Journalisme d’investigation en état d’alerte

UBS leaks, NSA leaks, Panama Papers, Luxleaks, les noms et les affaires ne manquent pas pour désigner ces affaires d’envergure qui déversent des flots d’informations compromettantes à l’encontre d’entités puissantes, comme des entreprises, de consortiums d’entreprise, des responsables politiques, voire des Etats.
Édouard Perrin est un journaliste d’investigation dont le rôle est d’enquêter et de publier ce genre d’affaire. Il a été le premier publicateur, via un reportage diseuse sur France 2 dans l’émission Cash Investigation de l’affaire des Luxleaks, qui a principalement touché l’entreprise basée au Luxembourg PriceWaterhouseCoopers (PWC). L’affaire subit, pendant une demi année environ, des traitements médiatiques de plus en plus retentissants, jusqu’à ce qu’un jour David Pujadas déclare au JT que les Luxleaks concernent une évasion fiscale qui s’élève à plus de 100 milliards d’euro. Jusque là, rien de vraiment nouveau, les scandales explosent et sont rapidement remplacés par d’autres news; insécurité, violence, jeunes casseurs dans les manifs… Des nouvelles plus captivantes pour le cerveau humain, puisqu’après tout, ce que font ces grosses entreprises dans le cas des Luxleaks est légal, on appelle d’ailleurs ça de l’ « optimisation fiscale ».
Seulement, la société PWC avait déjà subit une fuite d’information compromettante quelques années avant, et même s’ils sont difficilement atteints par la justice, une nouvelle affaire aurait effrayé les investisseurs. PWC était donc décidé à trouver et à juguler la fuite. C’est là que l’histoire devient intéressante si l’on s’intéresse aux lanceurs d’alerte et aux journalistes d’investigation. L’entreprise était coincée; elle avait le nom de l’employé qui avait contacté le journaliste Édouard Perrin mais les preuves de sa « culpabilité » étaient justement les échanges entre lui et le journaliste. Or, une loi datant de fin 1800 interdit d’intenter des actions en justice sur la source d’un journaliste. Seulement voilà, 3 semaine plus tard, Raphaël Hallet, l’informateur, voit sa maison perquisitionnée par deux représentants des forces publiques, un huissier, un expert informatique, et un serrurier. À part les deux premiers, tous sont commisionnés par PWC. Après avoir forcé M. Hallet à montrer les échange de mails qu’il a eu avec le journaliste, deux hauts placés de l’entreprise arrivent pour interroger l’informateur et sa femme (toujours sous le regard des deux policiers). Les deux cadres lui aurait annoncé « on est pas venu dans ce trou paumé pour rien ». Les premières menaces sont lancées, notamment la somme de 10 millions d’euros de dédommagement. Finalement, 6 heures après êtres arrivés, les intrus s’en vont avec tout le matériel informatique présent dans la maison -y compris la tablette des enfants. Peu de temps après, Raphaël Hallet est convoqué dans les bureaux de Price. Il y va avec son avocat. Cette fois le directeur de PWC est présent. Après un long interrogatoire, il est sommé de convoquer sa femme et s’exécute. L’interrogatoire se poursuit, et finalement, vers 3h du matin, on lui fait signer, ainsi qu’à sa femme, un accord de confidentialité en leur disant que s’ils ne le font pas, ce sera 10 ans de prison et 10 millions d’euros de dédommagement pour M. Hallet. Ils signent, espérant que cette torture morale s’arrête, mais bien entendu, il n’en sera rien. Les cadres présents ne se repaissent pas seulement d’argent.
Mais alors comment une entreprise basée à l’étranger a-t-elle pu si facilement passer outre la loi ? Une « astuce » assez simple: dans le cadre de soupçons d’espionnage industriel, une société peut demander une injonction au civile à un juge pour « rassembler des preuves » – à noter qu’en aucun cas cette injonction autorisait l’entreprise à interroger M. Hallet sous la surveillance de la police. Édouard Perrin est alors allé interroger face caméra la juge qui a autorisé la perquisition. Quand il lui fait remarquer que son autorisation explicitait clairement la saisie des échanges de mails avec le journaliste alors que la loi précédemment citée interdit cette pratique, elle nie d’abord. Il lui montre le passage, et… Plus rien. Elle dit ne pouvoir le nier, elle l’a bien écrit. Cette affaire faisant la une depuis un moment ne pouvait lui être inconnue, et les conséquences de son autorisation de perquisition sur la vie de M. Hallet étaient évidentes. Il aurait fallut une grande naïveté pour ignorer ces conséquences. Or, au moment de l’affaire, cette juge était présidente du tribunal de grande instance de Metz. Elle occupe aujourd’hui une position encore plus importante.
Dans un contexte où la liberté de la presse semble facilement soumise à des intérêts personnels se passera encore, d’ici 2 ans, un coup dur pour cette dernière: un traité européen autorisera les entreprises à attaquer en justice toute personne divulguant des informations jugées -à la discrétion de l’entreprise- secrètes, mais surtout rendra coupable les journalistes détenteurs de ces informations (même sans qu’elles ne soient diffusées).
Les journalistes d’investigation, réunis dans une organisation appelée ICIJ veulent réussir à créer assez de cas particuliers pour que les lanceurs d’alerte ne puissent pas être inquiétés. De plus, une commissaire européenne danoise, Margrethe Vestager, semble extrêmement motivé à ne plus laisser passer les fraudes fiscales de ce genre. Puisque la loi n’empêche pas ces « optimisations fiscales« , elle a trouvé elle aussi des « astuces » pour épingler les fraudeurs; les accuser de concurrence déloyale par rapport aux entreprises qui paient leur taxes au bon endroit. Cette méthode lui a déjà permis de s’attaquer avec succès à des entreprises comme Google et Apple.
Il est cependant très inquiétant que ce genre de traité puisse si facilement entrer en vigueur sans que personne ne soit au courant: les journalistes d’investigation eux-mêmes, pourtant baignés dans la recherche perpétuelle de ce genre d’information n’ont appris la nouvelle qu’à l’occasion d’une rencontre avec Emmanuel Macron au sujet d’une autre loi liberticide, alors que le traité était déjà ratifié et n’attendait plus qu’à entrer en vigueur…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s