Mai 2017 – Réinventer la Politique

« Mais, feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au-delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler les plumes, et paraître profond, quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traitres ; amollir des cachets ; intercepter des lettres ; et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets ; voilà toute la politique, ou je me meure ! » – Beaumarchais, Le Mariage de Figaro

Aurait-on tort de penser que notre politique s’empêtre quand, deux siècles plus tôt, les plus grands artistes la méprisaient déjà sur le devant de la scène ? Au bien-pensant et nostalgique « c’était mieux avant » ne faut-il pas répondre par quelques phrases aiguisées d’un Beaumarchais ou d’un Molière qui suffisent bien à prouver que notre politique doit tout à ses plus regrettés ancêtres ? Nos présidents de la Cinquième République, encadrés de cérémonials et lançant à la foule des baisers démagogiques n’ont pas beaucoup à envier à nos anciens rois de France ; et si l’Elysée pâlit à la vue de Versailles, le titre vaut bien une couronne. Quant au reste – mensonges, trahisons, faux-semblants, scandales et corruptions en tous genres – il faut bien reconnaître que nos mœurs politiques ne sont que la continuité de celles de siècles précédents. Des bijoux de la reine au Penelopegate, des longues lettres creuses à nos discours vides, de leur incompétence à notre incapacité, l’argent et le pouvoir n’ont fait que passer de poches en poches. La passion de la trahison comme force politique n’a jamais été autant d’actualité. La soirée du 7 mai n’était en effet rien d’autre que le théâtre des girouettes où chacun retourne sa veste à grands battements d’ailes et tord le cou de sa famille politique pour mieux se courber devant le vainqueur. De droite comme de gauche, certains ont préféré la trahison qui avilit à la fidélité qui appauvrit ; en l’espace de quelques heures, ils nous ont prouvé que l’ivresse du pouvoir et l’ébriété de l’argent valaient bien tous les dévouements du monde. Si l’Arioste avait eu une visée politique, nul doute que Polinesse y aurait tout autant trouver son compte. N’est-ce pas là en effet que l’on peut y lire : « Et ils étaient vraiment et ils auraient été dignes toujours de louange comme d’honneur, s’ils ne s’étaient pas tellement offerts en proie à ce désir que nous avons nommé amour ; (…) et tout ce que jamais ils avaient fait de bon demeura aussitôt enlaidi et souillé. »  Remplacez amour par pouvoir, remplacez le par argent. Vous avez là le tableau parfait de la manière dont les politiciens s’abreuvent au détriment de la Politique. Et si nous aurions tort de cracher sur notre démocratie et nos droits, nous aurions tort de ne pas reconnaître que notre République emprunte bien trop souvent les manières de sa mère la Monarchie pour exceller : « Il faut que tout change pour que rien ne change » aurait répondu Lampedusa et, sur ce point-là, il parait évident que les choses ne sont pas prêtes de changer. Voilà donc pour le tableau des mœurs politiques.

Mais qu’en est-il de la Politique en elle-même ? De la Politique comme manière d’agir, ce celle qui, selon André Compte-Sponville, est la seule à pouvoir efficacement « combattre le malheur » à défaut de « faire le bonheur des hommes » ? Si cela ne tenait qu’aux mœurs de nos politiques, comment expliquer que l’engagement se soit mis à régresser à l’aube du 21ème siècle seulement ? Il y a deux ans, un sondage du CEDIPOV montrait que 85% des Français estiment que les élus ne pensent pas comme eux. Aujourd’hui, moins de 8% des Français sont syndiqués, et seulement 600 000 d’entre nous sont encartés à un parti, soit le même chiffre que les seuls partisans du Parti Communiste dans les années 1970.

Depuis quelques années que certains prédisaient le démantèlement des idéologies, les mêmes s’écrient aujourd’hui que les partis sont morts. Enterrés par les élections de 2017 qui écartèrent les revendications des élus traditionnels, il semblerait que ceux-ci n’aient pas su s’adapter aux bouleversements du siècle naissant. Alors que les mœurs politiques s’en donnaient de plus belle, la Politique, dépassée par ces afflux de modernité auxquels ses élus ne prêtaient pas attention, s’est mise à chanceler sur ses fondations archaïques. De la mondialisation tourmentant jusqu’aux politiques locales à l’essor des réseaux sociaux comme diffuseur principal d’opinion, en passant par l’effervescence des médias multipliant les images, parfois les dévoyant, parfois les révélant, il était fort à penser que nos manières devaient en prendre compte. Dans un siècle où le marché s’étend à travers le monde à étouffer toute opposition, où ses fluctuations font la pluie et le beau temps au-delà des Etats, la Politique est-elle encore possible ?

La première chose sur laquelle se pencher est cette inquiétude ambiante sur la fin des partis en tant que rassemblement idéologiques. Alors que ceux-ci excellaient auparavant à représenter des modèles de société clairement différents, les lignes politico-économiques sur lesquelles ils tendent à se rallier ne sont plus que superficielles, et il n’y a plus guère que les sujets de société pour leur permettre de se différencier d’un adversaire plus ou moins libéral. Auparavant intermédiaires entre une partie de la population et l’Etat jacobin, forces d’opposition ou forces de pouvoir, ils semblent aujourd’hui n’apparaître que comme des myriades d’oligarchies se reproduisant entre elles, idéologiquement faibles, désertés de signification comme de forces vives, et qui font davantage penser à des écuries où l’on dresse les poulains de la future technocratie qu’à des cœurs de réflexion centrés sur le citoyen. A l’heure du néo-libéralisme où les aspirations collectives se voient piétinées au profit des individualismes et où les intérêts à l’échelle européenne, voire mondiale, dépassent les intérêts étatiques, fallait-il s’étonner de la déliquescence des idéologies ? Si les partis n’ont plus de quoi alimenter leurs lignes directrices, cela est également dû au repli de chacun sur ses propres aspirations là où l’intérêt commun peut porter préjudice, ou tout simplement ennuyer.

La fin des partis signifie-t-elle la fin de la politique ? Sont-ils encore à ce point essentiels aux luttes actuelles ?  Dans sa Note sur la Suppression des Partis Politiques en 1940 Simone Weil présente ceux-ci comme «une machine à fabriquer de la passion collective » aspirant uniquement à être totalitaire à moins que « ceux qui l’entourent ne le soient pas moins que lui. » La suppression des partis politiques serait selon elle le moyen de mettre fin à la lèpre politique qui ronge notre démocratie en ce que les partis, quels qu’ils soient, ne répondent pas à cet idéal démocratique. Rejetant la passion collective au profit de la volonté et mettant sur un piédestal la survie de la vie publique, Simon Weil pointe du doigt un problème qui a qu’éclaté en 2017 : celui du réel aspect de nos partis à l’heure où les mêmes visages ne font que s’alterner, où les primaires sont vivement décriées, et où l’opposition est violente par principe plutôt que par sensibilité. Aussi déroutante soit la note de l’auteure cependant, il faut bien se demander si la conclusion n’est pas trop radicale. Alors que le totalitarisme atteignait son pinacle, fallait-il viser le concept même des partis ou le parti unique ? Un Etat sans parti ne rejoindrait-il pas finalement l’idée d’un Etat où un Parti Unique vise à transcender la société ? Ne serions-nous pas à nouveau dans un monde où la politique serait partout à force de n’être nulle part ? Le « rien » comme opposition à « l’unique » n’est-il pas finalement tout aussi englobant, et donc tout aussi despotique, que la possibilité des oppositions ? L’idée est à méditer.

Simone Weil estime en 1940 que la suppression des partis politiques est nécessaire pour une identité collective.

Puis au-delà de cet aspect central, il convient de se demander si nos partis tels que nous les connaissons peuvent rester identiques dans une ère globalisée. A ce sujet, la question posée par Ulrich Beck dans Pouvoir et Contre-pouvoir à l’heure de la mondialisation est on ne peut plus intéressante à étudier : la finance mondialisée, les problèmes climatiques, l’égalisation des ressources, ces notions doivent-elles amener la naissance de partis qui dépasseraient les frontières étatiques ?

Fin des partis ou non, il parait essentiel de refonder aujourd’hui une identité collective. En criant à la fin des idéologies, certains omettent le danger d’une politique dénuée de principes fondamentaux, de principes collectifs sans lesquels la vie en société est menacée. Se repencher sur un avenir commun ne signifie pas abandonner chacun au profit de tous. Il est cependant nécessaire de se rappeler que l’individu peut vivre avec ses différences, avec ses droits, sans que l’insertion sociale ne soit remise en cause. Et même ; cela va de pair. De la même façon, seul le retour aux fondamentaux de la société où tous malgré leurs spécificités se sentent unis par une même force est un barrage fondamental contre le communautarisme. Aujourd’hui, notre société effritée est une toile désuète aux fils épars. Il est temps de tous les réassembler. Alertés par cette harangue qui donne les partis pour passéistes, la période de post-élections a assisté à une multiplication de mouvements divers, de droite comme de gauche, désireux de recréer une idéologie sur celle perdue et de rassembler des fidèles qui ont depuis longtemps déserté. Nés dans la panique face à une politique chaotique, il revient à prendre garde de ne pas trop s’égarer : si les intentions de ces nouveaux idéologues, pleines d’espoir et de noblesse, n’ont pas pour autre visée que de faire renaître nos anciennes amours démocratiques, cet éparpillement d’idées se fera également au détriment d’un rassemblement.

« L’art politique réalisant le plus magnifique et le plus excellent de tous les tissus, en enveloppe, dans chaque Cité, tout le peuple, esclaves ou hommes libres, les serre ensemble dans sa trame et, assurant à la Cité tout le bonheur dont elle peut jouir, commande et dirige. » – Platon

La politique peut-elle disparaître ? La chute des partis devant une nouvelle forme d’action est-elle imminente ? Quoi qu’il advienne, il est essentiel que tous, citoyens, artistes, et hommes de pouvoir, prennent le temps de revenir aux fondations de notre système pour préparer le monde de demain avant que celui-ci ne nous dépasse davantage. Elections présidentielles terminées, cérémonies achevées ; citoyens du monde, oubliez le show-biz : il est temps de faire de la politique.


Pour aller plus loin : 

 

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