre un triptyque d’objectifs: « prendre le temps du débat et du rétablissement de la confiance en l’Europe« , « renforcer l’Union Européenne sur les cinq dimensions de la souveraineté« , enfin « renforcer l’identité européenne par des réalisations de fait« . Parmi les propositions, telle que le retour à la croissance, au plein emploi, et à la protection, il y a, ici et là, quelques idées qu’il nous faut décortiquer, car dans ce millefeuille que constitue l’Union Européenne, l’expression « le diable se cache dans les détails » prend dans le cas d’espèce tout son sens. Prenons le cas de la croissance, cette horizon indépassable des politiques voyant en celle-ci une fin et non pas un moyen, permettant d’atteindre l’efficacité économique et sociale. Celle-ci serait atteinte par la mise en place « d’un budget pour la zone euro » et, accrochez vous chers lecteurs, d’un « poste de ministre de l’économie et des finances de la zone Euro« . En l’espace de deux lignes, le programme du Président de la République ne fait rien de plus qu’envisager le reniement du pacte républicain le plus sacré, à savoir l’autodétermination des peuples, et plus spécifiquement en matière fiscale mais aussi financière. En effet, plusieurs dispositions constitutionnelles, non seulement contenues dans le préambule (et plus spécifiquement dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen) mais aussi dans le texte de 1958 lui même, énoncent ce principe inaliénable et imprescriptible. Ne nous défilons pas, tout semble fait une nouvelle fois pour déposséder le détenteur de la souveraineté, c’est à dire les deux assemblées parlementaires élues par les citoyens, de leur efficacité. Au mieux sera t’il relayé au rang de parlement provincial pouvant éventuellement émettre un avis indicatif, au pire à un syndicat de commune chargé de la gestion de la construction de ponts et de routes, si cela n’est pas trop excessif évidemment.

Oui, le processus est bel et bien engagé. Les rouages se mettent en marche et distillent,
lentement mais sûrement, les pièces d’une construction supraétatique, aux apparences
démocratiques mais résolument technocratique.

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