Elvïa : « un artiste est un alchimiste. »

 « Je vais tourner 33 fois sur moi-même et quand j’aurai perdu la tête, mon âme sera renommée. « 

Au milieu de cette place parisienne grouillante où l’on se bouscule sans se voir et où le rythme des pas brouille nos vies, Elvïa pourrait paraître irréelle. Celui qui oserait un regard vers cette jeune femme, un fragment de seconde, le temps de se laisser vivre, croirait peut-être apercevoir un être fantastique, un elfe minuscule, sorti de nulle-part, en tout cas pas d’ici. De ce corps frêle où s’étalent des fleurs perpétuelles et des notes de musique à l’encre noire, il semblerait qu’il soit d’ailleurs ; il étonne, il captive, il intrigue aussi. Celui-là pourtant ne s’approchera pas d’elle ; il ne ressentira pas cette force émanant d’un corps qu’il croira fragile, il n’entendra pas cette énergie vibrante, cette puissance du regard à la sincérité apaisante, cette franchise d’une voix qui se livre sans pudeur.

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« Filons les étoiles qui nous appellent/Tissons la toile de l’Histoire… Donnez-moi à boire de l’Ô de vie… » (Ô de Vie) © Elle Dud

Pour ce passant-là, Elvïa ne sera peut-être rien d’autre qu’un être fantastique, petit être éphémère, hors du temps et de notre espace, flânant au hasard dans la capitale. S’il s’était arrêté pourtant, il aurait su qu’elle était bien plus présente, bien plus enracinée dans notre réalité, que la plupart d’entre nous courant sur le parvis de la cour de Rome. Elvïa a une apparence qui la rend fantastique ; peu pourtant sont aussi réelles, aussi conscientes de notre monde, que cette chanteuse aussi vraie que décousue.

 « J’ai commencé la scène tard, à l’âge de 26 ans, mais c’est quelque chose qui m’a toujours rongée. »  Lorsqu’elle replonge dans ses souvenirs, Elvïa s’aperçoit que rien ne la préméditait à la musique, si ce n’est sa passion. Née de parents ne fréquentant pas la scène, elle reconnait ne pas avoir eu naturellement les entourages artistiques. « La fibre artistique ne m’a pas été transmise, dit-elle, ce qui ne m’a pas empêché de chanter depuis toujours ! » Avant de découvrir la scène, elle est ainsi animatrice pour les enfants et personnes handicapées, où elle s’occupait des démarches artistiques créatives. « J’ai une passion pour l’art sous toutes ses formes, explique-t-elle. La peinture, la mode, la danse… Je connais moins le septième art mais c’est quelque chose qui me fascine. Quand j’avais 16 ans, j’ai fait ma première expérience professionnelle chez Jean-Paul Gauthier, en tant qu’apprentie. C’est une expérience que j’ai beaucoup aimée. De manière générale, créer des bijoux, des accessoires, des vêtements… C’est quelque chose que j’aime beaucoup. Et puis, il y a aussi le body painting » ajoute-t-elle en désignant ses bras où s’envolent clés de sol et papillons. Pourtant, après s’être consacrée aux autres pendant les 10 premières années de sa vie professionnelle, Elvïa ressent de plus en plus le désir de faire sa musique pour soi. Arrive alors la rencontre qu’elle n’attendait plus ; celle de Giovanni Natale, son agent et compositeur aujourd’hui. « Il a vraiment cru en moi d’un point de vue professionnel, explique-t-elle, cela a valu l’existence d’un groupe pendant trois ans. »

 

 

Puis après ce groupe, c’est Milou Leïz qui voit le jour. Milou Leïz, c’est cette petite fée musicale qui chante la vie, ses joies et ses douleurs, sur les ponts et sur la scène. Ce personnage un peu étrange, passionné, à fleur de peau, chantant à chaque fois comme si c’était la dernière. Du cynisme au bonheur en passant par l’humour, Milou Leïz rassemble les foules avec sa voix profonde baignée de blues et de vie. Parce qu’elle chante comme elle respire, Milou puise jusque dans ses blessures pour tirer ses chansons parfois psychédéliques, mais toujours poignantes. Les médias la définissent alors comme « une sorte de « môme Piaf » rock’n roll et actuelle qui nous pond des chansons servies brûlantes de passion, poignantes de vécu et d’authenticité ; parfois fêlées, décousues, « cash » ou romantiques mais toujours poignantes et généreuses. » De cette comparaison avec Edith Piaf, Elvïa s’amuse beaucoup : « c’est drôle, explique-t-elle, car c’est pourtant une chanteuse que j’ai découvert assez tard. A la maison, on était plutôt Joplin Fitzgerald ou Hooker. C’est en écoutant Padam Padam, à l’âge de 23 ans, que j’ai appris à connaître cette chanteuse. Je me suis ressentie là-dedans. Depuis, j’adore l’imiter. On a le même style dramaturgique, la même austérité, cette façon de faire vibrer un amour déçu… Je m’identifie à elle parce que nous sommes dans une même règle d’existence : faire avec les aléas de la vie, aléas banals mais parfois tellement douloureux, et faire avec jusque dans la musique. » Ce qui attire ses fans surtout, c’est sa voix. Cette voix profonde, vibrante, sortie tout droit du cœur, avec ses blessures et ses sourires. « La voix, ça a quelque chose de fascinant, remarque Elvïa. On a tous une voix mais on ne l’utilise pas tous de la même façon. Pourtant, toutes les langues du monde sont un chant. Le chant, c’est la prolongation de nous- même qu’on ne sait pas faire, c’est-à-dire l’expression de l’émotion universelle. »

Le nouvel EP, qui sortira en octobre, rompt cependant avec son univers « enlaïzé ». Changement d’univers pour une poésie jazz dark plus proche de son imaginaire créatif ; Milou Leïz s’efface pour faire émerger Elvïa. « Elvïa, c’est un peu le rassemblement de toutes les parties de moi-même. Le nom est venu au hasard. J’ai tourné sur moi-même en décidant de prendre le premier qui me venait en tête… et ça a été celui-ci ! » Le hasard vibre ainsi jusque dans l’écriture de ses chansons. « Le hasard, c’est la vie qui s’exprime, qui permet d’aller plus profondément dans la créativité. » explique celle qui s’inspire autant de la vie quotidienne effleurée dans la rue que des bribes d’existence croisées dans le métro. « Ce que je cherche, c’est cette rencontre de mondes métaphoriques, cette spontanéité de la créativité. Ma composition part avant tout d’une base de hasard. »

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« Rêve de Jeune fille/Valent pas grand chose/ils sont tatoués sur l’épaule/d’un Dieu qui joue aux dominos/Avec l’Amour et le Hasard/Excusez-moi… » (Rêve de Jeune Fille) © Elle Dud

Elvïa, c’est donc cette nouvelle créature musicale, débordante de vie et de passion, qui croque ses chansons dans le cœur de l’existence en y apportant un lot de couleurs vibrantes et pleines d’espoir. Ses paroles comme sa musique parviennent ainsi à exprimer d’une même touche, tristesse et espérance. Du haut de sa petite taille, elle farfouille dans le cœur des gens pour y trouver la puissance créatrice. Ce qui rend son art si bouleversant, c’est cette faculté à mêler le rose et le noir, le bonheur et la douleur ; tout simplement à exprimer la vie dans toute sa nudité. La voix d’Elvia est l’incantation qui fait tomber le voile de l’existence pour y laisser voir ses plaies et ses rires s’enlaçant au-dessus de nous tous. « L’émotion est un instrument à part entière, confie Elvïa. Nos plus grandes blessures provoquent nos plus grands talents. Derrière nos plus grandes blessures, il y a notre génie ; c’est pour ça qu’il faut aller au cœur de la blessure. C’est ce que fait un artiste : un artiste est un alchimiste qui ramasse des débris émotionnels et les transforme. Notre vie, nos douleurs, nos larmes, tout cela devient joyaux. Il y a dans nos souffrances des perles de sagesse. »

Sur la cour de Rome, le soleil frappe. Elvïa se rallume une nouvelle cigarette, le regard un peu vague, perçant cependant ; jamais absent. « La vie ne s’arrête ni à la souffrance, ni à l’échec ; elle commence à ce moment-là, poursuit-elle en tirant une première bouffée. On fait de nos souffrances des blocages alors que ce sont des pulsions. C’est ça qu’on devrait nous apprendre. A l’école par exemple, il y a tout à refaire ! Dès la petite enfance, on nous apprend que ce qui est à l’extérieur de nous est vrai et ce qui est à l’intérieur est faux. On ne simule pas notre créativité ! Et ça, ça nous empêche même de toucher au bonheur ! On nous a tellement appris que la solution est à l’extérieur de nous-mêmes que, dans nos souffrances, on ne changera pas ce qu’il faudrait changer. On va faire comme on nous l’a dit, chercher la solution dans la politique, la religion, chez nos profs ou nos parents. On met donc notre créativité sous le tapis… et notre bonheur du même coup ! »

Cette recherche du bonheur mêlée à ce cœur grand ouvert est une bonne définition du personnage d’Elvïa. Depuis quelques instants, sa cigarette reste suspendue, fébrile entre ses doigts. Son regard semble encore plus profond et il y a dans cet éclat nouveau une puissance bouleversante, une force qui jaillit de ce corps si frêle. « Ce n’est pas parce qu’ils ne le montrent pas que les gens évitent le bonheur, dit-elle. Tout le monde a envie d’être heureux. Puis pour l’amour, c’est la même chose. Je ne dirai pas qu’on est dans une société du désamour. L’indifférence qu’on croise chaque jour, les regards froids, le terrorisme même, pour moi, ce sont plus des hurlements d’amour. C’est une prolongation du désamour ressenti par le meurtrier, c’est un appel, un cri : aimez-moi ! » Elvïa aussi est un cri d’amour dans la nuit de notre aveuglement. Du haut de la scène, elle nous invite à arrêter « de nous interdire de ressentir. »

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© Elle Dud

Dans ce monde divisé entre bords politiques, croyances religieuses, et ambitions diverses, Elvïa voit sa musique comme un moyen de rassembler les foules au-delà des divergences. « L’artiste est un catalyseur, dit-elle, un vecteur de lien social, au-delà de l’esprit, au-delà du mental. Dans une salle de concert, on est tous réunis au-delà des différences politiques, religieuses, générationnelles… C’est convivial avant tout. Notre force, c’est de réussir à parler avec le cœur. Aujourd’hui, on essaie de mettre des mots sur ce que l’on ressent, de tout expliquer. Mais l’émotion n’a pas besoin d’explication : elle s’exprime comme elle vient. D’ailleurs, c’est sur scène que j’ai découvert l’amour inconditionnel. Je sentais le lien entre chacun d’entre nous, c’était incroyable, j’en avais le cœur qui brûlait !»

Lorsqu’on lui demande comment elle peut vivre à contre-courant, Elvïa répond par un grand éclat de rire : « Ah bon, j’aurais plutôt dit que j’étais dans le courant justement ! Ce n’est pas parce qu’on vit dans un monde qui nous dit comment ressentir les choses que nous ne sommes pas, en réalité, tous différents ! »

Soif de vie, soif de création, Elvïa est avant tout une jeune chanteuse qui désire aller au bout de ses rêves. « Mon rêve absolu, c’est d’abord l’unification dans la dualité. Ce qui me motive autant à faire de la musique, c’est cette possibilité de créer des liens dans nos différences. A être vecteur d’amour parce que l’amour, c’est la vie, l’impulsion de vie. Puis plus personnellement, cet amour, je voudrais y aller toujours plus près et faire chaque jour tout ce qui est en mon pouvoir pour être heureuse. »

 

 

 

Image à la Une : © Elle Dud

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