Il est où l’bonheur ?

« Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté. » – René Char

Il semblerait certains jours que notre monde ressemble à un paysage digne d’un roman de Charles Dickens ; un tableau peuplé d’ombres, balayé par quelques vents mornes où seul l’ennui parfois fait entendre un gémissement. Vaste horizon sombre où se détachent les silhouettes solitaires, il ne laisse résonner que les pas de nos existences éphémères sur les pavés humides. Des pas qui courent, sans doute, puisque notre siècle est devenu l’ère de la vitesse, où rien n’est trop rapide, y compris les esprits.

L’heure semble être aux discours gonflés de pessimisme, et le monde, vu par le prisme de nos regards pressés, n’est plus décrit que comme une œuvre en décrépitude que la beauté aurait depuis longtemps abandonné.  Des Unes de journaux glaçantes en noir et blanc aux rumeurs de nos rues, notre représentation de siècle ressemble à un caniveau où nos regards se heurtent à l’obscurité de nos vies individuelles et individualistes. Le journal du 20h, avec ses trains en retard et ses morts par milliers, rajoute à ce tableau déjà maudit la dernière touche d’une toile maussade. A chaque coin de rue, à tous les coins de bars, au détour de tout café, il semblerait que l’on ne puisse parler que du malheur du monde. Des mariages déçus à la pluie qui agace, toute occasion est bonne pour saisir les faux pas de notre époque. A l’heure qu’il est, il n’est plus un cœur sans s’écrier que notre siècle étouffe un monde à l’agonie. Chômage, guerre, pollution, attentats, accidents, dette, racisme, homophobie, dictature, violence, haine ; chaque défaut de notre époque est hissé sur un piédestal, et l’on ne retiendra bientôt plus de notre monde que cette image négative, rebutante, aussi sinistre qu’un enterrement de Courbet. Comme dans un poème de Verlaine, les cœurs sont larmoyants et les âmes monotones. « Nous sommes tous dans le caniveau » écrivait Oscar Wilde avant de rajouter : «mais certains d’entre nous regardent les étoiles. » Sommes-nous encore nombreux aujourd’hui à chercher les étoiles, trop affairés par notre vie qui file à toute vitesse et à nos occupations si futiles et si nécessaires cependant ? L’homme et la femme du XXIème siècle, pris dans le rouage d’existences harassantes, n’auraient-ils pas simplement omis de chercher l’éclat à travers la tempête ?

Dans une société où « zapper » est devenue matrice de vie, est-il encore possible de discerner la beauté du monde ? Filant sans cesse, sans un regard pour ce qui nous entoure, ne sommes-nous pas devenus tout simplement insensibles aux éclats et couleurs que la vitesse absorbe ? L’homme du XXIème siècle court ; l’homme du XXIème siècle est pressé. Pressé de quoi ? Lui-même sûrement l’ignore. Dès son plus jeune âge, il est pressé de savoir marcher pour mieux pouvoir courir, d’écrire pour pouvoir déchirer, dépenser pour mieux consommer, aimer pour plus vite oublier, épouser pour pouvoir divorcer, puis avoir des enfants pour mieux les voir s’en aller. A chaque instant et à toute occasion, dans la rue et même dans le métro, nous courons sans cesse. L’amour aussi en a pris pour son grade. Que signifie encore « aimer » à l’heure où nous devons nous renouveler sans cesse et où les objets comme les personnes ne sont que des étapes passagères dispersées sur notre tapis de course ? De l’Iphone à l’amitié, de la voiture à l’amant, la mode est à l’éphémère jusque dans le sentiment. Plus de temps même pour la séduction ; quelques clics sur un site de rencontre sont bien plus efficaces pour trouver le grand amour – du moins celui de la semaine. Les plans de vie se résument de plus en plus à quelques mois futiles que notre mémoire, elle aussi déroutée par ce rythme infernal que nous lui imposons, finira par ranger sur l’étagère des Oubliés. Comment voir la beauté du monde si nous ne trouvons plus le temps d’aimer ? Dans une société où la consommation prend le dessus sur toute chose, l’homme s’abreuve à en avoir le vertige. Technologies, vêtements, gadgets, argent, amitiés, amour, ou temps, il consomme tout sans jamais en retenir l’éclat. L’homme n’a plus le temps d’admirer, encore moins de chercher à admirer. Il n’a plus que le temps de courir, sans but évident, sans raison essentielle, sans même y trouver son bonheur. Il court.

Il court. Et celui qui flâne, celui en retard, qui hésite parfois, est sans cesse désigné comme celui qui échoue. De l’enfant qui, à 10 ans, ne sait pas encore quel sera le métier de son rêve, à l’adulte accompli toujours célibataire, le résultat est le même : l’homme qui prend son temps est le damné du XXIème siècle. Qui comprend encore celui qui attend patiemment que le feu soit au vert avant de traverser la route ? Qui ne se moque pas de celui qui s’arrête devant un coucher de soleil ? Qui est toujours ému face à celui qui, cessant toute occupation, peut observer pendant des heures le monde se faire et se défaire ? Planté au milieu de la route où nous courrons encore, le flâneur n’est que l’obstacle qui nous oblige à ralentir.

Pourtant, l’homme « en retard », ou plutôt l’homme qui prend son temps, est le seul à être à l’heure à la beauté du monde – et au bonheur aussi, sans doute. A l’instar des poètes et des enchanteurs de toiles, celui qui flâne est celui qui s’émeut face à la beauté du monde. Comme eux, c’est l’éclaircie qu’il entrevoit à travers l’orage lorsqu’il lève les yeux vers le ciel. C’est la splendeur du regard d’une mendiante que l’on dit hideuse qui bouleverse son cœur et le marque à jamais. C’est le rire d’un enfant qu’il retiendra jusque sous les bombes. C’est la silhouette d’une femme au cœur d’une foule hurlante, la fragrance d’un été à l’aube de l’automne, les dernières bribes de la jeunesse à l’heure où les rides se forment ; tous ces détails qui forgent la beauté du monde et que, happés dans notre course incessante, nous ne prenons plus la peine de voir. Au fond, qu’aurait-on retenu du monde si l’art n’existait pas ? Qui aurait retenu le regard de la Madone sans l’œil aiguisé d’un Raphaël ? Qui aurait admiré les vives couleurs de notre nature sans le pinceau d’un Monet ? Sans un Rimbaud solitaire, perdu au milieu de la foule, attentif aux battements du monde et à toutes les facettes de la Terre, que resterait-il de ces beautés oubliées ? Baudelaire, celui-là même qui décrivit une charogne jusqu’à faire frémir son lecteur, n’est-il pas celui qui, derrière un Paris trop moderne et industriel, y voit encore au-delà et son cygne, et les vieux palais, et même Andromaque ? Parce qu’il se place à la marge du temps et de la foule, on dit l’artiste à la marge du monde et de l’homme. Il est pourtant celui qui n’en finit pas de s’y attarder jusqu’à en extirper sa beauté incontestable. Si le journal de 20h était présenté par un artiste, peut-être y parlerait-on plus souvent des trains à l’heure et des naissances par millions.

Fédor Dostoïevski s’écrie à travers les lèvres de Mychkine, célèbre personnage de l’Idiot : « la beauté sauvera le monde. » Parce qu’il est celui qui découvre cette beauté, l’art les sauvera tous deux. L’artiste, seul au milieu de la foule, les regards effrénés passant sur lui comme sur un mirage, retire le gaz ténébreux du monde qui nous empêche de le voir. Alors que nous ne faisons que passer, il gratte la surface de la toile pour y découvrir la lumière. Quand nous courons, il flâne, il s’arrête ; il vit, il s’enivre de cette beauté que nous ne regardons pas. « La beauté est une chose sévère et difficile qui ne se laisse point attendre ainsi, il faut attendre des heures, la presser et l’enlacer étroitement pour la forcer à se rendre » explique Frenhofer dans la nouvelle de Balzac.

S’il faut aider le monde à se relever, ne faut-il pas commencer par le comprendre, le connaître, et surtout l’aimer ? « Enivrez-vous ! » s’écriait Baudelaire. Oui, enivrons-nous du monde. Et s’il faut être un artiste pour être heureux, prenons le temps, juste une fois, d’être un peu en retard.

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