Lettre à Simone Veil

«J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice, il fallait donner sa vie pour la combattre.»  – Albert Camus, Les Justes

Chère Madame Veil,

Je ne suis pas la première, et ne serai certainement pas la dernière, à vous consacrer quelques lignes au cours de ces prochains jours. Depuis une semaine déjà, médias, politiciens, artistes, tous se relaient pour vous offrir le plus beau des hommages. L’on croirait presque parfois à une compétition des plumes et des mots pour rendre gloire aux yeux que vous venez de fermer. Il est bien triste que notre époque soit portée par la concurrence jusque dans le deuil.

Aujourd’hui, seule face à ma page encore blanche, je pourrais retracer votre histoire, de date en date, comme l’on s’évertue à le faire depuis l’annonce de votre disparition. Les chaines d’information en continue ressortent vos chronologies, les librairies remplissent leurs étalages de biographies que l’on s’empresse d’acquérir, parfois plus par devoir que par passion. Les revues en tous genres vous ont consacré leur Une ; on en oublierait presque que les mêmes, quelques années plus tôt seulement, ne vous offraient que du mépris. Mais je ne suis pas historienne, et s’il s’agissait pour moi de retracer votre vie point par point, mon acte n’aurait plus aucune justification. Je laisse le soin à Wikipedia, et à tous nos programmes d’informations, de le faire mieux que je ne le ferai jamais. Enfin, ne faut-il pas de l’audace pour se confronter au discours que vous fit Jean d’Ormesson lors de votre entrée à l’Académie Française ? Sous la Coupole en 2010, les cœurs devaient se gonfler sous le portrait si profond et si proche de vous qu’il offrit aux Immortels.

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Simone Veil entre à l’Académie Française en 2010  © Reuters/le JDD

« L’histoire commence comme un conte de fées » dit-il en introduisant son discours. Et, rêveuse devant cette phrase, il me revient parfois que des années nous séparent. Des générations entières semblent éloigner la femme que vous êtes, et que vous avez été, à celle à peine adulte que je suis aujourd’hui. Et pourtant, Madame, j’ai toutes les raisons du monde de me sentir si proche de vous à l’heure où le Panthéon vous ouvre ses portes. Mon écriture, au fond, est un acte de fascination autant que de remerciement.

J’écris parce que vous étiez la preuve vivante que l’on peut se battre pour vivre, que la passion de l’existence, l’amour et le courage, pouvaient lutter contre la barbarie. Parce que vous faites partie de ceux qui ont connu l’impossible et pourtant, sont restés debout. Parce qu’à l’âge où j’écris cette lettre, confortablement installée dans mon train, diplôme en poche, vous entriez en enfer pour en ressortir plus forte que je ne le serai jamais. Il y a quelques jours, nos bacheliers fêtaient la réussite de leur examen, faisant une entrée pimpante dans le monde tant attendu des études. Vous n’avez pas connu cette époque festive, ce soulagement triomphant, cette fierté ostentatoire que nous éprouvons à la fin de nos épreuves. Ce 29 mars 1944, la guerre vous contraignait à passer le bac avance, la peur au ventre, l’odeur des balles se mêlant à celle de l’encre. C’est le lendemain que vous et votre famille seront arrêtés. Vous n’avez pas la chance, comme je l’ai eue, comme nous sommes si nombreux à l’avoir aujourd’hui, de voir le baccalauréat comme un point essentiel de notre existence. Alors que l’heure était venue pour nous de voir s’ouvrir les portes de l’université, celles de l’enfer s’ouvraient sous vos pieds. Alors vous avez connu la mort, la barbarie, la bestialité. Vous avez connu la terreur qui noue les entrailles, la disparition de près de l’ensemble de votre famille. Vous avez connu les wagons à bestiaux, les hurlements des SS, les coups, les humiliations. Vous avez connu la rage de l’homme, sa dénaturation. Vous avez connu sa plus grande noirceur. Vous avez souffert. Peu de nos politiciens aujourd’hui auront eu une telle confrontation avec la vie avant de monter à la tribune de l’Assemblée Nationale. Peu auront senti la douleur de la rampe du train accédant à Auschwitz avant de saisir celle, dorée et lisse, de l’escalier du perchoir. Madame Veil, notre politique manque d’humanisme. Elle manque peut-être même de douleur ; elle manque d’humanité. Cette humanité, vous l’avez connu jusqu’à son démantèlement. Vous avez souffert à cause de l‘homme, pour lui et à travers lui. Et pourtant, vous n’avez cessé de vous battre pour lui.  Là où les jeunes de votre âge touchaient à l’aurore de l’adulte, vous deviez lutter pour survivre. Là où d’autres n’avaient de quotidien que travail et études, vous luttiez pour tenir debout. Votre jeunesse s’est fanée avec celles de toutes celles qui resteront anonymes. Elle s’est laissée prendre dans un fil de barbelé, détricotée petit à petit, comme un fil que l’on tire et que l’on étire. Votre innocence, votre sagesse, ont dû tout avaler. Pas le temps à la féminité. Il fallait vivre.

La technologie avancée fait circuler des photos de vous revenant des camps. Vous êtes si belle alors, et pourtant si triste. L’amour pour les vôtres, l’amour pour la vie, qui vous avait maintenu vivante, n’avait pas suffi à garder votre sourire. Comme le dit si bien Jean d’Ormesson, « on ne sort pas de la shoah avec le sourire aux lèvres. » A quoi pensiez-vous, Madame Veil, tout au long de cette vie où votre regard se perdait parfois ? A celui qui, un jour, vous demanda si ce tatouage, à votre bras, était votre numéro de vestiaire ? A cette voix inconnue qui, alors que vous arriviez à Auschwitz, vous incitait à mentir sur votre âge et vous sauvait la vie ? Que ce serait-il passé alors, si cette jeune fille n’avait pas été vous ?  Comment se serait-elle appelée ? Aurait-elle survécu ? Aurait-elle eu les mêmes combats ? En rentrant à Paris, vous portiez sûrement sur vous le poids de ceux qui ne revinrent jamais. Par vos combats, par toutes les luttes que vous mènerez plus tard, vous rendrez hommage à ces vies éteintes. Parce que vous déciderez de faire de la vôtre une lutte constante, parce que vous la ferez bouillonner, votre hommage n’aurait pu être plus grand. En décidant de vivre jusqu’au bout, avec force, avec rage parfois, avec amour toujours, vous avez porté toutes ces vies dont on ne parle pas et qui, qui sait, auraient pu, elles aussi, faire parler d’elles.

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Simone Veil défend la loi sur l’IVG à l’Assemblée Nationale DR

J’écris parce que, après avoir subi l’humanité, votre cœur a été assez brave pour se battre pour elle ; que vous avez su être politique plutôt que politicienne, une vertu qui, aujourd’hui, peine à trouver sa place. Il est amusant que le gaulliste Jean d’Ormesson ait fait ce discours à vous, mendésiste jusqu’au bout des ongles, attachée aux valeurs de gauche. Il montre, Madame, que vous étiez une femme de cœur avant d’être une politicienne, que ce qui vous relie au monde est purement humain et dépasse tous les entendements des clivages politiques. Nous manquons de ces figures qui, comme vous, par la profondeur de leur âme, par leur courage, par leur détermination, par leur projet humain, réunissent les opposés pour leur rappeler que leur cœur bat à l’unisson.

En 1974, Jacques Chirac fraichement nommé Premier Ministre vous offre d’entrer dans le gouvernement. Vous ne saviez pas alors qu’il vous offrait, indirectement certes, de rentrer dans l’histoire. Seule ministre féminine si l’on ne compte pas Françoise Giroud, secrétaire d’etat à la condition féminine, vous êtes ministre de la Santé. Aujourd’hui, la parité est prônée sur tous les toits.  Ce n’était pas le cas à votre époque, et vous étiez la seule à asseoir votre robe sur les fauteuils ô combien masculins de l’Elysée.

Merci. Merci, parce que c’était une femme qui devait saisir ce dossier étouffant, cadeau empoisonné que vous firent Valérie Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. L’ancien ministre de la santé, Michel Poniatowski, y avait alors bien jeté un coup d’œil ; mais qui d’autre qu’une femme, une femme seule parmi cette foule d’hommes, une femme qui avait vu passer la mort tant de fois, une femme qui était mère, pouvait porter aussi bravement, aussi sincèrement, jusqu’au bout, la solution aux avortements clandestins ? Les années 70 aussi avaient leur convoi de la mort. Après les wagons à bestiaux filant vers Auschwitz, les trains s’enfuyant vers l’Angleterre et les Pays Bas pour permettre l’avortement avaient eux aussi le sifflement tragique des départs dont on ignore le retour. Vous avez porté sur le devant de la scène un féminisme sans paillettes, sans vulgarité ; le féminisme le plus pur, le plus digne. Vous avez affirmé être femme, clamé qu’elle s’appartenait, et non pas en tant que simple objet de l’homme. Vous serez une identification permanente à ce que nous, jeunes filles d’aujourd’hui et femmes de demain, aspirons à être.

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Simone Veil devant le Parlement européen en mars 1980 ©  DOMINIQUE FAGETAFP

Merci d’avoir été si forte. Vous que l’on accusait de génocides, vous qui avez reçu les pires atrocités, vous avez su faire face à toute cette masse d’hommes qui refusait de vous entendre. Ces images de vous, avec votre robe bleue, faisant face à l’adversité, à la calomnie, aux injures parfois, ont traversé les années et depuis une semaine, elles s’enlisent sur nos écrans. Que vous étiez fortes alors ! Avec votre regard si poignant, si las pourtant, fixant l’Assemblée avec cette assurance qui n’appartient qu’à vous ! « Il suffit d’écouter les femmes », disiez-vous alors. Ecouter les femmes. A l’heure où notre parole ne signifiait rien, où nulle ne pouvait exercer de profession sans l’accord de son mari, où la femme mutilée clandestinement pour ne pas donner la vie était une meurtrière, où son corps était une vitrine, une décoration d’intérieure, vous avez su lui donner une voix. A eux, qui n’en voyaient que ce qu’ils en voulaient voir, vous leur disiez « écoutez-les. Ecoutez les femmes. » Puis, à 284 voix contre 189, vous devenez un nom dans l’histoire de la lutte pour la femme : Jean d’Ormesson disait « pour sa dignité » je rajouterai « pour sa liberté, et aussi pour exister ».

J’écris parce que votre dignité est un exemple pour ceux, toutes générations confondues, qui voient défiler aujourd’hui votre nom sur les écrans de télévision et, peut-être, ne vous connaissaient pas encore. Ceux qui ne savent pas que vous avez refusé la légion d’honneur des déportés. Ceux qui ne savent pas que vous avez été « la princesse de l’Europe ». Vous qui auriez pu tourner définitivement le dos à l’Allemagne, vous avez été la première à lui tendre la main. Oui, vous que l’on ne connut un temps que sous un matricule, votre nom est Premier dans la maison de l’Europe. La trame politique qui se joue en France, avec ses débats aussi houleux que vides, ses antagonismes aveugles et virulents, n’ont-ils rien retenu de votre passage ? De vos convictions non partisanes, venues d’abord du cœur ? De votre politique non politicienne, portée par la justice avant tout ? De vote dignité, de votre force, de votre courage ? Votre nom mêle la tradition à la modernité. Vous reflétez l’humanité dans sa globalité et serez pourtant toujours en avance sur notre temps. La France vous aime, elle vous hait parfois ; comme toutes les grandes figures qui vinrent bouleverser le monde pour mieux le faire avancer, votre visage ne peut qu’imposer les paradoxes. Pas toujours comprise, mais toujours entendue, vous fûtes à la fois célébrée, critiquée, idolâtrée, haïe, honorée, rejetée, béatifiée, ou encore honorée. Enigme à votre époque ; le seriez-vous moins pour celle à venir ?

Madame, j’ai 19 ans à l’heure où je vous parle. Je suis née à cette époque où l’avortement est devenu une norme, bien que parfois contesté. Une époque où les camps sont enseignés du bout des lèvres, par peur de brusquer nos esprits trop fragiles.  Une époque où la femme aime à libérer ses chaines ; où elle est politique, journaliste, actrice, artiste, et où le féminisme est parfois même un métier. Non Madame, nous n’appartenons pas à la même génération. Vous êtes née à cette époque où le droit de vote ne nous était pas encore un droit, grandi dans celle qui nous laissait dépendante des hommes, mûri alors que l’on mourait pour ne pas donner la vie. Aujourd’hui, les femmes hurlent leur liberté seins nus quand vous deviez lutter à affirmer la vôtre. Je suis née à une époque où la femme ne va plus toujours voter puisqu’elle en a le choix ; où elle exerce le travail qui lui plait, et où ses robes passent par son propre chéquier. A l’heure où vous êtes née, l’heure était si différente. Pourtant Madame, vous et moi, nous sommes femmes toutes deux. Nous sommes femmes avec la force et la fragilité qu’elle offre, avec les mêmes aléas de la vie que l’homme parfois ne peut connaître, que certains acceptent mais que d’autres méprisent. Nous sommes femmes avec cette envie de vivre, d’exister, de crier, et pourtant de séduire. Nous sommes femmes, avec nos possibilités d’être mères, cette possibilité de vouloir et maintenant, grâce à vous, de refuser. Nous sommes femmes avec cette possibilité merveilleuse et pourtant inquiète de donner la vie, ou bien de l’enlever, de sentir un cœur battre juste au-dessous du nôtre. Nous sommes femmes toutes deux et, au fond, cela vaut bien plus que le nombre des années qui sépara votre lutte du jour de ma naissance. Parce qu’au-delà d’être femme, votre lutte pour la fraternité, pour la réconciliation des peuples, fait de vous un être humain à part entière. L’on oublie trop souvent que notre nature prime sur notre sexe ; vous êtes de ceux qui le prônèrent malgré l’horreur que vous avez pu vivre. A l’heure où les peuples s’enlisent, où les pays s’aiment ou se haïssent, où nous laissons éclater des conflits aux quatre coins du globe, les humanistes se taisent dans votre ombre. Les générations parfois empêchent beaucoup de choses, mais bien plus par logique sociale que par raison du cœur. Madame, de femme à femme, d’humanité à humanité, j’efface ces années qui séparent nos luttes pourtant semblables. Et face à face, je m’incline ; et je vous dis merci.

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Simone Veil avec sa petite fille Isabelle et son chien Shadok en 1978 © Jack Garofalo/Paris Match

Image de Couverture : © France 5

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