Le cyclisme est malade ! Sauvons-le !

Avant de débuter votre lecture :

Le 22 avril 2017, le champion cycliste italien Michele Scarponi s’est fait percuté par une camionnette alors qu’il débutait son entraînement non loin de chez lui. En préparation du Tour d’Italie, une de ses courses préférées, il meurt sur le coup. A 37 ans, il laisse derrière lui sa femme et ses deux enfants.

Le 24 avril 2017, le coureur cycliste professionnel français Yoann Offredo s’entraînait avec deux autres coureurs lorsqu’une voiture freina et s’arrêta devant eux “dans l’intention de nous faire tomber”, rapporte-t-il. Le conducteur tenta de sortir avec une lame de cutter mais Yoann Offredo l’en empêcha et le passager sortit avec une batte de base-ball et lui donna des coups à la tête. Résultats : nez cassé, côte enfoncée et des hématomes sur tout le corps.

Le 9 mai 2017, le triple vainqueur du Tour de France, Christopher Froome, s’entraînait près de chez lui à Monaco lorsqu’une voiture voulut le doubler, mais la route, trop étroite, l’en empêcha. Quelques instants plus tard, le conducteur fonça en direction du coureur dans le but de le percuter. Froome en sortira indemne, son vélo, lui, finira complètement tordu.

Tous ces faits divers aux issues fatale et tragiques, sont malheureusement courants dans le cyclisme. C’est pourquoi, j’aimerais dans cet article partager mon immense colère. Pas cette colère passagère, qui vous rend de mauvaise humeur pour la journée mais celle qui demeure dans un coin de votre tête. Celle qui resurgit lorsque des faits que vous ne pouvez pas prévoir (comme ceux-là) l’alimentent davantage, vous rendant encore plus furieux, plus frustré, plus consterné. Cela m’irrite tant que j’en suis arrivé au malheureux stade où simplement en parler ne suffit plus : en écrire un article était la solution.

Écrire, pour extérioriser et dire à quel point le cyclisme, ce sport que je pratique par passion, est souffrant, sous-estimé, mal-aimé, ignoré, méprisé. La liste est désastreusement longue. Il se traîne, boite, il est pesant, il gémit : il est aux prémices d’une déchirure. On se cache derrière l’illusion que le problème est uniquement éphémère. Il en résulte tout l’inverse. Derrière ce dérangement se cache un mal terrible, parfois tabou, que l’on aime à oublier. Le cyclisme, qu’il soit professionnel ou amateur, éprouve une grande souffrance, dont le diagnostic persistant semble inconnu. Mais quel est-il ? Où est-il ? Pourquoi le cyclisme ne parvient-il pas à s’en défaire ?

D’innombrables questions me viennent alors soudainement à l’esprit. Jusqu’où cela va-t-il aller ? Jusqu’où la bêtise humaine ira-t-elle à l’encontre du cyclisme ? Ne voyez-vous donc pas qu’il souffre ? Certes, la magie du Tour de France en fait un spectacle palpitant mais le cyclisme ne se réduit pas au festif mois de juillet. Pour les spectateurs, oui. Pour les cyclistes, non.

On distingue deux types de problèmes majeurs que subit le cyclisme :                                    Il y a d’abord les soupçons incessants sur le dopage, les soupçons sur la tricherie mécanique (utilisation de moteurs), des débats inusables, des clichés, qui collent à la peau du cyclisme depuis toujours. Cette face noire de ce sport est en réalité sa face la plus visible, celle que le grand public retient le plus. Lorsque l’on pense au dopage, le cyclisme revient dans l’esprit de beaucoup et inversement.

Par ailleurs, être agressé verbalement, physiquement, être blessé ou même tué parce que l’on exerce son métier et sa passion est tout bonnement injuste ! Malheureusement, toutes les semaines, de façon moins relayée, de nombreux amateurs subissent ce fléau, car ils sont plus vulnérables et moins expérimentés que les professionnels face aux situations critiques. Bien sûr que les risques de chutes, de blessures existent, ils sont permanents. Chaque cycliste en a pleinement conscience en enfourchant son vélo. Mais lorsque la prudence seule ne suffit plus quand face à vous, se dressent des imbéciles prêts à vous tuer, il faut se rendre à l’évidence qu’il y a un problème colossal. Le voici ce problème, je l’appelle l’obscurantisme sportif, il se caractérise par le mépris, le dédain et l’ignorance de tout un univers.

Mon avis est certes celui d’un passionné, mais un passionné qui a peur pour son sport, qui s’insurge contre ce qui le frappe. Je pense donc que la clé pour résoudre ce souci est la compréhension. Aussi, c’est par la visée journalistique et engagée de cet article que je souhaite donner du sens à ce mot compréhension. Car il est nécessaire de faire comprendre ce que représente le cyclisme et ce que sont les vraies valeurs de ce sport. L’idéal serait de mettre tout le monde à l’essai, en mettant chacun sur une selle pour qu’il puisse s’immiscer dans la peau d’un cycliste, pour montrer la difficulté que certains endurent sur un vélo. Cela me rappelle cette très belle phrase de Jean de Gribaldy, ancien coureur cycliste et directeur sportif, assurant :

On joue au foot, au tennis, au hockey. On ne joue pas au cyclisme”

Tout est dit.

C’est un sport qui n’est en rien comparable. Il est individuel, mais se court en équipe. Le cycliste est seul face à lui même, supporte –parfois ne supporte pas- ses propres douleurs, pédale seul frénétiquement, sent son pouls battre à mille, son corps vibre en lui, avec la route et son vélo. Mais la présence de ses équipiers lui est indispensable. Les professionnels passent près de trois à six heures de selle par entraînement, presque tous les jours de la semaine, toute l’année, sous tous les temps, où tous les risques de chutes sont possibles. Certains ne voient jamais leur famille, font constamment attention à leur alimentation, leur poids, leur forme, leur sommeil.

L’anthropologue français Eric Chauvier souhaitait s’intéresser davantage au cyclisme. Il avait écrit un article dans la revue Feuilleton (1) où il relatait les faits de course du Tour de France 2012. Il y disait :

Si ce sport devait se résumer à fournir un effort surhumain, il serait peut-être acceptable, mais il faut compter sur cette composition permanente entre la gestion de l’attention et celle de l’effort. La dextérité et la concentration. La stabilité et la virtuosité. La prise de risques et la fin de la conscience”

Cette “fin de la conscience”, c’est ce mental qui se forge coup de pédale après coup de pédale, kilomètre après kilomètre, côte après côte, sortie après sortie. Comme un boxeur qui progresse coup après coup. Un nageur longueur après longueur. Le mental et le physique sont indissociables, l’un provoque l’autre. Cet équilibre n’est pas facile à trouver, il demande un réel travail, que peu de gens s’imaginent.

Lorsque l’on ignore tout cela, on fustige les cyclistes, en clamant que “ ce n’est pas un vrai sport ” -consternant-, que le vélo “ sert à aller chercher le pain ” -vexant-, qu’il n’y a “ aucun intérêt à le pratiquer ” -affligeant-, que les cyclistes sont soi-disant tous dopés. On les insulte, pire même, lors du Tour de France 2016, le maillot jaune Chris Froome avait été aspergé d’urine, car il était soupçonné de dopage ! On crache dessus sans cesse et sans raison sur un sport toujours plus entaché par la répulsion.

Revenons sur cette dernière idée, le dopage. Vaste sujet, parfois très délicat en cyclisme. Parler de dopage à un amateur est, à de nombreux égards, une action aventureuse, car elle ravive de mauvais souvenirs. Le dopage existe et a toujours existé. Il est une réalité. Dans son ouvrage Petit éloge du Tour de France (2), Eric Fottorino écrivait :

Chaque affaire dévoilée, chaque champion déchu est un crève-cœur qui balaie toujours un peu plus l’illusion d’un sport qu’on aurait voulu au-dessus de tout soupçon”

Ces soupçons sont permanents, faisant du cyclisme le sport le plus surveillé. Le contrôle anti-dopage fait partie intégrante du cycle de vie des cyclistes. Des cas de dopages sont toujours décelés, mais le cyclisme n’est pas le sport qui en révèle le plus. Cela varie entre les classements, mais le rugby, le football, le basket-ball, sont des sports beaucoup touchés, et ce davantage que le cyclisme.

Lorsque l’on connaît la difficulté du cyclisme, l’exigence de celui-ci, l’utilisation de produits en deviendrait presque la finalité d’une certaine logique. Il souffre en quelque sortes de sa propre difficulté.

Dans son fameux ouvrage Tour de France, tour de souffrance (3), le journaliste Albert Londres décrivait les coureurs comme les « forçats de la route » et y dénonçait l’organisation de course intraitable et intransigeante. Dans cet ouvrage, Londres nous a rapporté l’étrange discussion entre lui et les frères Pélissier, célèbres cyclistes français de l’époque, qui venaient d’abandonner la course, à cause des conditions extrêmes. L’un des frères annonça :

“-Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives […]| -Nous marchons à la dynamite !”

Dopage et cyclisme constituent une histoire ancienne. Permettez-moi de citer, pour une fois, Lance Armstrong, qui avait confié au journal Le Monde :

Le dopage a toujours existé. Tous les sports en sont victimes. Mais le cyclisme, en tant que sport le plus difficile, est peut-être plus durement touché”

Cela s’est véritablement aggravé, suite aux affaires diverses concernant le dopage, scellant définitivement le cyclisme dans le carcan de la méfiance. Certes, les dopés sont des tricheurs, qu’il faut déclasser. Ils sont responsables de la mauvaise image du cyclisme. Mais dopés ou non, cela n’enlève en rien l’immense travail et les sacrifices colossaux qu’ils ont éprouvés, choses que l’on oublie trop.

Ma colère m’a fait peindre un portrait très malheureux et pessimiste du cyclisme. Être sur un vélo permet de ressentir tout son corps, en extraire les plus profondes sensations. Se dépenser en se purgeant, faire même avec son vélo, avoir la sensation d’être libre lorsque l’on avance à soixante à l’heure. L’artiste Luigi Bartolini disait :

C’est pour moi une nécessité de posséder une bicyclette afin de m’évader, de m’enfuir, de m’éloigner de la société des humains”

Écrire cet article m’a pu permettre d’expier ma colère, de clamer ce que je ressens et ce que le cyclisme ressent injustement. Aidez-le à se relever. Pour se faire, une chose est simple : ne cédez pas à l’abrutissement général, car le cyclisme et ses pratiquants valent mieux que cela. C’est un sport qui permet de faire respirer votre âme et votre corps, alors ne l’étouffez-pas ; au contraire, donnez-lui de l’air ! Sauvons le cyclisme !

Références :

(1) Article « Prolétaires et forçats », numéro 5 de Feuilleton, automne 2012

(2) « Petit éloge du Tour de France », Eric Fottorino, Editions Gallimard, 2013

(3) « Tour de France, tour de souffrance », Albert Londres, 1924. Récit initialement sous forme de reportages pour Le Petit Parisien.

Image de couverture : © Kat Piwecka

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