Lettre d’un militant insoumis: « Le culte du chef, jusqu’à quand ? »

Freud écrivait qu’à l’adolescence, l’individu a le choix entre se conformer et mourir, ou bien ne pas se conformer et devenir un héros. Jeune de moins de deux ans, la France Insoumise semble aujourd’hui sujette à un dilemme du même acabit. Elle doit changer, ou mourir tôt ou tard.

Cette force politique a représenté idéologiquement 20% de l’électorat français lors de l’élection présidentielle de mai 2017. On a par la suite observé un tassement de ses résultats aux élections législatives, où le mouvement a obtenu 11.02 % des voix au premier tour. Cette baisse est due en grande partie à une démobilisation des principaux groupes sociaux formant l’électorat de la France Insoumise : Les jeunes et les milieux populaires. Et le phénomène est aussi dû à une démobilisation générale de l’électorat français, avec une abstention de plus de 51% au premier tour, puis près de 57% au second.

La France Insoumise a finalement obtenu 17 sièges à l’Assemblée nationale. Le mouvement peut donc se constituer en groupe parlementaire et en force d’action politique concrète au niveau national.

La composition de l\'Assemblée nationale après le second tour des élections législatives, le 18 juin 2017.
Résultat des élections législatives (18 juin 2017) © France Info

Cependant, la France Insoumise ne semble pas en l’état actuel pouvoir incarner l’avenir de la gauche éco-socialiste et anti-libérale. Cela pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, le mouvement a été fondé en février 2016, spécialement dans le but de préparer l’élection présidentielle de 2017 autour d’une personnalité candidate : Jean-Luc Mélenchon. Le mouvement a donc été dès son origine centré autour de son leader autoproclamé car fondateur. Et même si le mouvement a vu de nouvelles personnalités acquérir une notoriété grandissante, tel que Alexis Corbière, Raquel Garrido, Eric Coquerel ou encore Danielle Simonnet, celles-ci demeurent largement inconnues du grand public. Le mouvement reste extrêmement personnalisé. Jean Luc Mélenchon est celui des leaders du mouvement qui est le plus invité dans les médias, et de très loin. La voix du mouvement est celle de Jean-Luc Mélenchon, pour la plupart des électeurs français. Et un mouvement fondé autour d’une élection aussi personnalisée que l’élection présidentielle en France ne peut prétendre représenter et incarner un mouvement qui se veut porteur d’ambitions et de réalisations collectives. La France Insoumise prétend représenter le grand nombre, l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers, mais a jusqu’à présent incarné ses revendications politiques autour d’une seule personne.

Cela est totalement incohérent avec l’idéal démocratique que défend le mouvement.

JLM meeting
Meeting de la France Insoumise

En effet, la France Insoumise veut promouvoir une vision de la démocratie où les idées priment sur les individus qui les portent, et où on arrête de personnaliser le pouvoir aussi démesurément que sous la Ve République. Ce système fabrique des stars politiques, des leaders médiatiques qui deviennent les incarnations publiques de mouvement entiers. Si la France Insoumise veut sortir de la Ve République, si elle veut sortir de cette monarchie présidentielle où le pouvoir est concentré dans les mains d’un homme et d’un nombre restreint de personne, alors elle doit aussi combattre la personnalisation de la vie politique, qui est une de ses conséquences directes. Certes un mouvement politique a besoin d’être incarné par des personnalités charismatiques pour exister médiatiquement, mais l’omniprésence et l’omnipotence d’un leader unique sont dangereuses. Ces pratiques sont ancrées dans un système politique extrêmement personnalisé : le système politique français centré autour de l’élection du président de la République.

Le problème au fond, c’est que la France Insoumise est un mouvement qui combat ardemment la Ve République, mais qui pourtant en reprend les codes et les méthodes, dans son fonctionnement quotidien. Si elle veut sortir de ce système et incarner une volonté de renouveau démocratique avec cohérence, alors il faut absolument engager une dépersonnalisation du mouvement, et le refonder autour d’un collectif de leaders plus ou moins égaux et de notoriété comparable.

Candidature_JLM_2017
La France Insoumise met en avant le rôle du peuple en politique © France Insoumise

De Gaulle avait voulu que l’élection du président de la République soit « la rencontre d’un homme et d’un peuple », faisant ainsi de cette élection une affaire de personne, de stature. La France insoumise, pour sa part, préfère penser qu’une élection est un vote de conviction, une adhésion rationnelle à des idées et non un concours de personnalité.

Alors combattons ce système jusque dans le fonctionnement ordinaire du mouvement, et changeons les codes de la vie politique par la même occasion. Il est obligatoire de choisir un candidat unique pour l’élection présidentielle, de fait. Mais la France Insoumise doit rapidement sortir de cette personnalisation et Jean-Luc Mélenchon aurait tout intérêt à laisser un peu d’espace médiatique à ses camarades. Notamment, à ses collègues députés de la FI, fraichement élus à l’Assemblée qui sont pour beaucoup des personnalités très intéressantes et nouvelles sur la scène politique nationale, telles que Danièle Obono, Ugo Bernalicis ou encore Adrien Quatennens. La FI a donc tout intérêt à mettre en avant ce collectif de leaders nouveaux, jeunes et finalement plus représentatifs du mouvement dans son ensemble que Jean-Luc Mélenchon seul. Politiquement en cohérence avec ses idées, et médiatiquement avantageuse, cette stratégie serait gagnante par de nombreux aspects.

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Alexis Corbière, personnalité oubliée du mouvement ?

  De plus, valoriser un collectif de leaders plutôt qu’un « champion » permet d’éviter une lassitude voire un agacement de l’électorat contre une personnalité.

Car la personnalité de Jean-Luc Mélenchon est clivante, c’est un fait. Chacun le sait :  le personnage n’est pas consensuel et ne cherche pas à l’être. De ce fait, il nuit au rassemblement de citoyens autour des mêmes idées écologistes et socialistes (au sens premier du terme). En tant que militant insoumis, lors d’actions politique j’ai pu entendre de nombreuses fois des personnes me dire « Nous, on aime bien ce que dit Mélenchon, mais la personne, c’est juste pas possible. »  A l’heure de voter pour un programme politique, il est tout de même assez paradoxal de ne pas recueillir la voix d’électeurs en accord avec notre projet ! J’ai même entendu parfois des réflexions plus osées, allant jusqu’à prédire : « Ce mec là, il peut pas gouverner, il péterait des cables ! » ou encore une réflexion assez courante « Il n’a pas la mesure nécessaire pour exercer le pouvoir. ».  Bien sûr il ne s’agit pas de renvoyer « manu militari » Jean-Luc Mélenchon dans l’ombre, lui assénant qu’il nuit au mouvement. Ce serait dans un premier temps moralement ingrat, car il a rendu de grands services à la gauche écologique, prônant la justice sociale et une véritable démocratie. Il a porté ces idées et les a fortement popularisées. Nous lui en sommes reconnaissants. Et dans un deuxième temps, ce serait stratégiquement stupide, car Jean-Luc Mélenchon doit absolument rester un des leaders de la France Insoumise, qu’il contribue à mettre en avant par son éloquence, sa culture et sa pédagogie. Mais il serait bien avisé de laisser la place (ou une partie de sa place) progressivement à des représentants plus jeunes et moins populaires, qui sauront diversifier l’image du mouvement.

Ainsi, la France Insoumise, si elle veut incarner l’avenir de la gauche sociale et écologique, ne peut pas rester en l’état. Elle doit incarner ses idées dans son fonctionnement politique même. Et elle doit rassembler autour d’elle, le plus largement possible sans pour autant trahir ses idéaux. Elle doit donc être un mouvement véritablement collectif, sans chef mais avec DES leaders, qui peuvent être les leaders de la FI comme ceux d’autres mouvement de la gauche anti-libérale. Par exemple, des députés frondeurs du PS ou bien des personnalités d’extrême-gauche. L’important est de se réunir autour d’idées qui doivent faire consensus : la 6e République, la planification écologique, la justice sociale,… Car rassembler largement n’implique pas de diluer son idéologie.

Elle doit être un mouvement qui incarne avec cohérence un projet collectif sur le fond, et aussi dans la forme. Avec une représentation médiatique équilibrée, laissant la place à de nombreuses personnalités, différentes et qui varient la forme du discours politique auprès de l’électorat. Et surtout, qui ne donne pas l’impression d’exister pour l’ambition personnelle d’un homme. Je ne dis pas que la France insoumise était une machine au service de l’ambition politique d’un homme, mais elle a pu donner cette impression et repousser une partie de l’électorat.

Ainsi, quoique jeune, la France Insoumise doit déjà se remettre en question et sortir du culte du chef et de la personnalisation extrême, sous peine de reproduire les logiques d’un monde politique qu’elle veut quitter.

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