« La chair est triste hélas, et j’ai lu tous les livres »

« La poésie sauvera le monde » écrivait Jean-Pierre Simenon en 2015. La poésie n’était peut-être pas plus glorifiée que toute autre forme d’écriture, le week end dernier. Mais il flottait dans le quartier de Ménilmontant comme une sensation vague et apaisée, un microcosme au cœur d’un monde que l’on dit sans cesse belliqueux et sombre. Dans ce Paris étouffant où l’on passait et repassait sans prendre le temps de jeter un œil au monde, le 20ème arrondissement était une tour d’ivoire où le temps semblait s’être arrêté. De 17h à 23h, la scène est aux mots et aux voix se mêlant à la prose. Turquie, Pologne, Iran, Portugal ; les tonalités des quatre coins du monde viennent s’alambiquer et se confondre dans ces rangs hors de tout. Le 27 mai, au cœur d’un Paris survolté, subsistait une place où toutes les langues de la prose venaient se confondre. L’on en oublierait presque, au-dehors, la survie de l’indifférence, le racisme, les balles frappant d’un pays à un autre, la violence acharnée, la peur insurrectionnelle. Les mots, vers et proses comprises, ont cela d’hors du commun qu’ils réunissent au-delà de toute velléité. Ce soir-là, le parisien en quête de beauté passait de la chambre de la Palestine à celle d’Israël ; écoutait en silence des mots séducteurs bouleversant l’existant.

La Nuit de la Littérature est un concept qui a vu le jour à Prague (République Tchèque) en 2006. Elle consiste alors en l’organisation d’une série de lectures et de rencontres en compagnie d’auteurs de différents pays. Celles-ci, le temps d’une nuit, ont lieu dans plusieurs lieux et quartiers d’une même ville, au cœur d’endroit parfois insolites, dans le but de créer une rencontre inhabituelle entre la littérature et son public. Grand succès dans son pays d’origine, elle finit par s’exporter de parts et d’autres du globe. Cette année, plus de 20 villes en dehors des villes tchèques, ont décidé de se prendre au jeu. Paris, Berlin, Stockholm, Amsterdam, Sofia, Vienne ou encore Milan, les mots sont mis à l’honneur au détriment de tout, le temps d’une nuit.

Notre tendance actuelle est aux discours sur le rôle de la littérature dans notre société. Et nos plans bien français, cadrés en deux parties symétriques bien confortables, nous assurent que

  1. L’art ne sert à rien d’autre qu’au plaisir des yeux et de l’ouïe
  2. L’art trouve son utilité dans un engagement politique, sociétal, et surtout didactique

Didactique, car il parait impensable aujourd’hui que toute activité encourue ne puisse nous « apprendre quelque chose », quelque chose de théorique, de solide, une connaissance fondée que nous pourrions ajouter à ces perles rares que nous glissons en dîner de famille. L’homme du XXIème siècle se plait à passer pour un sage savant, dusse-t-il ne lire que des encyclopédies. On en oublierait que la littérature n’a pas besoin de grands mots, ni de grandes justifications pour exister. Par tous les temps, vous ne trouverez pas un auteur dire « j’écris pour changer le monde ». Nos auteurs écrivent pour le monde, parfois contre lui, dans tous les cas en s’effondrant avec lui. A la fois proche de son cœur et loin de sa fatalité, elle n’en retient que ce qui lui plait, suce jusqu’à la moelle la matière qu’elle permet ; la nature, les passions, les malheurs, elle les tortille, les alambique, les confond, en fait son propre monde – pire, meilleur, semblable parfois. Celui qui écrit s’use les yeux à fouiller le monde pour en retirer le plus beau. Et celui qui lit s’évade un instant.

Ce soir-là, l’on évadait ensemble. De gauche ou de droite, de France ou de Pologne, juif ou arabe, les mêmes souffles battaient à l’unisson au rythme des lectures qui s’enchaînent. De tous les bords, de toutes les nationalités, l’on allait de la Pologne à la Turquie en passant par le Luxembourg, et toutes ces sonorités, si différentes pourtant mais si pures, se mêlaient pour former le son unique de l’humanité. Les mots pour rassembler, les mots pour oublier ; non pas pour sauver le monde, mais pour lui permettre d’exister. L’on oublie bien trop souvent le devoir d’humanité qui perce notre littérature, qui la définit de siècles en siècles, et que nous laissons calfeutrée derrière les bribes de notre quotidien désenchanté.

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La Nuit de la Littérature, le 27 mai 2017 © Charlotte Meyer/Combat

L’on a beaucoup débattu sur la capacité de la littérature à « changer le monde ». Dans certains esprits, celle-ci ne pourrait exister sans cette fonction-fiction que d’aucun voudrait lui revendiquer.

 « Ainsi tout poème est-il un grain de sable dans les rouages de la grande machine à reproduire le réel tel qu’il est, telle qu’elle l’imprime dans la langue et l’image de convention. Il l’est dans son abstention même, son refus qu’on lui reproche tant, de prendre part au jeu : mais c’est un jeu de dupes. On lui reproche d’être absent de l’actuel, du visible et du tangible du moment, quand il ne s’absente en réalité que du récit qu’on en fait » Jean Pierre Siménon, la Poésie sauvera le Monde

Car l’on pourrait reprendre ce que dit JP Simenon à propos de la poésie pour l’ensemble de la littérature et, au fond pour l’ensemble de l’art. Par ses capacités infinies, sa profondeur, sa recherche perpétuelle du beau, de l’ailleurs, du juste, la littérature est une restitution plus authentique de ce que nous appelons « réalité » et devant laquelle nous passons en y figeant des banalités fades. Elle refuse le fini, le prévisible, le concept fixé, la catégorisation ; tout ce qui fait de notre époque un siècle carré, droit et rangé, où chacun appartient à une case de ce monde-dortoir. Parce que son champ est infini, qu’elle ne cessera de « plonger dans l’enfer pour trouver le nouveau », parce que ses possibilités n’ont pas de fin, elle jouit d’une liberté que nous ne connaissons pas et qui, pourtant, tend à assurer notre humanité. Comme le disait Shelley: « les poètes sont les législateurs non reconnus du réel. »

Ce samedi 27 mai, les mots résonnaient dans un silence voulu – non pas de plomb, mais d’abandon. A travers chaque salle, l’auditoire s’abandonnait à la fascination de ces langues nouvelles, ces langues si différentes de celles du quotidien, et que le lecteur, par des accents souvent lointains, aiguisait pour façonner une autre représentation du monde. Salle turque, salle polonaise, salle luxembourgeoise, salle portugaise, chacune transportait son public vers une autre facette de notre époque, pour former peu à peu une toile où chaque représentation du monde s’ajoutait pour le transcender. Le temps se serait arrêté que les échos des souffles n’auraient pas été différents, ni la vibration des mots plus puissante. Loin de là les journaux télévisés, les politiques, les émissions de radio, tout ce qui, selon la traductrice Marie-Laure Coumin Koutsafis, contribuent à la « dépoétisation du monde ». Et notre ère en effet, n’est-elle pas gouvernée par cette volonté de dépoétiser ce qui, déjà, perd de sa substance ? Georges Orwell, du fond de sa tombe, doit s’esclaffer face à la réalisation de ses prédictions où la novlangue utilisée par nos médias et nos politiques, est l’unique interprétation de notre société. L’ordre du monde, défini par un langage commun, sans substance, sans force, a quelque chose de désespérant ; et nous le voyons chaque jour à travers les grésillements de la radio ou les présentations télévisées. « Oui, écrit toujours Marie-Laure Coumin Koutsafis, appeler un chat un chat devient un acte politique. » Or la littérature, par ses facultés d’interprétations oniriques, permet de poser une réalité enchantée et enchanteresse, lumineuse et enluminée, agitatrice et agissante.

En ce sens, la littérature, prose et vers compris, vient perturber l’ordre établi. En donnant aux mots un sens nouveau, en leur insufflant la vie, en les recolorant, elle permet de ressusciter notre quotidien et même de l’élever. Dans son pacifisme, dans son refus de violence, elle est notre meilleure arme contre l’absurdité camusienne du monde. Comme nous, la littérature ne sauvera pas le monde ; elle l’empêchera pourtant de se défaire.

« Vers qui hurlent

vers qui se dressent soi-disant comme des baïonnettes

vers qui menacent l’ordre établi

et qui dans leurs quelques pieds

font ou défont la révolution,

inutiles, mensongers, grandiloquents,

parce qu’aucun vers aujourd’hui ne renverse de régime

aucun vers ne mobilise les masses. »

Extrait de « Sur la barricade du temps, anthologie bilingue », de Titos Patrikios. Le Temps des cerises

 

A cela Paul Eluard répond « Oui, il y a un autre monde, mais il est dans ce monde. » Cette phrase à elle seule devrait faire taire les esprits qui se veulent « censés » et qui, du haut de leurs calculs et de leurs raisonnements, rejettent la littérature et ses attributs d’un geste mesquin. C’est qu’elle n’est selon eux qu’une évasion hors de notre temps et de notre réalité, une manière aphrodisiaque d’échapper à l’existant ; en somme, la poésie est pour certains l’arme d’un lâche face au monde qui l’effraie, qui le rebute ou que lui-même abhorre. Et qu’ils ont tort pourtant ! Si la littérature est une évasion, elle s’échappe au cœur même de notre monde ; jamais elle ne le quitte, ou du moins jamais complètement. Elle seule est au plus près d’une réalité qu’elle pénètre, fouille, blesse parfois, extirpe des profondeurs de notre quotidien pour la dévoiler toute entière, au-delà des mensonges et de nos concepts froids. Les mots sont une lumière qui éclaire le monde ; nous seuls en sommes les faux-monnayeurs. Quelle que soit la distance que notre poésie décide de prendre avec notre conception du tout, elle n’en est jamais absente. La littérature est une présence infinie à un monde que nous ne percevons qu’à demi.

A l’heure où fleurissait le XIXème siècle, avec ses abondances de poètes et l’essor des plumes, le poète Holderlin demandait « à quoi bon des poètes en temps de détresse ? ». Soljenitsyne, en recevant son prix Nobel en 1970, aurait répondu par cette phrase de Dostoïevski « la beauté sauvera le monde. » La beauté littéraire, union au-dessus des confrontations, enchanteresse au-dessus de la banalité, permet la survie d’un monde que nous croyons croulant.

Et ce 27 mai, à l’heure où le crépuscule rougissait les dômes parisiens, certains n’entendaient plus que vibrer ces langages neufs et purs enchanter un monde que nous pensions connaître. Ce 27 mai, la poésie ne connaissait ni les frontières des cœurs ni la banalité des vies ; elle enchantait. Comme pour nous rappeler une chose très simple que Paul Eluard nous susurrait déjà : « si nous le voulions, il n’y aurait que des merveilles. »

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Ci-dessus : l’ensemble des auteurs présents lors de la Nuit de la Littérature

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