La tradition, une bonne justification?

Souvent, lorsqu’on invoque des pratiques ou des normes controversées, ou lorsqu’on cherche à remettre en question certaines normes ou pratiques que l’on trouve contestables mais qui sont socialement acceptées, l’argument de la “tradition” est sans doute celui qui est le plus utilisé pour contrer notre argumentaire. Si j’ai décidé de me lancer dans l’écriture de cet article, c’est en raison du visionnage d’un extrait de l’émission “Le Petit Journal”, lors duquel l’avocat Eric Dupond-Moretti cherchait à défendre la corrida, pratique consistant à procéder à l’exécution d’un taureau après avoir “joué” avec lui pendant des heures et l’avoir torturé, répandue dans le sud de la France ou encore en Espagne. Les principaux arguments évoqués par Dupond-Moretti étaient donc ceux de la “ruralité” de laquelle il se revendique, de la “tradition”. 

Or, on est en droit de se poser la question: la tradition justifie-t-elle tout? Premièrement, on pourrait avancer qu’une tradition est ce qui “unit” une société, qui fait le lien entre les individus, et donc qu’elle a une utilité sociale et qu’en tant que telle, elle doit persister et se maintenir au fil du temps pour participer à la cohésion sociale. Un argument souvent avancé par les défenseurs des “traditions” en tout genre est d’ailleurs celui de l’importance de celles-ci dans la formation d’une identité sociale. Comme cherchait à l’affirmer Dupond-Moretti, la corrida serait alors une pratique permettant de distinguer l’identité “rurale” d’une l’identité plus “urbaine”: ce sont d’ailleurs ces deux visions de la tauromachie qu’il distingue dans son intervention.

D’autres exemples, au-delà de celui de la corrida pourraient être évoqués. Celui de la famille “traditionnelle”, largement repris par les militants de la Manif’ pour tous, est une bonne illustration de l’utilisation qui peut être faite de la tradition. Là encore, les militants réaffirment le supposé rôle central d’un modèle familial qu’ils jugent “traditionnel” dans la cohésion de la société et mettent sur le compte des couples homosexuels ce qu’ils jugent comme des dérives sociétales inacceptables.

Pour autant, cette utilisation de la “tradition” pour justifier tout type de pratiques et de comportements peut être contestée pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, rien n’a été plus construit que la “tradition”. Les défenseurs de certaines traditions semblent vouloir affirmer la naturalité de celle-ci, en oubliant que les traditions ne sont que des inventions humaines, des constructions sociales. Si, comme je le développais dans mon premier point, certaines d’entre-elles ont pu et peuvent toujours servir de vecteur de cohésion sociale, c’est bien parce qu’elles ont été construites, voir inventées en très peu de temps, par des hommes et des femmes qui avaient pour but de se distinguer des autres et de créer un sentiment d’appartenance commune. Un exemple parlant est celui du kilt écossais, qui renvoie pour la plupart des personnes à un vêtement médiéval, historique et qui existerait depuis pratiquement toujours, alors qu’il a commencé à se diffuser uniquement à partir du XVIIIème, voire du XIXème siècle.

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« La mort du torero », Pablo Picasso, 1933

Les traditions vont, viennent, se construisent au fur-et-à-mesure de l’Histoire dans des buts précis, se réaffirment par moments et disparaissent dans d’autres. 

Si les traditions sont donc des constructions sociales et non pas des phénomènes “naturels”, n’est-il pas logique de les faire évoluer avec les mœurs, avec les normes sociales? La corrida, spectacle d’une cruauté extrême envers l’animal de par la manière de le mettre à mort, mérite-t-elle encore d’avoir une place alors qu’au même moment, de plus en plus de personnes prennent conscience du problème que constitue la consommation excessive de viande et la maltraitance animale dans les abattoirs et les élevages intensifs? Non, bien évidemment. D’une part, parce qu’avec le raisonnement qu’on ne touche jamais à la tradition, nous en serions encore aux combats de gladiateurs. D’autre part, parce qu’à partir du moment où une pratique est contestée et rejetée par la grande majorité de la population, peut-on encore parler de “tradition”? Dans le langage commun, les termes “tradition” et “populaire” sont souvent rapprochés, non par hasard. Pour qu’une tradition en soit vraiment une, faudrait-il encore qu’elle réunisse un nombre très important de personnes, qui partagent cette tradition et les valeurs qui vont avec. Or, même dans les régions où la corrida est le plus répandue, de plus en plus d’oppositions à la pratique de celle-ci se manifestent.

Doit-on alors continuer à autoriser cette pratique pour le plaisir de quelques-uns? La question ne devrait même pas se poser, et pourtant elle se pose toujours, en France, mais encore plus en Espagne, pour ce qui est de la corrida.

Enfin, la distinction que fait Dupond-Moretti pour la corrida, qui serait une tradition rurale s’opposant à des mœurs plus citadines, est également contestable. Si des traditions rurales existent bel et bien, peut-on parler en ces termes de la corrida? Ayant personnellement vécu pendant une bonne quinzaine d’années à la campagne ou dans de petits villages, je ne saurais supporter le spectacle cruel de la mise à mort de cet animal innocent, et je ne pense pas être le seul dans mon cas. Cet argument est d’autant plus irrecevable pour ma part car, ayant vécu au contact d’animaux pendant toute mon enfance, je ne saurais prendre plaisir à en tuer juste pour le spectacle. De même que l’argument avancé par les chasseurs de “l’amour de la nature” pour expliquer leur plaisir à tuer d’autres êtres vivants sans que ces derniers soient mangés par la suite me révolte, je ne peux me résoudre à accepter que l’on justifie en mon nom une pratique de la sorte. Là où je peux concevoir le fait de tuer des animaux (dans des conditions le moins horribles possible) pour les manger par la suite, étant moi-même consommateur de viande, je ne comprends pas le plaisir qui peut être éprouvé par certains à tuer des animaux pour en faire simplement des trophées, pour se vanter de leur capacité à “dominer” (le tout étant relatif, l’animal n’étant pas à armes égales avec l’Homme) l’animal par la violence. Ces soit-disant traditions “rurales” que seraient la corrida ou la chasse ne peuvent donc pas être définies de la sorte parce que ce ne sont pas des pratiques communément partagées par les personnes vivant ou ayant vécu “à la campagne”. Tous les ruraux n’aiment pas voir un animal se faire tuer pour le “plaisir” des yeux, loin de là. Nombre d’entre-eux s’efforcent même au contraire de traiter leurs animaux avec le plus de respect possible et à défendre les droits de ceux-ci. 

Ainsi, si la corrida est bannie définitivement, tant pis pour les quelques fanatiques, et tant mieux pour tous les autres et pour l’Humanité toute entière, qui ne pourra que se sentir grandie par l’arrêt de telles activités. En arrêtant de massacrer sans raison des animaux, on commencera peut-être justement à gagner en humanité. L’Homme a déjà eu trop tendance à se croire supérieur à la Nature, aux animaux, alors qu’il en fait partie, il est temps que cela cesse, que les dérives inutiles soient une bonne fois pour toutes bannies. Si la tradition peut permettre de comprendre certaines pratiques, elle ne les excuse et ne les justifie pas pour autant.

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